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Poètes et romanciers modernes de la Grande-Bretagne - M. Thackeray

Poètes et romanciers modernes de la Grande-Bretagne - M. Thackeray
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 7 (p. 1001-1032).


POETES ET ROMANCIERS


MODERNES DE LA GRANDE-BRETAGNE





W. M. THACJERAT ET SES RILABS?





Après Dickens, qui jouit d’une popularité plus étendue et d’un public plus sympathique, après Bulwer, dont le talent accuse des tendances plus sérieuses et une érudition plus variée, il faut, — quand on dresse la liste des romanciers anglais contemporains, — arriver à Thackeray. La plèbe des lecteurs nommerait peut-être avant lui ou M. James ou M. Harrison Ainsworth : quelques coteries politiques désigneraient M. Disraeli ; quelques hommes d’un goût spécial, l’auteur pseudonyme de Jane Eyre et de Shirley. Ce seraient là autant d’erreurs. Aux yeux de l’observateur attentif et désintéressé, celui qui « arrive troisième, » comme on dirait sur le turf, c’est M. Thackeray.

Le spirituel romancier n’a pas gagné sans luttes et sans revers cette place honorable. Ses débuts ont été orageux et contestés longtemps. Lui-même, dans une préface curieuse, nous raconte que celui de ses romans pour lequel il se sent une préférence marquée (the History of Samuel Titmarsh and the great Hoggarty Diamond) fut refusé par un magazine avant de paraître dans le Fraser’s. Le même outrage était réservé à une œuvre encore plus digne d’attention, Vanity Fair, dont, en ce recueil même, il a été donné une très complète analyse [1]. Rechercher la cause de ces échecs persistans et nombreux serait peut-être une étude intéressante et de l’écrivain lui-même et de son œuvre. On remonterait ainsi à des causes fort complexes, les unes individuelles, les autres purement littéraires. On aurait à la fois à suivre l’homme dans quelques incidens de sa vie et l’écrivain dans quelques-unes de ses premières tentatives. Arrêté par maint et maint scrupule, nous essaierons, sans prétendre le mener entièrement à bien, ce travail aventureux et délicat.


I

Parmi les incidens qui se rattachent à la vie de l’homme plus encore qu’à celle de l’écrivain, nous rangerons les antécédens politiques de M. Thackeray, signalé d’abord comme collaborateur d’une feuille très libérale, créée, si nous ne nous trompons, par son père. Ce journal [the Constitutional) vécut peu, et, durant sa courte existence, dévora beaucoup d’argent. De là des disgrâces pécuniaires qui forcèrent les fondateurs responsables à s’expatrier. Il est souvent question de Boulogne-sur-Mer dans les romans de Thackeray, et on sait que Boulogne est, comme l’Alsatia du temps de Nigel, l’asile des infortunés que l’Insolvent Debtor’s Court a rangés parmi les parias de la lettre de change ou du billet à ordre.

Au début du jeune homme dans la vie, à ses antécédens comme publiciste, venaient s’ajouter, pour entraver sa route, certaines vivacités de l’écrivain. Suspect comme radical (il y a une vingtaine d’années ce mot faisait grand’peur), Thackeray l’était encore, et devait l’être, en tant qu’esprit original, comme observateur perspicace, comme frondeur libre et hardi : ce sont là des qualités éminentes et rares, mais qui n’entrent pas de plain-pied dans notre carrière semée d’obstacles. Arrivez-y en homme bienveillant et poli, fermement décidé à n’éclipser ni ne blesser personne, le sourire sur les lèvres, le chapeau à la main, respectueux pour tous les amours-propres, complice de tous les sots préjugés, et vous aurez encore assez de peine à y conquérir le droit de cité ; mais si, gardant aux abus grands et petits, aux prétentions ridicules, aux idées reçues parce qu’elles sont absurdes, une verte et ferme rancune, vous vous jetez dans la mêlée comme Jean-Bart dans la foule enrubannée et musquée qui lui barrait l’entrée de l’OEil-de-Bœuf, attendez-vous à voir les perruques froissées se hérisser de colère, les rabats déchirés s’ameuter, et les raides pourpoints, les vertugadins goudronnés dresser des barricades sur votre passage.

Puis Thackeray, s’abritant sous un pseudonyme (Michaël-Angelo Titmarsch) et ne prenant peut-être pas encore lui-même tout à fait au sérieux une profession dont il s’honore maintenant qu’il l’avoue, devait encore, par les gaietés qu’il se permettait, effaroucher son monde. En France même, où le badinage littéraire trouve les esprits plus ouverts et plus indulgens, que de peines cependant pour lui faire sa place au soleil ! Combien on s’effraie facilement d’une plume encore inconnue qui prétend risquer la moindre petite escapade ! Bref, et quelles que fussent les causes premières ou secondes qui retardèrent les succès de Thackeray, sa réputation demeura pendant quelques années une façon d’énigme. Il avait, en petit nombre, de sincères admirateurs ; il avait, beaucoup plus nombreux, des ennemis qui le dédaignaient ou feignaient de le dédaigner. Oserons-nous rappeler que, dans ce recueil même [2], nous nous sommes personnellement rangé parmi les premiers, et très à temps, en essayant de faire connaître l’Irish Sketch-book, les Esquisses irlandaises de Titmarsh, qui ne s’appelait pas alors Thackeray, et combinait encore les ressources de la charge dessinée avec celles de la charge écrite ? Le prénom de son pseudonyme - Michel-Ange - indique assez plaisamment cette double ambition d’artiste.

El puisque ce mot se rencontre sous notre plume, nous aimerions à parler ici des caricatures de Thackeray, qui ont été très certainement pour quelque chose dans ses succès d’écrivain. À cette heure où les Turcs sont de mode, il serait piquant, par exemple, d’opposer à quelques éloges peut-être excessifs le voyage de Cornhill au Caire [3], tel que l’ont écrit et décrit la plume et le crayon de l’ironique Titmarsh. La cange, l’arabas et la mosquée, l’ânier et le pacha, le turban et le yashmak, le narghileh et la bayadère, tout est passé au double fil de l’arme à deux tranchans que Thackeray manie avec un sang-froid tout britannique. Son livre est justement le revers d’une orientale de Victor Hugo, et on se demande comment la terre poétique par excellence a pu être si cruellement parodiée, travestie d’une façon si bouffonne. De même, si nous avions à prémunir un adolescent contre les prestiges de son premier bal, de ce bal qui l’éblouit d’avance et auquel il ne pense pas sans un léger battement de cœur, nous lui conseillerions de méditer une heure sur ce joli petit album intitulé : Mistress Perkins’s Ball (le bal de mistress Perkins). Ce n’est point là, comme le titre pourrait le donner à penser, la vulgaire anatomie du bal bourgeois, avec ses misères mal déguisées, ses insuffisances grotesques, son personnel ultra-excentrique. M. Perkins est un riche négociant, alderman déjà, et qui sera quelque jour lord-maire. Il reçoit, en cette circonstance solennelle, des membres de la chambre des communes et même deux ou trois lords, des diplomates, des « étrangers de distinction, » des « célébrités contemporaines, » poètes ou poétesses, touristes, dandies, etc. Les salons sont magnifiquement décorés, le souper sort du meilleur atelier ; mais que va devenir cet ensemble splendide, si on le soumet à un examen détaillé, si une oreille attentive ramasse, de ça, de là, les notes discordantes de ces dialogues éparpillés, si un regard scrutateur passe la revue de ces costumes dont chacun est l’expression naïve d’une vanité en émoi ? Sous les brillans dehors, peu à peu la réalité pauvre et mesquine va se faire jour. Nous surprendrons ici le regard jaloux et l’exclamation bourrue de l’honnête garçon qui se voit enlever sa belle par un danseur de profession, lui qui n’a jamais su se plier aux exigences de la polka. Un peu plus loin, c’est le sourire béat de bons parens qui regardent sautiller une fille chérie. Là bas, c’est le valseur allemand, meurtrissant le parquet de son pédant talon. Dans ce coin, à la table d’écarté, un joueur aux belles façons, tout miel et mystère, vous représente un adepte de la diplomatie, gravité étudiée, silence prudent, réserve qui ne cache rien, formules équivoques qui n’en disent pas davantage. Voici le jeune poète rêveur qui va les yeux au ciel, s’accoudant à tous les lambris, comme s’il cherchait un socle à son buste byronien. Ce petit monsieur à figure chafouine, c’est le moqueur de profession, qui n’ouvre pas une fois les lèvres sans que tout le monde sourie d’avance à l’épigramme prévue. Arrivent ensemble le dandy modèle et le dandy copie, deux exemplaires, fort différens d’ailleurs, du même habit et de la même cravate. Admirez avec nous la candeur de cette belle personne blonde qui accepte, en frémissant de plaisir, des mains ridées d’un don Juan sexagénaire, le bouquet que celui-ci offre avec des grâces datées du règne de Brummell. Puis viennent les aperçus burlesques qui jamais ne manquent : — le commis venu à pied et qui ôte ses socques dans l’antichambre, au milieu des laquais goguenards ; — les petits Perkins courant après tous les plateaux et se préparant de terribles épreuves ; — enfin, dans la salle du banquet, derrière le paravent favorable, les subalternes absorbant à qui mieux mieux le sillery de l’amphitryon consterné. Bref, le tableau est complet, d’une vérité à la fois triste et comique, et n’était un personnage irlandais dont il nous parait que Titmarsh a quelque peu outré la désinvolture et le sans-gêne, nous n’aurions en tout qu’à battre des mains.

