Poésies (Poncy)/Vol. 1/À la mer

PoésiesI (p. 21-25).

À LA MER


Toi dont mes pieds d’enfant ont foulé les rivages,
Majestueuse mer, j’aime à te contempler.
J’aime ta grande voix ; j’aime à voir se troubler
Ton sein de vingt mille ans battu par tant d’orages.
J’aime tes vieux rochers de marbre et de corail,
Les rides qu’à leurs fronts sculpte le choc des ondes,
Et la rumeur des flots dans leurs grottes profondes
Dont nul ne sait le soupirail.

J’aime ton calme heureux, lorsque, limpide et belle,
Ta face n’offre plus qu’un grand miroir d’azur ;
Lorsque tes profondeurs reflètent le ciel pur
Et les mille flambeaux dont la nuit étincelle ;
Lorsqu’aux premiers baisers des flots capricieux,

Nos fragiles esquifs, avec leurs blanches voiles,
Se promènent, le soir, aux clartés des étoiles,
Comme des cygnes gracieux !

Tu n’as pas, vaste mer, pour orner tes rivages,
Ces arbres vigoureux, ces élégants rideaux
De verdure et de fleurs, qui, penchés sur les eaux,
Y versent leurs parfums et les couvrent d’ombrage
Mais les mâles rochers que frappe ton courroux,
Dessinant sur ton sein leurs longues silhouettes,
Au coucher du soleil semblent courber leurs tètes,
Comme des moines à genoux.

Lorsque je parcourais le plus heureux des âges,
Et qu’un instinct d’amour m’entraînait, chaque soir,
Sur tes bords bien-aimés où je venais m’asseoir,
J’admirais ton azur, tes grandioses plages :
Et maintenant encor, en quittant mon travail,
Je viens faire, parfois, au milieu de tes lames,
De mon corps un esquif, de mes deux bras des rames,
Et de mes pieds un gouvernail.

Qu’on est fier de dompter les filles des tempêtes,
Ces vagues au front blanc, que l’on voit s’affaisser,
Se creuser en abîme, en monts se redresser,
De la base des rocs s’élancer sur leurs têtes,

D’écume et de granit couvrir leur large flanc ;
Puis, reculant soudain à l’aspect du rivage,
Choquer leurs fières sœurs dont la troupe sauvage
Vient y déferler en sifflant !

Qu’il est doux au nageur de s’asseoir sur la grève,
De laisser au soleil, hôte aimé de nos bords,
Le soin de réchauffer et de sécher son corps !
Là, sa témérité ne semble plus qu’un rêve.
Il ne peut concevoir, dès qu’il en est sorti,
Comment il a bravé tant de vagues géantes,
Et comment, en passant sur leurs gueules béantes,
Elles ne l’ont pas englouti.

Si l’on voit sur tes bords ces imposantes scènes,
Ces tableaux de désordre ou de calme menteur,
Ne sont-ils pas plus beaux ceux qu’au navigateur
Offrent incessamment tes régions lointaines ?
Aussi lorsque je vois s’éloigner un vaisseau,
Dont la carène écume en glissant sur les ondes,
Monté par ceux qui vont, cinglant vers d’autres mondes.
Chercher la gloire… ou le tombeau,

Mes désirs vagabonds s’envolent sur sa trace ;
Je lui confie alors mille touchants adieux
Pour les belles cités que les marins joyeux
Des yeux et de la voix salûront dans l’espace.

Et lorsque le vaisseau, dans la brume du soir,
Franchit de l’horizon la profondeur austère,
Moi, captif, je m’assieds sur le roc solitaire,
Et mon cœur lui crie : au revoir !

Combien la mer est belle à l’heure où le silence,
Fidèle ami des nuits, se pose sur son sein !
Qu’on se plaît à la voir, lorsque, dans le lointain,
L’esquif de deux amants sur les flots se balance !
Ou que, sur ses filets, sous le chaume tressés,
Quelque pauvre pêcheur dans sa nacelle veille,
Pieds nus, le bonnet rouge incliné sur l’oreille,
Et les pantalons retroussés !

Mais quand on voit les flots, pendant une nuit sombre,
Lancés contre les rocs comme des javelots ;
Lorsqu’on entend au loin les cris des matelots
Proclamer le péril du navire qui sombre
Et d’un bateau sauveur implorer le secours ;
Quand le canon d’alarme envoie un dernier râle,
Et que son cri de mort, perdu dans la rafale,
Ne trouve au bord que des cœurs sourds ;

Alors le spectateur, s’éloignant de la rive,
Semble dire à la mer : Adieu, gouffre inhumain !
Il fuit épouvanté. Puis si le lendemain
Il revient sur les bords où la vague n’arrive

Qu’en caressant ses pieds comme un tigre dompté,
Promenant ses regards sur tes tranquilles plages
Il voit, perfide mer, flotter vers tes rivages
Quelque cadavre ensanglanté.

Mais, grande sœur du ciel ! qui pourra jamais dire
Que tes convulsions et les déchirements
Ne viennent pas de Dieu, le roi des éléments ?
De qui tenons-nous donc le droit de te maudire ?
N’es-tu pas, dans tes nuits de colère de feu
Où ton flot sur la rive en hurlant se renverse,
Dans ces jours lumineux où ton calme nous berce,
N’es-tu pas l’instrument de Dieu ?



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