Ouvrir le menu principal
Didier, Libraire-Éditeur (p. 279-287).



LE DRAME.


Rien n’est vrai, rien n’est faux, tout est songe et mensonge.
Lamartine.

LE DRAME.



Était-ce vision, ou rêverie, ou songe ?
Je ne sais, tant nos jours sont en proie au mensonge !
Je reconnus ces lieux, il le semblait du moins,
Des pompes de la scène, ordinaires témoins.
Là, je me sentais seule ! Une clarté voilée
Me révélait pourtant une foule assemblée,
Des mots à peine ouïs, des traits à peine vus,
Et qui ne m’ont laissé qu’un souvenir confus.
Je ne ressentais point la gaîté d’une fête,
Mais, dans l’émotion d’une attente inquiète,
Mon cœur battait, mes yeux ne voyaient qu’à demi ;
Ma poitrine luttait contre un poids ennemi ;
Lorsqu’une voix cria : regarde ! Tout émue,
J’obéis ; et voilà ce qui frappa ma vue :

Les plis d’un lourd rideau, s’écartant tour à tour,
Comme un brouillard qui fuit aux premiers feux du jour,
Une aure matinale effleura mon visage,
Et soudain m’apparut un riant paysage.


Là, le précoce avril étalait ses couleurs,
Là, mille oiseaux chantaient sur les buissons en fleurs ;
Un beau fleuve y roulait son onde, et ses deux rives
Échangeaient mollement des barques fugitives,
Et l’écho répétait ces chœurs de jeunes voix,
Doux concerts, frais accords qu’on n’entend qu’une fois ;
Et la danse soumise à la note pressée,
Nouait et dénouait sa chaîne cadencée ;
Et mon front doucement se penchait sur ma main ;
Et ma bouche à demi murmurait ce refrain :

« Printemps, beauté, matin, jeunesse,
 » Sol fleuri sous un ciel d’azur,
 » Tout ce que l’un en sa richesse,
 » Tout ce que l’autre en sa promesse
 » Ont de plus doux et de plus pur !

 » Partout des regards pleins de joie,
 » Des pas qu’anime la gaîté,
 » Un corps flexible qui se ploie,
 » Ou, comme une écharpe de soie,
 » Un bras autour du cou jeté.

 » Faut-il envier votre ivresse,
 » Mains qui cherchez une autre main,
 » Attraits qu’un vent flatteur caresse,
 » Cœurs joyeux, que jamais n’oppresse
 » Ce mot, souvent si lourd : Demain ?

 » Non, du plaisir troupe idolâtre,
 » Poursuivez ces futiles jeux,


 » Tandis que la danse folâtre
 » Effeuille sous vos pieds d’albâtre
 » La fleur qui pare vos cheveux.

 » Un jour, l’âme vide et lassée,
 » Le corps avant l’âge affaibli,
 » Vous pleurerez, trop tôt passée,
 » Cette heure, qui fuit balancée
 » Entre le plaisir et l’oubli »

Mais quoi, le jour déjà va remplacer l’aurore !
Objets rians et doux, ne fuyez pas encore :
Ne puis-je à vos plaisirs me mêler une fois ?
À vos chants cadencés ne puis-je unir ma voix ?
Laissez-moi, secouant ma précoce tristesse,
Jeune, me rallier au chœur de la jeunesse ;
Laissez…

Laissez…— Il est trop tard , et la scène a changé ;
Regarde !
Regarde !Je levai mon visage affligé ;
Et je vis ; et voilà ce qui frappa ma vue :
C’était une montagne aride, immense et nue :
Sur ses flancs escarpés, sur son sommet hardi,
Tombaient d’aplomb les feux d’un soleil de midi ;
Et couronnant son front de leur verdure sombre,
De stériles lauriers seuls y jetaient quelque ombre :
La foule, toutefois, ardente à les ravir,
Vers la triste moisson s’efforçait de gravir.
L’un, presqu’au pied du mont, croit en toucher la cîme,

L’autre près du sommet, se perd dans un abîme :
Je les suivais, l’œil fixe et le cœur palpitant,
Et ces mots s’échappaient de mon sein haletant :

» Oh ! quel âpre labeur ! quelle pénible lutte !
» Que le succès est lent, et que prompte est la chute !
» Comment n’ont ils pas peur, ces athlètes nombreux ?
» Sais-tu, pauvre soldat perdu dans la bataille,
» Entre vingt mille noms tombés sous la mitraille,
 » Si le tien sera plus heureux ?