La double aptitude du dessinateur et du conteur satirique désignait Thackeray, lors de la fondation du Punch, comme un des rédacteurs indispensables de ce journal. Aucun cadre ne pouvait d’ailleurs le mettre plus promptement en relief, et lui donner ainsi l’indépendance qui ne manque guère au succès. En effet, de sa collaboration au Punch, bien qu’elle fût anonyme, date la véritable popularité du romancier. Le Punch publia, par chapitres, le Livre des Snobs, et le Livre des Snobs, qui établit la réputation du Punch, mit le sceau à celle de Thackeray. Les snobs, qu’est-ce que cela ? vont nous demander ceux mêmes de nos lecteurs qui se piquent de savoir l’anglais, et nous les voyons d’ici recourant au dictionnaire, qui ne leur offrira pas même le secours précaire d’une racine ou d’un dérivé. Or, — et ceci n’est pas le moins piquant de l’affaire, — il serait possible (irrévérence à part) que pour voir un snob, tel ou tel de ceux que ce mot intrigue ainsi n’eût qu’à se placer devant un miroir. Les diverses catégories de snobs embrassent en effet une très nombreuse portion du genre humain, et on va pouvoir en juger. Tout acte, toute pensée, toute parole qui n’émane pas d’une raison parfaitement libre de préjugés, et soumettant toute chose au vrai niveau d’une philosophie éclairée, constitue un acte de snobbisme. Ce vice radical est compatible avec l’exercice habituel de toutes les vertus, excepté une seule, l’indépendance de l’esprit. Pour y échapper, il faut, outre une rare énergie, une surveillance continuelle sur soi-même. Enfin, et pour tout dire, l’auteur même du Livre des Snobs, — il fait en plaisantant cet aveu, mais nous lui demanderons la permission de le prendre au mot, — tout accoutumé qu’il est à flairer et pourchasser les snobs qu’il fait lever à chaque pas, ne serait peut-être pas tous les jours à l’abri de sa propre critique.

Arrêtons-nous à ce Livre des Snobs ; nous y découvrirons à la fois le point de départ du romancier et une des plus piquantes expressions de son talent. Une attaque directe, très vive, très philosophique, très amusante, contre ce vice du caractère anglais, — l’idolâtrie hiérarchique, — telle est la pensée dominante de ce recueil de portraits et de récits. Le jour où il le publiait, Thackeray, ce radical battu dans l’arène politique, prenait amplement sa revanche, et il appliquait, comme Figaro, sa « volée de bois vert », non pas sur les épaules du pauvre Basile, — snob de premier ordre, celui-là,- mais sur l’échine robuste de John Bull en personne. Cette échine, il la trouve évidemment trop souple, trop facilement courbée devant les hautains représentans de toutes les aristocraties, et c’est à coups de fouet, — sans cesser de rire néanmoins, — qu’il veut la forcer à se raidir. Sa revue des snobs n’a vraiment pas d’autre sens, et nous ne doutons pas que le succès énorme qu’elle obtint en son temps n’ait précisément tenu à ce qu’elle a été prise ainsi. C’est successivement dans toutes les classes sociales que les essais satiriques de Thackeray poursuivent le monstre à la chasse duquel il s’est voué. Il le montre sur le trône sous les dehors pédans et dévots de Jacques Ier, et Louis XIV lui-même, avec son égoïsme féroce, son adoration de lui-même, sa majesté gourmée, sa diction pompeuse, son froid sourire, n’est qu’un glorieux, mais incontestable snob. Charles II, en revanche, cynique indulgent et familier, échappe à la dégradante épithète. Il lui en reste à la vérité bien d’autres. Walter Scott fut un snob le jour où, à bord du yacht royal, il laissa son loyalisme s’égarer jusqu’à recueillir comme une relique le gobelet dans lequel avait bu George IV, — snob lui aussi, et d’une assez pauvre espèce. — On voit qu’il en est du snobbisme comme de beaucoup d’autres faiblesses humaines, et qu’on y participe en très bonne compagnie. Le snob est à genoux devant toute suprématie officielle. Thackeray le constate, le déplore… et l’excuse, mais l’excuse vaut qu’on la cite. Il traite de l’influence de la pairie sur le snobbisme :


« Et, s’écrie-t-il, comment en pourrait-il être différemment ? Un homme fait une énorme fortune : il vient en aide à quelque ministre par ses intrigues en parlement, on bien il gagne une grande bataille, il négocie un traité, ou bien encore il se fait une belle clientèle d’avocat, et empoche des honoraires démesuré, après quoi les honneurs de la magistrature lui sont dévolus. — En pareil cas, le pays le récompense en lui accordant à jamais le coronet armoriai avec plus ou moins de perles, plus ou moins de fleurons, puis un titre, puis un siège de législateur. Voici ce que la nation dit alors à cet homme : « - Votre mérite et vos services sont tels que vos enfans doivent nécessairement régner sur moi, pour leur part et portion. Il se peut bien que votre aîné ne soit qu’un imbécile, mais cela n’importe en rien. Vous m’avez trop bien servi pour que je ne le mette pas en votre lieu et place quand la mort aura vidé vos nobles pantoufles. Si vous êtes pauvre, nous vous octroierons un capital suffisant pour que vous et l’aîné de vos hoirs puissiez à jamais briller et grassement vivre. C’est notre expresse volonté, qu’il y ait en cet heureux pays une race à part, occupant tous les premiers rangs, et s’attribuant le monopole de tous les bénéfices, de tous les emplois, de toutes les bonnes chances, de tous les patronages. Nous ne pouvons faire pairs tous vos chers petits enfans, — ce qui avilirait le titre et encombrerait la salle des séances, — mais vos cadets auront du moins tout ce dont le gouvernement peut disposer. Ils écrémeront les fonctions publiques ; ils seront capitaines et colonels à dix-neuf ans, lorsqu’il y a de pauvres vieux lieutenans à tête chenue qui commandent encore la manœuvre après trente années de harnais. À vingt et un ans, ces chers petits commanderont des navires sur lesquels servent des vétérans qui se battaient bien avant qu’ils ne fussent venus au monde. Et comme nous sommes un peuple éminemment libre, — et afin d’encourager tout citoyen à faire son devoir, — nous dirons à tout homme, en quelque condition qu’il soit né : Devenez très riche, gagnez de gros honoraires, faites de longs discours, remportez des victoires, — et vous, oui, même vous, simple manant, vous passerez dans la caste des privilégiés, et vos enfans régneront sur les nôtres.

« Comment se soustraire au snobbisme, lorsqu’une institution si prodigieuse a été érigée pour assurer son maintien ? etc. »


Ce passage, que nous n’avons point extrait pour son mérite intrinsèque, — ni pour la nouveauté des argumens qu’il apporte contre l’hérédité des distinctions sociales, — ce passage a le mérite de préciser les vues de l’écrivain. Encore cependant y faut-il ajouter un commentaire. La sotte vénération de l’homme bien né ou titré par l’homme sans nom ou sans titre n’est qu’une variété du snobbisme, mais c’est la plus importante, c’est la tige de l’arbre, c’est l’espèce mère. Si on n’avait pas ployé l’intelligence nationale à ce premier culte, elle ne se fût jamais asservie à tant d’autres… De cette première dérogeance au noble dogme de l’égalité humaine sont dérivées toutes les plates adulations que la langue nouvelle flétrit du nom de toadyisms [4]. Le même homme dont le cœur bondit de joie si on le rencontre dans Pall-Mall donnant le bras à un duc est celui qu’on voyait à l’université capter, flatter le président de son collège, se tenir respectueusement debout en sa présence, écouter avec un plaisir toujours nouveau ses anapestes et ses trochées, — et pourtant ce président au nom vulgaire n’est qu’un de ces charity-boys instruits de par l’aumône, et qui s’élèvent moitié par un travail opiniâtre, moitié par une intrigue acharnée. Ce même snob, s’il est dans l’armée, briguera l’honneur d’appartenir à un de ces corps d’élite qui rarement vont courir au loin les ennuis et les périls d’une campagne d’outre-mer. Il voudra figurer dans un de ces régimens dandies (le mot est de Thackeray) qui sont cités pour l’élégance de leur équipement, la richesse de leur argenterie, le choix de leurs vins, l’assortiment de leurs meutes, la variété de leurs équipages de chasse. Bien pourvu d’argent et de protections, poussé de grade en grade par ses parens de la chambre haute, il laissera derrière lui, sans remords, vingt officiers plus expérimentés et plus méritans qu’il ne le sera jamais. Tout s’enchaîne dans le snob. Il y a chez lui l’humilité à l’égard de ce qui le domine, combinée avec le dédain à l’égard de ce qu’il prime ; jamais en revanche le sentiment exact ni de sa valeur réelle ni de celle des autres.

Observez un moment le snob ecclésiastique. Thackeray nous donne son nom, relevé sur les listes du célèbre Eisenberg, le chiropodist ou pédicure. C’est « sa grâce le très révérend évêque de Tapioca. » Il figure parmi ces prélats bien rentés dont la presse anglaise a déjà quelque peu rogné les énormes revenus, et qu’elle ramènera un jour, il faut l’espérer, au partage chrétien des biens terrestres. D’ici-là, il est protégé par la complicité des snobs aristocratiques et la vénération éblouie des snobs bourgeois. Vous entendrez rarement parler des vertus apostoliques de sa grâce ; mais si vous jetez les yeux sur la Court-Circular, vous y verrez son nom en première ligne, et vous y lirez avec étonnement (un étonnement mêlé d’indignation) que sa grâce vient d’administrer le sacrement de la confirmation à un certain nombre de jeunes nobles. La cérémonie a eu lieu dans la chapelle royale. N’est-ce pas là le beau idéal de la hiérarchie ? La chapelle royale devient, comme les salons d’Almack, un rendez-vous d’exclusifs. La confirmation ne se donne pas aux « jeunes nobles » comme à tout le monde. Voilà le snobbisme introduit dans le sanctuaire, et, pour un peu, voilà Dieu devenu snob !

Quittons pourtant ces hautes régions, où la vérité a je ne sais quelles apparences de dénigrement envieux, pour des travers plus rapprochés de notre humble sphère. Il y a des snobs partout. Dans les clubs par exemple, ils fourmillent, ils foisonnent, et Thackeray connaît la vie de club. Il va nous montrer le snob politiquant, celui qui raconte les conseils lumineux dont il a gratifié sir Robert Peel sur la question des céréales, ou bien encore celui qui possède tous les secrets des cours étrangères, sait par cœur le discours du président des États-Unis ! — et pourrait vous nommer sans en omettre un, — prodige d’érudition et de mémoire ! — tous les chefs de partis, soit en Espagne, soit en Portugal. Il a ses auditeurs, et qui l’admirent, et dont il n’excède jamais la crédulité toujours patiente, toujours résignée. Dans les clubs aussi se rencontre l’homme qui fait état de caresser, de flagorner un chacun, de serrer toutes les mains, de mendier tous les sourires : c’est évidemment un snob. En voici deux d’une humeur bien différente : ils ne causent avec personne, et l’odeur de cigare qui empeste leur voisinage fait du reste le vide autour d’eux : ce sont deux sportsmen, grands connaisseurs en chevaux, qui, de même que les bavards politiques datent chaque époque par le nom d’un ministère, comptent, eux, par naissances inscrites au Stud-Book ou par grands prix décernés à Epsom. En fait de littérature, ils n’ont jamais pu supporter que la Bell’s Life [5]. Les clubs ont aussi leurs snobs à bonnes fortunes, pauvres papillons frivoles qui s’entr’aident à se repaître de vides espérances ou de triomphes plus vides encore. Titmarsh n’a pas négligé, mais il traite avec une indulgence relative ces héros de la fanfaronnade amoureuse ; leur étourderie le désarme, et peut-être leurs illusions lui font-elles envie.

Deux esquisses fort agréables se détachent de cette série de portraits et méritent qu’on leur réserve une place à part. Il s’agit du snob à la campagne et du snob millionnaire. N’allez pas croire en effet que Londres ait le monopole des snobs ; si vous tombiez dans cette grave erreur, Titmarsh vous en tirerait par le fidèle récit de son séjour dans la villa du major Ponto. Cette villa, tout enjolivée d’architecture à caprices, tout entourée de gazons et de fleurs, apparaît d’abord au visiteur comme un Eden en miniature. Tout y respire la paix, le bien-être, la simplicité, l’abondance. L’accueil du major est hospitalier et cordial. La plus belle chambre du logis, — la chambre jaune,- réservée à l’hôte attendu, est toute parfumée de bouquets ; les draps, du plus fin tissu, exhalent une douce odeur de lavande ; le domestique est grave, empressé, poli : tout ceci, on en conviendra, est du meilleur augure. À grand’ peine, et en y regardant de très près, pourrait-on s’effrayer de voir que ce domestique si zélé extrait de la malle du voyageur et place avec étalage sur son lit le costume habillé dont celui-ci s’est à tout hasard muni, le frac noir à la dernière mode et le gilet de salin à fleurs. Ces préparatifs semblent annoncer un dîner de cérémonie, et au débotté ces dîners-là n’ont rien d’agréable. Enfin passons. Après une demi-heure laissée à la toilette de l’arrivant, une grosse cloche sonne le repas. Quel repas, bon Dieu, s’il ressemble à ce carillon monstre ! Mais point ; on dîne en famille, et c’est pour mistress Ponto, ses deux filles à peine nubiles, et leur gouvernante, miss Wirt, que Titmarsh s’est mis sous les armes. La présentation est solennelle. Mistress Ponto, grande personne en grand appareil, la tête chargée de jais sonores, souhaite la bienvenue à Titmarsh du même ton qu’elle le complimenterait sur la mort de son père ; puis, toujours aussi tristement, elle se réclame d’une parenté qui doit exister entre eux en vertu de leurs relations communes avec une famille appartenant à la pairie, et dont Titmarsh, pour sa part, n’a jamais entendu parler. Le Peerage maudit [6] est là comme témoin du fait. O snobbisme, tu n’as pas été longtemps à te révéler ! Bientôt les symptômes se multiplient et s’aggravent. Le dîner, servi en grand apparat, se compose de porc à toutes les sauces connues. Le vin de Marsala est servi pour vin de Xérès. Le domestique qui a revêtu une livrée déteinte, où resplendissent d’énormes boutons armoriés, porte de tous côtés avec lui une odeur d’écurie qui atteste la multiplicité de ses fonctions. Les jeunes demoiselles, après le dîner, se mettent au piano, et pendant toute la sonate le malheureux est préoccupé des énormités que lui présentent, vues de dos, les deux jeunes virtuoses, pourvues de crinolines ultra-vraisemblables. Ensuite arrive l’institutrice, et avec l’institutrice, sous prétexte de variations, des exploits de doigté à faire frémir un honnête homme… C’était bien la peine de fuir Londres et ses snobs, n’est-il pas vrai ?

Les jours suivans, la situation se complique encore. Il faut entendre les doléances de mistress Ponto sur le manque absolu de voisinage. « Le duc est absent, les Ringwood n’arriveront qu’à la Noël, on est à couteaux tirés avec les Carabas… » Ainsi que le fait remarquer humblement Titmarsh, on pourrait voir le médecin, qui est un homme réellement instruit, et de plus un excellent bomme… - En effet on pourrait l’inviter, lui, mais sa famille,… une femme si commune, avec une horrible collection de marmots. — Et le propriétaire de cette belle maison en briques… ? – Ah ! fi donc ! M. Yardley, un ex-fabricant de cotonnades !… On a baptisé sa maison le château Calicot. — Et le curé, le digne docteur Chrysostôme ?…


« — Ici, dit Tilmarsh, mistress Ponto jeta un regard à miss Wirt, qui le lui rendit. Après ce muet échange, elles secouèrent toutes deux la tête, et de quel air ! puis elles levèrent les yeux vers le plafond. Ainsi firent très exactement les deux demoiselles. Tout le monde était en émoi. J’avais dit évidemment quelque chose de terrible. — Hélas ! pensai-je, encore une brebis galeuse au sein du troupeau ecclésiastique ! — Et cette idée m’attrista quelque peu. En effet, — je l’avoue sans le moindre scrupule, — je respecte en général la soutane.

« — Est-ce que… est-ce qu’il y a quelque chose à dire ?

« — A dire ? répéta mistress Ponto, qui joignit en même temps les deux mains par un geste tragique.

« — Oh ! s’écrièrent miss Wirt et ses deux élèves avec un ensemble tout à fait choral.

« — Eh bien ! vrai, j’en suis fâché, repris-je. J’ai vu rarement meilleure tournure et physionomie plus distinguée, rarement une école mieux tenue, rarement aussi ai-je entendu un meilleur sermon…

« — Ces sermons, il les prononçait naguère, en surplis, murmura aigrement mistress Ponto. Le docteur Chrysostôme, monsieur, est un puseyiste [7].

« Sur ce mot, et tandis que j’admirais le zèle épuré de mes quatre théologiennes, le domestique apporta le thé : — thé sans force et qui doit peu déranger le sommeil du maître de céans. »


Ces derniers mots sont une allusion maligne à la prétention qu’affiche le major Ponto de se lever de très bonne heure et de travailler énormément dans son cabinet. Ce cabinet, meublé de vieilles bottes, d’engins de pêche, de harnais, ne semble guère favorable aux labeurs intellectuels. Le fait est que Ponto y dort une bonne partie de l’après-midi, et que le soir, du dîner à la prière, il ne fait qu’un somme. On voit qu’il peut impunément être debout à l’aurore.

Nous n’entrerons pas dans le détail de l’espèce de vendetta qui existe entre les Ponto et les Carabas ; mais il est bon de savoir que le représentant de cette orgueilleuse famille (la dernière, bien entendu) avait circonvenu le major, à son arrivée dans le comté, pour le rallier à une candidature compromise. L’élection faite, Ponto, qui s’était laissé séduire, comptait sur la reconnaissance du nouveau membre des communes, et mistress Ponto se croyait déjà présentée aux bals d’Almack, par la femme du chef des Carabas, l’altière lady Saint-Michael ; mais il fallut reconnaître le néant des leurres électoraux, subir les strictes politesses du grand seigneur redevenu lui-même, et les dédains encore moins ménagés dont les grandes dames accablent, à ce qu’il semble, les campagnardes assez osées pour vouloir se produire, grâce à elles, dans les cercles exclusifs de la capitale. Inde iroe. — A ceci viennent s’ajouter les griefs naturels de deux voisins de campagne qui, brouillés une fois, mettent un soin tout particulier à se prodiguer les procédés fâcheux. Ponto, qui n’est plus invité à venir chasser chez Carabas, s’en dédommage en braconnant quelque peu le long de ses haies ; c’est du moins ce que lui reproche en termes assez peu révérencieux un des gardes-chasses du marquis certain jour que Titmarsh et son amphitryon se sont avancés jusqu’à l’extrême frontière des deux domaines, et la scène est réellement plaisante, mais on ne peut tout citer. Nous donnerions sans cela tout entière la visite au château de Carabas, description excellente d’une de ces grandes résidences ruineuses que la loi des substitutions impose à certains nobles, avec la fortune desquels ces demeures princières contrastent de la façon la plus étrange. En dépeignant ces grandes salles froides, où les maîtres absens et même présens n’entrent jamais ; — ces étangs dont s’empare, faute de soins, une végétation marécageuse ; — ces galeries somptueuses où moisissent sans spectateurs des tableaux amenés à grands frais du continent ; — ces bocages épais qui n’existeraient pas, et depuis longtemps, si la loi ne les maintenait, malgré le propriétaire obéré, sur le terrain qu’elle garde à ses héritiers, — Thackeray s’est presque trouvé poète, et ceci ne lui arrive pas assez souvent pour qu’il ne faille pas le remarquer.

Un beau matin surviennent à grand bruit chez Ponto le fils de la maison, cornette au 120e de hussards, et un de ses camarades de corps, le jeune lord Gules, petit-fils et héritier de lord Saltires. Ce futur pair d’Angleterre n’est, en attendant, qu’un officier du plus mince mérite, chétif de corps et d’esprit, illettré jusqu’au ridicule. N’importe, voici la maison en révolution. Pour bien peu de chose, on sommerait Titmarsh d’évacuer la chambre jaune, que son âge et son droit d’ancienneté devraient cependant lui garantir. Il s’agit de lord Gules, et mistress Ponto ne sait plus où elle en est. Or quel est le motif qui a fait accepter à cet intéressant nobleman l’invitation émanée d’un pauvre plébéien comme le major ? Le régiment a changé d’uniforme. Le cornette Ponto a fait des frais formidables en dolmans, pelisses, sabretaches, etc. Il s’agit de faire accepter cette fabuleuse note au malheureux père, et c’est mistress Ponto qui, dans son premier éblouissement, sera chargée de cette mission. Elle y consent, car le major est un époux des plus débonnaires et des mieux domptés ; mais n’y a-t-il pas quelque chose de navrant dans la résignation avec laquelle il montre à Titmarsh le total effrayant des sommes réclamées par Knopf et Stecknadel, les tailleurs favoris de la gent militaire : 347 livres sterling et 9 shillings (environ 8,700 fr.) !


« — Regardez un peu, nie dit-il, regardez, mon ami, et, par le ciel, dites-moi comment peut s’y prendre avec cela un pauvre hère dont le revenu n’excède pas neuf cents livres [8], pour ne se pas déclarer en faillite ?