» Que la foule aux cent voix vous honnisse ou vous loue,
» Montez ! qu’elle vous couvre ou de fleurs ou de boue,
» Montez ! Montez toujours ! passez tous vos rivaux,
» Là haut, des couronnés allez grossir le nombre ;
» Puis, comptez si ce peu qu’ils vous ont laissé d’ombre
 » Valait de si rudes travaux !

» Quoi ! des femmes aussi sur ces routes ardentes !
» Hélas ! où courez-vous, compagnes imprudentes,
» Sans abri, sous les feux de ce brûlant soleil ?
» Retournez, retournez ; n’apprenez pas encore
» Combien rapidement sa chaleur décolore
 » Un front délicat et vermeil !

» Avant de vous leurrer de trompeuses amorces,
» Du moins sondez votre âme, et mesurez vos forces.
» Seules, vous gravirez ce pénible chemin !
» On n’y veut que la gloire, on n’y voit que la sienne ;
» Vous n’y trouverez point d’appui qui vous soutienne,
 » D’amis qui vous tendent la main !

» Hélas ! faibles ou forts, pas un d’eux ne m’écoute !
» Mais ceux qui, tout entière, ont accompli la route,
» N’ont-ils donc pas conquis un immortel trésor ?
» Oh ! de quel feu divin leurs regards resplendissent !
» Que leur triomphe est doux ! que de mains applaudissent
 » Aux hymnes de leurs harpes d’or !

Et qui me défendrait cette palme où j’aspire ?
N’ai-je donc pas comme eux une voix, une lyre ?
Peut-être, pour franchir ce mont pénible à tous,
Mes pas sauront trouver quelque sentier plus doux,
Peut-être il est pour moi, sur la cime escarpée,
Quelque dernier rameau, quelque feuille échappée ?
Peut être ?…

— Il est trop tard, et la scène a changé ;
Regarde !…
Regarde !… J’obéis d’un œil découragé ;
Et je vis ; et voilà ce qui frappa ma vue :

Le jour baissait ; au fond d’une immense avenue
Se couchait le soleil ; sur la pourpre du soir
Un nuage orageux jetait son voile noir.
Soudain, illuminé de clartés fantastiques,
Un palais somptueux déploya ses portiques ;
Et l’oreille entendait rouler de toutes parts
L’écho retentissant des chevaux et des chars ;
Et les valets couraient par troupes empressées
Aux cris des conviés ; sur les tables dressées,

Des plus fameux coteaux le liquide trésor
Brillait dans le cristal ; les mets fumaient dans l’or ;
C’était un bruit confus d’extravagante joie,
Un chaos de joyaux, de plumes et de soie ;
Et mes bras lentement se croisaient sur mon sein,
Et mes lèvres disaient avec un froid dédain :

« Dans cet Éden d’opulente élégance,
 » Élus nouveaux, portez un front moins fier ;
 » Car, d’aujourd’hui, la superbe arrogance
 » Trahit trop bien la bassesse d’hier !
 » Vous oubliez, échappés de la rue,
 » De cette route, en hâte parcourue,
 » Quelques témoins trop lents à s’effacer ;
 » Baissez les yeux ; vos pieds souillés de fange
 » Disent assez par quel chemin étrange,
 » Avant cette heure, il vous fallut passer !

 » Quelle pitié, sur quelque sein immonde
 » De voir briller le signe de l’honneur !
 » Sur un beau front, quelle pitié profonde
 » De voir briller le prix de son bonheur !
 » Pitié, de voir prodiguer l’harmonie,
 » Prostituer les arts et le génie,
 » À cette tourbe imbécille à moitié !
 » Mais quoi, ce monde est un bazar infame
 » Où pour gorger son corps, on vend son âme…
 » Pitié sur vous, pauvres riches, pitié !

 » C’est là pourtant ce qui fait notre envie !
 » Des jours perdus, un vertige insensé,

 » En pétillant s’évapore leur vie,
 » Comme l’Aï dans leurs banquets versé.
 » N’importe, amis, jouissez, le temps presse,
 » Oubliez même au sein de votre ivresse,
 » Qu’autour de vous il est des maux nombreux.
 » Airs d’instrumens, son de l’or, choc des verres,
 » Insultez bien aux humaines misères ;
 » Trompés au bruit, nous vous dirons heureux !

» Eh ! suis-je heureuse, moi, dans ma tristesse austère ?
» Moi, qui n’ai rien goûté des douceurs de la terre ?
» Place ! je veux ma part des biens pour tous semés.
» Avant que ces flambeaux, à demi consumés,
» Laissent ce lieu brillant dans une nuit profonde,
» Je veux me joindre enfin à ces heureux du monde :
» Fortune, éclat, plaisirs, tourbillon infini,
» Je veux !…
— Il est trop tard ; et le Drame est fini ! ! !