« Il poussait en même temps une sorte de sanglot, tout en me passant par-dessus la table la note en question. Et sa vieille figure, ses vieux brodequins et sa vieille jaquette de chasse, râpés et déchus, et ses longues jambes maigres, avaient l’aspect le plus désastreux, le plus ruiné, le plus failli qui se puisse imaginer…

« Ce jour-là, mistress Ponto et sa famille passèrent une délicieuse soirée. On mit le fils de la maison sur la sellette, et on lui fit raconter de point en point son dîner chez lord Fitzstultz (le colonel du régiment), combien il y avait de valets de pied, et la toilette des ladies Schneider, et ce qu’avait dit son altessse royale lorsqu’elle était arrivée sur le terrain de chasse, et qui se trouvait là pour la recevoir. Mistress Ponto jubilait.

« — Ah ! vraiment, s’écria-t-elle ensuite, lorsque le cornette et son jeune ami se furent retirés à la cuisine pour achever leurs cigares,… vraiment, ce garçon-là me rend bien heureuse ! » Et comment oublier ce qu’était, à ce moment-là même, le regard inquiet, tourmenté, effaré, du pauvre major ? »


Le type du Turcaret anglais ne pouvait manquer dans la galerie des snobs, mais il y est encadré d’une manière piquante. Titmarsh compte parmi ses connaissances intimes un jeune avocat de talent, mais dont la carrière commence à peine, et qui, marié, père de famille, s’arrange pour vivre avec une comfortable simplicité. Encore vit-il cependant, et c’est là un sujet de continuelle surprise pour le très haut et très opulent Goldmore, un des directeurs de la compagnie des Indes, qui ne rencontre guère M. Cray ou sa femme sans s’émerveiller qu’avec de si minces ressources ils puissent, à peu près comme tout le monde, se vêtir, se loger, recevoir même au besoin quelques amis. Le snobbisme de Goldmore à ce sujet est si tenace, il s’épanche avec tant de naïveté, il est si peu ménager de manifestations dédaigneusement compatissantes, que Gray lui-même finit par être instruit de la singulière pitié qu’il inspire à ce magnifique financier, avec lequel il a des relations d’assez longue date, et chez qui, deux ou trois fois la saison, il est même prié à dîner. Ceci peut passer pour l’exposition du drame, voici le drame lui-même :


« Un jour, rentrant du club, M. Gray rapporta à sa femme l’étourdissante nouvelle qu’il avait invité Goldmore à dîner. La pauvre femme en trembla de la tête aux pieds.

« — Quelle est cette cruelle plaisanterie, mon ami ? Vous savez que notre salle à manger ne pourra jamais contenir mistress Goldmore.

« — Tranquillisez-vous, ma femme, mistress Goldmore est pour le moment à Paris. C’est Crésus lui seul que nous aurons pour convive ; je le mène ensuite au spectacle,… à Sadler’s Wells [9]… Il nous a dit, au club, qu’il regardait Shakspeare comme un grand poète dramatique, digne d’encouragement, et là-dessus, saisi d’un bel enthousiasme, j’ai cru devoir l’appeler à notre banquet.

« — Grand Dieu !… mais qu’allons-nous lui donner ? Vous savez qu’il a deux cuisiniers de France ; vous savez tout ce qu’en rabâche mistress Goldmore ;… vous savez qu’il dîne presque tous les jours avec des aldermen [10] ?… Ma cuisinière est malade… Notre affreux pâtissier…

« — Silence, Frau, interrompit Gray d’une voix creuse et tragique. C’est moi qui me charge du festin. Bornez-vous à exécuter strictement les ordres de votre époux…

« — Au moins n’allez pas nous ruiner…

« — Paix ! vous dis-je, moitié timide d’un avocat sans cliens. Le dîner de Goldmore n’aura rien que d’assorti à nos faibles ressources. Seulement, et qu’en tout point ma volonté soit la loi suprême !… Titmarsh, vous serez des nôtres

« Le lendemain, fort ponctuellement exact (rien n’est haïssable comme les snobs qui arrivent à neuf heures du soir pour se mettre à table), je produisis un certain effet, grâce à ma canne à pomme d’or, dans la petite rue où réside le ménage Gray ; — mais cette faible sensation, que devint-elle, lorsqu’à cinq heures cinq minutes, le cocher poudré, la livrée jaune, les chevaux noirs et les harnais argentés de M. Goldmore firent irruption dans cette ruelle modeste ! Elle n’est habitée que par des marchands de charbon, des architectes, deux chirurgiens, un avocat, un maître de danse, et comme d’ordinaire plusieurs receveurs de rentes. Les maisons en sont petites, à deux étages, et à portiques revêtus de stuc. Le carrosse de Goldmore dépassait les toits de quelques centimètres, et les habitans du premier étage, de plain-pied avec le siège moelleux où il était adossé, auraient pu échanger au passage une poignée de main avec lui. En un clin d’œil, toutes les fenêtres se garnirent d’enfans et de femmes. Bittlestone-Street était déjà en révolution, lorsque l’imposant équipage de Goldmore fit halte devant la porte de M. Raymond Gray.

« — Qu’il est bien à lui d’avoir amené ses deux laquais ! dit la petite mistress Gray, qui, elle aussi, lorgnait le carrosse. Le plus gros des deux valets de pied, descendu de son perchoir, heurta à la porte, de manière à jeter bas la maison tout entière. Toutes les têtes étaient dehors ; le soleil resplendissait ; le joueur d’orgue lui-même, ébloui, comptait des pauses ; le laquais, la voiture et Goldmore avec sa face rouge tranchant sur son gilet blanc jetaient des rayons lumineux. L’hercule en culotte de pluche était revenu baisser le marche-pied, et ouvrir la portière. Raymond Gray, en revanche, ouvrit lui-même sa porte,… et en manches de chemise ! Courant à la voilure : — Eh ! venez donc, Goldmore, disait-il, vous n’êtes que bien juste à l’heure, savez-vous, mon brave ! Ouvrez donc, vous,… laissez descendre votre maître… Dépêchez-vous donc, Chose !

« Chose, — c’est-à-dire le valet, — obéit machinalement, mais sa figure était bouleversée, et l’espèce d’horripilation qui s’y peignait n’avait de comparable que l’étonnement, la stupéfaction dont se décorait la physionomie empourprée de son maître.

« — A quelle heure la voiture, s’il vous plaît, monsieur ? dit Chose, dont nous aurions voulu reproduire la prononciation elliptique, une des grâces de l’état servile.

« — A la sortie du spectacle, c’est tout ce qu’il faut, s’écrie Gray ;… nous sommes à deux pas des Wells, et nous irons bien à pied. J’ai des places gardées pour tous. Soyez à onze heures devant Sadler’s Wells.

« — C’est cela même,… onze heures, bégaie Goldmore, qui se précipite tête baissée, en homme qui ne se rend plus bien compte de rien, dans la maison où il est attendu. On dirait un criminel marchant au supplice, — et supplice est bien le mot, car Gray, le scélérat, va se transformer en Jack Ketch [11]. La voiture s’éloigne cependant à grand bruit, suivie de tous les regards disponibles dans Bittlestone-Street.

« — Entrez là-dedans, et tirez-vous d’affaire avec Titmarsh, continue Gray, ouvrant la porte du petit salon… Je vous appellerai dès que les côtelettes seront à point… Fanny est en bas, qui prépare le pudding.

« — Bonté divine ! me dit Goldmore sur le ton discret de la confidence… Quelle idée a-t-il eue de nous prier ?… En vérité, je n’avais pas idée de cette… de cette profonde misère…

« — A table, à table !… hurle Gray du fond de sa salle à manger, d’où s’exhale, avec beaucoup de fumée, une forte odeur de grillade. — En y entrant, nous trouvons mistress Gray sous les armes pour nous recevoir, et donnant parfaitement l’idée, par son maintien et sa toilette, d’une princesse à qui un étrange hasard aurait mis dans les mains un plat de pommes de terre ; elle les plaçait à ce moment sur la table. Son mari cependant faisait griller des côtelettes de mouton devant la cheminée même de la pièce où nous allions dîner.

« — Fanny s’est chargée du pudding, moi du premier service… - En voici une belle… Tâtez-moi ça, Goldmore !… - Et sans plus de façon, il jetait sur l’assiette du financier une côtelette encore frissonnante. Quelles paroles et quels points d’exclamation ne faudrait-il pas pour rendre la surprise de ce nabab fourvoyé ?…

« La nappe était un peu mûre et reprisée en maint endroit ; la moutarde figurait dans une tasse à thé ; la fourchette de Goldmore était en argent, les nôtres en fer.

« — Je ne suis pas né, dit très sérieusement notre malheureux amphitryon, avec une cuiller d’argent dans la bouche [12]. Aussi n’ai-je qu’une fourchette d’argent. C’est Fanny qui d’ordinaire en a le monopole.

« — Raymond !…s’écria mistress Cray d’un air suppliant.

« — Elle a, vous le savez, continua l’implacable railleur, elle a connu de meilleurs jours… J’espère bien du reste lui gagner tôt ou tard de l’argenterie, ou quelque chose d’approchant… On dit merveilles des plaqués électriques… Mais où diable est ce garçon qui doit nous rapporter de la bière ?… Ah çà ! maintenant, reprit-il en se redressant tout à coup, c’est le moment de représenter un maître de maison. — Il remit alors son habit, et du plus grand sérieux s’assit à table, où il apportait quatre côtelettes nouvelles grillées de sa main.

« — Ce n’est pas tous les jours, monsieur Goldmore, que nous avons de la viande, et j’estime un vrai festin le dîner que je vous offre. Vous ne savez guère, vous autres gros messieurs de Leadenhall, vous qui nagez dans l’opulence, à quelles extrémités sont réduits les pauvres avocats sans ouvrage.

« — Bon Dieu ! bon Dieu ! murmura M. Goldmore, tout de bon décontenancé par ces confessions à brûle-pourpoint.

« — Et notre petite bière qui n’arrive pas… Allons, Fanny, décidez-vous… Il faut descendre à la taverne, ma bonne amie… Voilà les six pence… - Et quel fut notre étonnement de voir notre hôtesse se lever effectivement, comme pour obéir à cette injonction sauvage.

« — Madame !… permettez !… j’irai plutôt moi-même, s’écria Goldmore consterné.

« — Ne bougez, cher monsieur… A aucun prix je ne souffrirai… C’est une habitude prise… D’ailleurs on ne vous servirait pas comme on la sert… Laissez, laissez-la partir, poursuivit Raymond avec son imperturbable sang-froid. — Mistress Gray, fait comme dit, quitta la pièce où nous étions, et quelques instans après revint avec un plateau sur lequel figurait un pot d’étain rempli de bière. La petite Polly (je me souviens de son baptême et de la burette d’argent que j’eus l’honneur de lui offrir en qualité de parrain), la petite Polly suivait sa mère, apportant deux pipes chargées de tabac… La petite masque, avec ses joues pleines et rosées, avait un air sournois le plus amusant du monde. »


On devine que la plaisanterie, commencée ainsi, se poursuit durant tout le repas. Gray se complaît à étaler devant le richard, de plus en plus gêné, les prétendues misères de son entrée en ménage. Il raconte comment il nettoyait lui-même ses couteaux, et traînait à la promenade la charrette des enfans, comment sa femme a dû apprendre à retourner les omelettes dans la poule, et combien elle en a laissé tomber dans les cendres, au grand regret de toute la famille, — et aussi quels objets de toilette elle confectionnait pour elle-même. Puis, à l’arrivée d’une bouteille de vin qui doit clore le repas, il invente je ne sais quel conte saugrenu pour expliquer comment il se fait qu’il se trouve posséder cet unique spécimen d’une cave encore à former, — tant et si bien, que Crésus-Goldmore est abîmé dans les plus tristes réflexions, lorsque tout à coup son hôte le réveille par une apostrophe inattendue :


« — Eh bien ! là, convenez que vous avez bien dîné ! — Goldmore tressaillit à ces mots, frappé d’une idée qu’il n’avait pas encore eue : c’est qu’en effet il venait de dîner à merveille. Les trois côtelettes qu’il avait absorbées étaient du meilleur mouton qui se puisse manger, les pommes de terre méritaient, dans leur genre, une mention honorable, et quant au pudding, il était tout simplement trop bon ; le porter, fraîchement tiré, généreux, écumant, avait bien son mérite, et le vin de Porto n’eut pas déshonoré les flacons d’un évêque. »


Goldmore, dominé par la puissance du vrai, se voit contraint d’avouer qu’il a bien dîné, étonnamment bien dîné, chez le pauvre avocat sans dossiers. Il boit à la santé de ses hôtes, va joyeusement à pied voir jouer Shakspeare sur un théâtre de troisième ou de quatrième ordre, et, ce qui termine bien l’historiette, c’est que néanmoins, saisi de pitié pour le pauvre couple chez lequel il a fait cet excellent repas, il procure au jeune barrister une clientèle des plus lucratives.

On s’étonnera peut-être, — et Thackeray tout des premiers, — que nous ayons autant insisté sur ce petit Livre des Snobs, qui tient en apparence si peu de place dans l’œuvre déjà considérable du spirituel romancier. La raison en est bien simple : c’est qu’à nos yeux, par un hasard qui n’est pas sans exemple, cette série d’articles du Punch, venus sans doute, comme on dit vulgairement, au bout de la plume, — écrits de çà, de là, sans préoccupation antérieure, sans effort actuel, à bâtons rompus, selon le caprice de l’heure et pour ainsi dire de la minute, — constitue le vrai chef-d’œuvre de Thackeray, sa plus vive satire, et le tableau le plus durable qui jamais ait été fait de la société contemporaine en Angleterre. Du même coup, l’auteur a fait acte de moraliste en attaquant avec une rare puissance le vice dominant de l’esprit public anglais, ce qui fausse et dénature le plus d’une part l’opinion publique sur les individus, de l’autre l’opinion que les individus se forment d’eux-mêmes, — savoir la déférence irréfléchie pour des supériorités artificielles. À vrai dire, c’est ainsi qu’on pourrait définir le snobbisme, en prenant ce mot dans son acception la plus générale, et cette maladie morale, qui en engendre tant d’autres, il serait malheureux pour la portée du livre de Thackeray qu’elle fût exclusivement anglaise. Nous sommes loin de le dire, et surtout de le penser : le peuple américain, en général si exempt de préjugés, n’a pas encore tellement dépouillé ce qu’on pourrait appeler le « vieil homme » anglo-saxon, que le snobbisme n’ait conservé chez lui des racines toutes prêtes à germer, assure-t-on. Et quant au peuple français, malgré ce qu’on a dit, en bien ou en mal, de ses instincts égalitaires, plus d’un symptôme inutile et peut-être dangereux à signaler prouve qu’il est loin d’en être exempt.

Entre le Livre des Snobs et les « grands romans » auxquels il a servi de prélude ou de pionnier, se placent des esquisses de mœurs ou des morceaux de satire littéraire que Thackeray a pour la plupart publiés dans le Fraser’s"Magazine. Parmi ces esquisses, nous distinguons un tableau des mœurs de la bourgeoisie inférieure (Our Wives), croquis léger que recommande une rare exactitude de dessin, et un petit portrait de femme très délicatement touché. Puis, une de ses meilleures plaisanteries critiques, — Thackeray s’en est permis plus d’une, comme on doit bien le penser, — a été une incursion sur nos terres, une razzia, ou, pour parler écossais, un raid dirigé contre nos romans-feuilletons. C’est évidemment M. Alexandre Dumas dont il avait surtout en vue de mettre en relief les procédés excentriques, et il les a appliqués, non sans un grand succès de rire, à une prétendue continuation d’Ivanhoe. Comme on se le rappelle sans doute, Walter Scott a laissé son héros marié à la belle, blonde et froide Rowena. Rebecca, l’intéressante juive dont il a sauvé la vie, reste donc à l’état de menace sur cet horizon conjugal. Qu’un beau jour Ivanhoe s’ennuie dans son ménage, et que Rebecca reparaisse, il n’en faudra pas davantage pour qu’un nouveau drame, comme on dit, jaillisse de la situation. C’est ce drame dont Thackeray dispose ironiquement les péripéties multipliées, qu’il complique, aplanit, noue et dénoue, embrouille et débrouille, selon les formules du nouveau codex littéraire, et avec la ferme volonté de mettre à néant ces roueries de la composition à tant la toise qui ont, de dix à douze années durant, ébloui un public crédule. Depuis le jour où le barbier et le curé de Don Quixote jetèrent par la fenêtre tant d’Amadis, tant d’Esplandians et tant de Palmerins, — même en comptant celui où Boileau écrivit son dialogue des Héros de roman, — je ne pense pas qu’on ait souvent chargé avec plus d’enthousiasme les Montemayor et les La Calprenède d’une époque donnée.

Ici s’arrête, sans qu’il soit possible de fixer une date à une métamorphose graduellement opérée, la première phase de la vie littéraire que nous esquissons, celle des audaces légères, des combats de ferrailleurs, des agressions moqueuses, des personnalités satiriques, campagnes à la Cosaque, entreprises la visière baissée et à l’abri du pseudonyme. Nous entrons maintenant, laissant Titmarsh derrière nous et n’ayant plus affaire qu’à Thackeray, dans une période nouvelle où l’écrivain se dessine et prime le caricaturiste. La responsabilité, plus complète, est acceptée avec toutes ses conséquences ; les œuvres sont signées du vrai nom qu’elles doivent porter : elles deviennent et plus étendues et plus cohérentes ; elles portent la trace d’efforts plus soutenus, d’études plus mûries. De là, pour ce travail, une division toute naturelle.


II

Des premiers romans sérieux de Thackeray (sérieux par leurs dimensions et leur importance relative, nullement par le style, qui reste passablement sardonique et goguenard), le plus important, Vanity Fair, a été très amplement analysé dans ce recueil, et cependant nous ne pouvons nous empêcher de revenir sur le type de Becky, l’une des plus remarquables conceptions de Thackeray.

Becky, c’est la femme aventureuse, adroite, pleine de ressources, telle que le malheur l’a faite ; c’est la fille d’artiste, née dans un grenier, élevée parmi des rapine, mariée jeune à une sorte d’escroc, devenue ainsi un parfait échantillon de rouerie féminine. Ce type, d’une laideur morale qu’il était malaisé de faire accueillir, Thackeray s’est donné mission de le rendre intéressant, et nous croyons pouvoir affirmer qu’il y est parvenu. On excuse (car il en fait toucher au doigt les circonstances atténuantes) la complète insensibilité, la dextérité méchante de cet être à part, mal venu au monde, condamné par avance à lutter ou à périr. Becky manque absolument de cœur, c’est vrai ; mais dépendait-il d’elle d’en avoir un ? Son mari, ses enfans lui demeurent étrangers ; est-ce sa faute ? Aime-t-on par cela seul qu’on doit aimer ? Livrée à mille fâcheuses industries, elle va droit à son but, droit à sa proie, sans s’inquiéter de ceux qu’elle écrase sur sa route, et sa conscience ne lui reproche rien, tout simplement parce qu’elle n’a pas de conscience. En revanche, elle possède au plus haut degré le tact et l’observation qui lui sont indispensables dans son hasardeux métier de femme d’intrigues. Ces qualités sont les auxiliaires de ses défauts : sa sagacité lui fait distinguer à merveille la fausse monnaie sociale qui a cours parmi les hommes, et lui donne naturellement l’idée d’en frapper, elle aussi, pour son propre usage. Becky distingue à merveille de la véritable honnêteté les faux semblans, et dans l’honnêteté, même de bon aloi, celle qui a l’intérêt seul pour mobile. L’hypocrisie pour elle a peu de mystères, et lui sert d’enseignement perpétuel. Elle met en pratique, elle applique à la direction quotidienne de ses actes et de ses paroles les dogmes de misanthropie raffinée que l’on admire quand Timon ou Alceste se chargent de les développer, et qui deviennent des crimes quand un individu, dominé par la logique, veut les traduire en réalités quotidiennes dans ses rapports avec le genre humain. Becky en somme n’a guère qu’une règle d’appréciation : elle adore la force, elle méprise la faiblesse, et ceci en elle-même comme dans les autres. Son mari, par exemple, l’adorait ; elle l’a payé de mépris et d’outrages tant qu’elle l’a vu à ses pieds ; il se relève un jour, la maltraite, la vole et la déshonore : elle lui sait presque bon gré de cette vengeance énergique, il s’est par là relevé à ses yeux. Ce trait de caractère et quelques autres encore rachètent ce qu’il y aurait de trop odieux dans une perversité absolue, et, sans atténuer une physionomie audacieusement accusée, ils lui laissent un cachet de beauté relative sans lequel le regard épouvanté s’en détournerait aussitôt.

Le second de ces romans, Pendennis, peut être regardé comme un résumé des esquisses ou nouvelles éparpillées par Titmarsh dans les recueils périodiques. C’est ainsi que, dès le début, — et le début est ce qu’il y a de plus amusant dans Pendennis, — les amours du héros adolescent avec une actrice plus âgée que lui, — pures amours, entendons-nous, ayant pour but le chaste hyménée, — nous remettent en mémoire ce conte de Our Wives que nous rappelions tout à l’heure. Seulement ici les rôles sont renversés. Arthur Pendennis est le type du jeune homme naïvement enfiévré, qui se donne corps et âme, qu’aucun raisonnement égoïste ne peut retenir, qu’aucune considération mondaine ne peut arrêter, et qui ruinerait fatalement son avenir, s’il n’avait par bonheur un oncle, modèle de savoir-vivre et d’expérience consommée, qui vient fort à propos s’entremettre. Les manœuvres de l’habile major Pendennis, le talent qu’il déploie à faire avorter, sans moyens extrêmes, le bizarre projet formé par son neveu, constituent encore un tableau de mœurs pris sur nature, tableau parfait si quelques touches de caricature outrée n’éclataient sur la toile comme des tons criards, fâcheuses réminiscences du Punch.

Du reste, les observateurs les plus sagaces de la nature féminine reconnaîtront que le type de la comédienne de second ordre n’a jamais été rendu avec plus d’esprit qu’il ne l’est ici. Nous voudrions pouvoir citer la scène où cette bonne et belle miss Costigan (Fotheringay est son nom de guerre) écoute avec une placidité parfaite les brûlantes protestations de son Arthur, alors qu’elle le croit possesseur d’un beau domaine et d’un revenu considérable, — puis celle où, désabusée sur ce point, elle renonce sans le moindre regret à ce poétique amour. Il faut la voir écoutant avec une gravité parfaite les détails que son père lui donne, en fureur, sur la tromperie dont il croit avoir été victime, mais dont en réalité son imagination a fait tous les frais. Emily (c’est le petit nom de miss Costigan) ne cesse pas une minute, pendant ces explications décisives, de nettoyer, avec de la mie de pain, les souliers de satin blanc qu’elle doit chausser à la représentation du soir. Equitable avant tout, elle commence par prouver à son père qu’il n’a pas le droit de reprocher à Arthur Pendennis d’avoir exagéré le chiffre de sa fortune :


« — Il m’a toujours dit qu’il était pauvre, continua-t-elle, mais il est évident qu’elle ne l’avait pas pris au mot… Et ainsi donc il n’est pas riche, soupira-t-elle ensuite assez tristement. Pauvre garçon !… un si bon enfant… Il n’avait pas le sens commun avec ses vers et sa poésie… mais c’était un honnête jeune homme… Je le trouvais à mon goût ;… - et lui m’aimait bien, ajouta-t-elle, continuant à frotter son soulier. »


Elle tient ce discours sentimental devant un pauvre diable de musicien épris d’elle depuis des années, et aux leçons duquel elle doit le peu de talent qu’elle a. Ce malheureux, torturé par la jalousie, ne peut contenir l’amertume de ses pensées :


« — Épousez-le, si vous l’aimez ! s’écrie-t-il… Pourquoi donc pas ?… Il n’a guère que dix ans de moins que vous… Sa mère pardonnera… Vous pourrez vivre avec eux sans rien faire… Pourquoi pas ?… Vous serez une lady… Vous m’enverrez promener avec mon violon… Votre père s’arrangerait pour vivre de sa demi-solde… Allons, épousez-le, puisque vous l’aimez et qu’il vous aime…

— J’en sais d’autres qui m’aiment, et qui ne sont pas plus riches que lui, et qui ont beaucoup plus d’âge, repartit miss Milly d’un ton assez sec.

— Certes, s’écria le musicien…, je les connais aussi, ceux-là, et je les trouve bien assez vieux, bien assez pauvres, surtout bien assez fous comme ils sont.

— On est fou à tout âge… Vous me l’avez dit bien souvent vous-même… pas vrai, mon cher ? continua l’altière princesse, écrasant de son regard le malheureux artiste. Si Pendennis n’a pas de quoi vivre, on serait folle de l’épouser.

— Et lui… et lui ? s’il vous plaît ? dit à son tour M. Bows… Dieu du ciel, miss Costigan, vous vous débarrassez d’un homme comme d’une vieille pantoufle !

— Je ne comprends pas, répondit la jeune tragédienne, grattant de plus belle son second soulier… Si ce monsieur avait seulement la moitié des deux mille livres sterling de rentes que mon papa lui croyait, — même la moitié de cette moitié, — je serais capable de l’épouser ; mais me marier avec un pauvre diable…, et pourquoi ?… Nous sommes déjà bien assez panés. M’aller enfermer avec une vieille belle-mère acariâtre (peut-être) et qui me reprocherait le pain de mes repas… Allons donc !… A propos, il serait temps de dîner, et Suzon n’a pas mis le couvert… - Puis après, reprit l’ingénue miss Costigan… admettez que les enfans arrivent… Eh ! vraiment, papa, nous serions encore plus dans la gêne que nous n’y sommes maintenant.

« — Positif, Milly… Vous avez raison, répondit le père,

« — Voilà donc finie l’histoire de mistress Pendennis, femme d’un membre du parlement, dit Milly avec un large éclat de rire. Et les belles voitures,et les beaux chevaux que nous devions avoir, dites, papa, les voyez-vous venir ?… Ah ! c’est toujours la même rengaine. Pour peu qu’un monsieur me lorgne, crac, vous en faites un épouseur ; et s’il a un habit tant soit peu propre, il faut absolument qu’il vous apparaisse riche comme un Crasus.

« — Un Crésus, remarqua le musicien.

« — Comme vous voudrez. Le fait est qu’en huit ans papa m’a bien mariée une vingtaine de fois. N’ai-je pas dû devenir lady Poldoody d’Oysters-Town-Castle ? Ensuite est venu le capitaine de vaisseau, à Portsmouth ; après, le vieux chirurgien de Norwich… ici encore, l’an dernier, le prédicateur méthodiste… sans parler des autres, et vous verrez, en fin de compte, que je mourrai fille… Ah ! ce pauvre petit Arthur n’a pas le sou !… Eh bien ! Bows, vous vous en allez ?… Restez donc à dîner ;… nous aurons un magnifique beefsteak. »


Bows le musicien reste en effet. Le beefsteak est excellent. Milly n’est pas la moins empressée à y faire honneur. Avec le dessert reviennent les réflexions philosophiques. Le père de Milly s’inquiète des formes à donner au remerciement dont il lui faut régaler Arthur Pendennis. Bows le renvoie ironiquement à sa fille, qui par le fait trouve la chose des plus simples. On commencera par sommer Arthur de déclarer sa fortune ; il le fera sans hésitation et en toute loyauté. On lui répondra que le chiffre n’est point assez élevé ; l’engagement réciproque se trouvera rompu… tout naturellement.


« — Et naturellement, remarque Bows, vous fourrez deux petites lignes dans la lettre, où vous lui dites que » vous le regarderez toujours comme un frère. »

« — C’est cela,… et je dirai ce que je pense, ajouta miss Fotheringay, — Je suis convaincue que c’est un digne et brave garçon… Voilà de bien belles noisettes… Passez-moi le sel…

« — Et les lettres, et les petits vers ? demanda encore le papa… qu’allez-vous en faire, ma chérie ? Il faut les lui renvoyer, pas vrai ?

« — Il y a par la ville un amoureux de mademoiselle qui vous donnerait bien cent livres sterling pour les avoir, hasarda Bows.

« -Vous croyez ? s’écria Costigan, dont l’imagination se montait aisément, surtout après le whisky.

« — Ah ! papa, interrompit aussitôt miss Milly, vous n’allez pas m’empêcher de renvoyer les lettres à ce pauvre garçon… ? Lettres, vers, tout cela est bien à moi. Certes elles étaient bien longues, ces lettres, et toutes farcies de verset de latin… Je ne puis pas dire en conscience que je les aie toutes lues… N’importe,… quand il en sera temps, on les lui restituera…

« Se levant alors, miss Fotheringay alla ouvrir un tiroir où elle prit un tas de journaux du comté, dans lesquels Pendennis avait chanté, en vers brûlans, ses débuts dans le rôle d’Imogène. Elle mit soigneusement à part tout ce qui la concernait comme actrice. — Ces dames font volontiers collection de réclames pareilles, à telle fin que de raison. — Apres quoi elle empaqueta proprement les lettres, les poèmes, les rêveries du tendre Arthur, et les ficela comme elle eut fait d’un pain de sucre. Tout cela, croyez-le bien, sans la plus petite émotion. Hélas ! que d’heures consumées par le jeune amoureux sur ces papiers traités si lestement ! qu’ils eussent pu raconter de veilles et de soupirs, d’extases et de sermens, de fièvres et d’insomnies ! Mais la belle Milly les ficela comme un paquet d’épiceries, et s’en revint ensuite préparer le thé d’un cœur tranquille, en toute sécurité de conscience.

« Cependant, à dix milles de là, le tendre Arthur, soupirant après le moment où il la verrait, berçait en son cœur l’image adorée de la belle Milly. »


Dans ce passage, on nous permettra de remarquer un des traits principaux du talent de Thackeray, une de ses tendances systématiques, qu’il possède en commun avec presque tous les esprits originaux, avec tous les observateurs sérieux de la vie et du jeu des passions. Il ne soumet pas à une logique absolue les linéamens des portraits qu’il trace : il laisse une large part à l’incohérence, à l’inconsistance de nos caractères. Il n’a vu nulle part des êtres complets, homogènes, tout d’une pièce, et ne les ayant jamais rencontrés, il se garde bien de leur donner droit de cité dans son œuvre, qui, avant tout, doit être l’exacte reproduction d’un état social et des natures diverses que cet état développe selon certaines conditions de mélange et d’amalgame. Thackeray et les esprits de son ordre ne nient rien de ce qui est, pas plus l’enthousiasme réel que les brusques retours (très réels aussi) qui souvent en effacent jusqu’au moindre vestige, — pas plus le dévouement que l’égoïsme, pas plus la vertu que le vice. Ils estiment seulement que la médaille la mieux frappée a son envers, beaucoup moins bien réussi ; que les meilleurs cœurs ont leurs coins de sécheresse, et les plus généreux, leurs calculs mesquins. De même les êtres les plus flétris ont leurs bons mouvemens, les intelligences les plus obtuses, leurs inspirations soudaines et leurs éclairs inattendus. Le mal est dans le bien, le bien est dans le mal : tout passe tour à tour au sein de nos esprits mobiles et dans le secret de nos âmes ténébreusement agitées, d’est là l’inconstance, la fragilité dont parlent avec amertume les moralistes et les prédicateurs de tous les cultes et de tous les temps ; c’est là le secret de ce « branle pérenne » qui étonne les philosophes et dont ils accusent le hasard, comme si le hasard pouvait expliquer quelque chose qu’on ignore. Quoi qu’il en soit, ainsi que Fielding, ainsi que Smollett, ses vrais ancêtres littéraires, Thackeray a tenté de reproduire dans ses romans, — et c’est là une tentative dont aucun médiocre esprit ne s’est jamais avisé, — le mouvement varié des organisations humaines, le miroitement, si l’on peut ainsi parler, qui montre tour à tour le même type, si accusé qu’il paraisse d’abord, sous les aspects les plus imprévus et les plus divers.

Si nous nous étions astreints à une nomenclature rigoureusement chronologique des ouvrages de Thackeray, il aurait fallu, nous le croyons, mentionner le Diamant des Hoggarty avant Vanity Fair et Pendennis. Ce petit récit, pour lequel l’auteur professe une prédilection marquée, est en effet, de tous ceux qu’il a écrits, un des plus sympathiques au lecteur ; il y a moins d’amertume secrète, il y a plus de bonhomie enjouée que dans les autres. Je ne sais pourquoi j’imagine qu’il a dû être écrit en France, par quelque belle matinée de printemps, dans les combles d’un hôtel des Champs-Elysées, où Thackeray avait placé, il y a quelques années, son cabinet de travail, et d’où il dominait toute une série de verdoyans horizons. Ce n’est pas, — entendons-nous bien, — que le livre ne soit anglais de fond en comble, anglais intùst et in cute ; mais il y rayonne je ne sais quelle douce lumière, il s’y épanche un bien-être moral, une satisfaction intime qui ne sentent ni les brumes de Londres, ni le spleen proverbial qu’elles engendrent. Du reste, en réunissant le Livre des Snobs et le Diamant des Hoggarty dans le même volume, les éditeurs allemands des œuvres de Thackeray ont montré un vrai sentiment des analogies [13]. Ce diamant de famille, — bijou ridicule, s’il en fut, — devient pour un bon et naïf jeune homme une sorte de talisman vainqueur, qui fait, à vrai dire, toute sa destinée, Et comment la fait-il ? En lui conciliant le respect, en lui attirant l’appui de tous les snobs qui se laissent éblouir par ses rayonnemens fascinateurs.

Quelque délicate que soit toujours une hypothèse en pareille matière, nous croyons pouvoir en risquer une à propos du Diamant des Hoggarty : c’est qu’il a inspiré à Charles Dickens, — et plus peut-être que celui-ci n’en voudrait convenir, — son roman autobiographique de Davy Copperfield, postérieurement publié. On doit bien comprendre qu’il s’agit simplement ici d’une filiation d’idées, et peut-être d’un secret défi porté à un rival qu’on admire. Ce qui est certain, c’est que le ton général des deux ouvrages est identiquement le même. Les deux héros du récit ont le même caractère candide et inoffensif ; ils se trouvent aux prises avec des difficultés qui se ressemblent fort, et enfin chacun d’eux a une tante qui figure dans l’action comme un des principaux personnages. De tout cela résulte une ressemblance générale dont il est impossible de n’être pas frappé. Maintenant, Dickens a beaucoup élargi le cadre de ce roman : il y a mis ses souvenirs de jeunesse, et, avec ses souvenirs, beaucoup de ses rêves. Thackeray, lui, s’était plus strictement tenu à une étude de mœurs, plus sobre de développemens poétiques et se privant absolument de ces épisodes mélodramatiques dont ne s’accommode pas son tempérament, plus positif, plus terre-à-terre, plus timide aussi et plus méfiant que celui de Dickens. Le pathos de ce dernier, — ce mot figure ici dans le sens que les Anglais lui donnent, et qui n’a rien de désobligeant, — ce pathos, parfois puissant, n’est pas à la disposition de Thackeray, qui d’ailleurs n’oserait s’y livrer. Il sait si bien comment on s’en moque !

Nous sommes, de proche en proche, arrivés à l’année 1851, et à une époque où Thackeray, devenu tout de bon une célébrité, put mettre à l’épreuve le renom que ses écrits lui avaient fait. C’était, on s’en souvient, le moment de la grande exhibition. Les têtes étaient montées à un diapason inaccoutumé : celle de Thackeray partit comme les autres. Nous n’oserions pas affirmer qu’il ne publia pas, — et dans le Times encore, — une espèce d’hymne ou de cantate en l’honneur du grand festival européen, hymne ou cantate à laquelle, par bonheur, personne ne prit garde, car Thackeray à cheval sur Pégase n’est pas tout à fait à son aise, et les régions éthérées ne sont pas celles ou il voyage avec le plus de sécurité pour lui, d’agrément pour ses lecteurs. Presque aussitôt cependant (au mois de mai 1851), on annonça des Lectures qu’il allait faire dans les Willis Rooms, et dont le sujet devait piquer la curiosité : les Humoristes anglais au XVIIIe siècle, Swift, Steele, Addison, Smollett, Fielding, Gray, Sterne, Hogarth, commentés par… Titmarsh ! l’esprit se déridait à cette seule pensée. Encore fallait-il compter néanmoins sur une complète absence de rancune chez l’aristocratie, dont le patronage seul pouvait mettre à la mode des séances qui, si on y était admis à bas prix, perdraient tout leur prestige et deviendraient d’ailleurs une assez piètre spéculation ; car si jamais il y eut un plus cruel railleur à punir, — ce dont nous doutons, — en revanche il n’y eut jamais de vengeance plus aisée. Les snobs n’avaient qu’à rester chez eux, et le lecturer, — il n’en disconviendra pas, — le lecturer était perdu. Heureusement Thackeray n’avait pas trop présumé de la clémence des snobs et de la longanimité un peu dédaigneuse que l’aristocratie anglaise déploie volontiers en face de la presse. Il y a quelque chose de Spartiate dans le sang-froid avec lequel cette oligarchie hautaine se laisse attaquer, — attaquer et peu à peu détruire, prenez-y garde. Elle aspire après le rôle de la l’une dont l’acier fatiguait les dents de l’ignoble reptile. En réalité, on pourrait la mieux comparer (si la comparaison n’avait son côté fâcheux) à l’enfant de Lacédémone qui, pour ne pas encourir la honte du châtiment, se laissait stoïquement dévorer les entrailles par son vivant larcin.

Fidèle à sa tolérance, je le répète, un peu méprisante, l’aristocratie vint donc, le sourire aux lèvres, s’asseoir en face de Thackeray, et poser fièrement devant ses lunettes vertes, narguant du même coup la pointe de son crayon, le bec acéré de sa plume. C’était fier, c’était hardi,… surtout c’était adroit et bien entendu. Il arriva en effet ceci, — pouvait-il arriver autre chose ? — c’est que le nouveau professeur, ravi de se trouver si bien entouré, désarma, — mieux que toutes les persécutions, tous les anathèmes du monde n’eussent pu le faire, — le satirique émérite. Celui-ci eut des remords de conscience, des faiblesses visibles dès le début : il rentra ses griffes sous les gants jaunes qu’exigeait la tenue officielle d’un homme qui reçoit chez lui les plus grandes dames de son pays. Il voulut rendre égards pour égards, empressement pour empressement, courtoisie pour courtoisie. C’était de rigueur, car c’était de bon goût ; la mesure exacte pouvait cependant se retrouver là comme ailleurs ; il y avait entre les précédens, comme on dit à la chambre des communes, et la situation actuelle de l’ingénieux écrivain une disparité, — pour ne pas dire une contradiction, — qui méritait d’être soigneusement appréciée, et commandait peut-être certaines réserves. Ces réserves furent-elles toujours très strictement observées ? Quelques esprits, probablement étroits, à coup sûr diffcultueux, — et pour lesquels cependant nous sommes contraint d’avouer nos sympathies, — se permirent de penser que non. Ils osèrent insinuer, et ceci s’est répété quelquefois depuis lors, que la reconnaissance la plus légitime peut conduire à des entraînemens irréfléchis ; en effet, tant d’effusions après tant d’impitoyables railleries formaient un contraste dont on pouvait s’effaroucher sans tomber dans les excès d’un puritanisme ridicule [14].

Notez bien que le sujet traité par Thackeray était, à ce point de vue précisément, on ne peut pas plus ardu. Les rapports du monde aristocratique et de la gent lettrée furent au XVIIIe siècle tout ce qu’il y a de plus chatouilleux. Le grand seigneur protégeait l’homme de lettres, mais il lui jetait d’un peu haut les guinées que celui-ci, à vrai dire, lui quémandait trop souvent de très bas. Nous ne mettons tous les torts ni d’un côté ni de l’autre. Qui signe une dédicace ridiculement flatteuse, afin d’obtenir une poignée d’or, s’expose à être traité lestement par le patron qu’il s’est donné, si ce patron d’ailleurs a été choisi assez sot pour prendre la dédicace au sérieux, assez insolent pour croire qu’en la payant il acquiert un valet de plus. La pavane du courtisan qui fait la roue s’explique par la révérence dégradée du poète affamé qui vient s’asseoir au bas bout de sa table (ou dîner à l’office, ainsi qu’on y voulut envoyer Jean-Jacques). Les familiarités cruelles qui chez nous coûtèrent la vie au poète Santeuil par exemple ont pour circonstances atténuantes le mépris tout naturel qu’inspire le parasite à l’amphitryon dont il supporte, dont il encourage les humiliantes plaisanteries.

Thackeray a mis beaucoup d’esprit à éviter la question telle que nous venons de la poser, — en toute équité ce nous semble. Parfois cependant il a fait à son brillant auditoire certaines concessions fâcheuses, et il a parlé de la condition de l’homme de lettres au XIXe siècle avec un excès d’optimisme qui, pour les lecteurs de ses premiers écrits, pouvait paraître quelque peu inattendu. Quoi qu’il en soit, les Lectures sur les humoristes marquent dans la vie littéraire de Thackeray des variations de plus d’un genre. En même temps qu’il se faisait respectueux envers l’idée reçue et légèrement hostile à son ancien drapeau, il tentait une voie nouvelle, celle du roman sérieux. Ses études spéciales sur le XVIIIe siècle avaient meublé sa tête d’anecdotes, de costumes, de personnages qui un beau jour s’arrangèrent d’eux-mêmes en un roman historique où, nous en sommes certain, Thackeray a dépensé beaucoup de travail et de fatigue pour arriver à cet insuffisant résultat, qu’on appelle en souriant chez nous « un succès d’estime. »

Nous avons été assez franc dans nos appréciations pour avoir le droit de protester contre le froid accueil qu’a reçu l’Histoire d’Henry Esmond, colonel au service de sa majesté la reine Anne (histoire, par parenthèse, respectueusement dédiée au right honourable William Bingham, lord Ashburton). Rarement on a vu, depuis Scott, l’histoire et l’invention, les recherches inédites et l’imagination s’équilibrer plus heureusement que dans cette prétendue autobiographie. On y vit de la vie du temps qui est décrit, on s’y nourrit exclusivement des idées qui avaient cours, on entend le langage qu’on y parlait. Tout cela est reproduit avec une recherche savante qui ça et là peut-être laisse entrevoir l’intervention laborieuse de l’écrivain, mais qui se déguise la plupart du temps de manière à égarer l’esprit et à faire croire qu’on lit effectivement un mémorial de famille retrouvé par hasard en Amérique, dans les papiers d’un colon venu d’Angleterre, et mort depuis l’année 1740.

La série de faits qui a produit cette expatriation est justement le sujet du livre. Par suite d’événemens dont il faut chercher les complications détaillées dans le roman lui-même, Henry Esmond, fils très légitime de Thomas, troisième vicomte Castlewood, a été élevé comme par charité, comme si une barre de bâtardise déshonorait son jeune blason, chez son père, marié en secondes noces, — après un premier hymen très légal, mais resté secret, — à une vieille cousine, l’héritière unique du nom et du titre. On le présente à elle comme fils naturel de son époux, et comme tel elle l’accepte pour page, le fait élever, lui laisse porter le nom de famille. Henry, durant toute sa première jeunesse, ignore le mystère de sa naissance et se croit tout simplement le filleul de lord Castlewood. Quand celui-ci vient à mourir sans l’avoir reconnu, le domaine passe à une autre branche de la famille, à un autre lord, à une autre lady Castlewood. Cette dernière est belle, aimable, d’un caractère contenu, mais accessible à la passion. Bientôt négligée par son mari, elle refoule en son cœur les chagrins qu’il lui cause et se voue à l’éducation des trois enfans à qui elle se doit : Henry, qu’elle croit le fils naturel du troisième vicomte, et qu’elle élève selon l’humble destinée à laquelle elle le suppose réservé ; Frank, son fils à elle, l’enfant gâté de la maison, aux pieds duquel, en sa qualité d’héritier unique, tout le monde est à genoux, et enfin la petite Béatrix, charmante enfant dont les caprices mutins et la beauté précoce font la joie et l’orgueil de son père. Entre ces quelques personnages, dans le sein d’une famille si peu nombreuse, le temps fait éclore peu à peu des complications de tout ordre. Lord Castlewood, qui n’était qu’un imprudent jeune homme, un père de famille assez peu rangé, un mari médiocrement attentif, se gâte avec l’âge, et se laisse aller aux dissipations de la capitale, aux fréquentations dangereuses, aux passions ruineuses qu’elles engendrent. Il est d’ailleurs fortement compromis dans les complots formés pour la restauration des Stuarts. De là mille incidens divers où Henry, le page de lady Castlewood, trouve l’occasion de déployer une fermeté précoce, un courage à toute épreuve, un dévouement entier à son maître, surtout à sa belle maîtresse ; mais, phénomène étrange, plus il lui donne ainsi la mesure de son affection, plus l’espèce de passion respectueuse qu’il a conçue pour elle grandit et se manifeste, — plus il voit s’altérer et se refroidir l’attachement presque maternel qu’elle lui prodiguait naguère. Il est trop jeune pour comprendre le secret de cette métamorphose, trop ardemment dévoué pour que l’apparente injustice de la vicomtesse puisse changer la ferme volonté qu’il a conçue de lui consacrer sa vie tout entière. Quant à nous, plus expérimentés que le jeune page, nous devinons aisément ce qu’il nous apprend sans le savoir : c’est que sa fière et belle maîtresse a été atteinte, dans sa solitude, par une passion dont sa conscience s’effraie, celle qui perdit Phèdre et la comtesse Almaviva. Elle n’a pas vu se développer sous ses yeux la pure jeunesse et les nobles qualités d’Henry Esmond sans se sentir attirée vers lui par une tendresse bien plus vive que celle dont elle a cru longtemps entourer, par générosité pure, l’illégitime neveu de son époux.

Cependant Henry n’atteint pas seul l’âge où le cœur bat, où de nouvelles pensées, des troubles inconnus viennent remplacer l’heureuse insouciance des premières années. Béatrix s’épanouit, rose cachée, sous les yeux du jeune homme qui, peu à peu repoussé par les dehors dédaigneux et froids dont s’arme contre lui sa protectrice, change bientôt d’amour, et s’éprend de la jeune compagne dont il est resté le Mentor, tant elle est encore enfant, et tant on a pris l’habitude de se confier en toute sécurité à son honneur déjà éprouvé. Sur ces entrefaites, une rencontre tragique amène la mort de lord Castlewood, qui tombe en duel sous l’épée de lord Mohun, célèbre débauché du temps. Avant de mourir dans les bras de Henry Esmond, qui se trouve en ce moment auprès de lui, le malheureux lord, dominé par un remords impérieux, lui révèle enfin le secret de sa naissance, secret qui lui a été révélé à lui-même depuis qu’il est entré en possession du riche héritage, — et qu’une faiblesse coupable lui a fait garder jusque-là. Henry apprend qu’il est l’aîné de la maison, que Frank a usurpé tous ses droits, et va occuper une place due à ce même cousin qu’il traitait (le croyant son aîné, mais illégitime) avec le sans-gêne amical d’un supérieur envers un subalterne, — un subalterne auquel l’attachent quelques-unes de ces relations équivoques sur lesquelles l’esprit n’aime pas à s’arrêter.

Ici reparaît dans toute sa beauté le romanesque dévouement que, dès sa jeunesse la plus tendre, Henry Esmond a voué à la première protectrice dont il ait eu à reconnaître la bienveillante influence. En réclamant ses droits, il déshériterait les enfans de cette noble et chère bienfaitrice : il se taira donc. Il gardera humblement et la tache de bâtardise et la position secondaire qu’elle lui fait, alors que d’un mot, s’il le voulait, il pourrait prendre son rang comme pair du royaume, et recueillir les riches domaines substitués de mâle en mâle aux aînés des Castlewood. Un espoir lui reste, c’est d’être aimé de Béatrix. Il l’obtiendrait alors, ou du moins il chercherait à l’obtenir, en échange de l’immense sacrifice qu’il accomplit sans trahir un seul regret. Lady Castlewood, elle, lutte de toute son énergie contre un sentiment redevenu plus puissant depuis qu’il est moins coupable. Elle ignore ce qui se passe dans le cœur d’Henry, mais elle comprend à quelles interprétations blessantes pour elle donnerait lieu l’attachement qu’elle témoignerait au jeune homme qu’on est habitué à lui voir traiter selon la double supériorité de son âge et de son rang. Plus tard, quand la suite des événemens viendra lui apprendre de quel bienfait elle est redevable, sans le savoir, à cet humble et fier protégé, devenu maintenant son plus ferme appui, sa passion reprendra le dessus et la laisserait sans défense ; mais justement alors elle a pu constater l’aveugle entraînement qui pousse Henry, nonobstant la maturité de son jugement, la fermeté de sa raison, à aimer Béatrix de ce terrible amour que le sage Alceste avait conçu pour l’ingrate et coquette Célimène.

Ingrate et coquette, telle est Béatrix ; d’ailleurs charmante, brillante, remplie de toutes les séductions, mais défendue contre toutes, si ce n’est celles que l’ambition vient seconder. Insensible au solide mérite, a l’imposante beauté, à l’attachement profond d’Henry pour elle, ne lui tenant aucun compte des efforts héroïques qu’il fait pour la mériter, elle s’éprendra, pour ainsi dire à première vue, du chevalier de Saint-George, qui s’est hasardé à venir tenter incognito, près de la reine Anne, une démarche inspirée par l’intrigant évêque de Rochester (plus connu sous le nom d’Atterbury ), — ou bien ce sera quelque duc et pair immensément riche qu’elle projette d’épouser sans l’aimer, pour mettre dans le cadre étincelant qui lui convient la beauté dont elle est si orgueilleuse.

Ce n’est point un type mal choisi que celui de cette altière coquette spéculant avec un calme effrayant sur les dangereuses splendeurs dont le ciel l’a douée. Ce n’est pas non plus une situation médiocrement intéressante que celle de lady Castlewood, rivale silencieuse de sa fille, poussée par un sentiment généreux à désirer que Henry soit aimé de cette cruelle enfant, certaine qu’il n’en sera pas ainsi, heureuse parfois de ce qui désespère celui qu’elle aime toujours sans qu’il s’en doute. Nous recommandons cette donnée, non pas à nos terribles dramaturges qui la gâteraient par leurs procédés violens et leurs enchevêtremens tumultueux, mais à l’esprit habile, à l’arrangeur spirituel qui dans la comédie ou le vaudeville, depuis la Chanoinesse jusqu’à Philippe et Geneviève, a tant de fois réussi à mettre en scène tant de scabreux malentendus, ou à débrouiller d’étranges complications !

Nous en avons dit assez de la fable que Thackeray a mise en œuvre dans son dernier ouvrage pour éveiller, — c’était notre but, — une curiosité dont nous sauront gré très certainement ceux qui chercheront à la satisfaire. Nous ne leur promettons pas que le récit de ce double malentendu amoureux les passionnera comme tel ou tel roman de George Sand que nous pourrions nommer (Métella nous revient à l’esprit, parce que celui-là repose sur une donnée analogue à celle d’Henry Esmond) ; mais pour peu qu’on soit déjà au courant des événemens politiques qui marquèrent le règne de la « bonne reine Anne, » on aura un véritable plaisir à se trouver transporté, comme par la baguette d’un magicien, au milieu de l’Angleterre telle qu’elle était dans les dernières années du XVIIe siècle et dans les premières années du XVIIIe. Portraits, anecdotes, épisodes curieux, traits de mœurs, reconstitution minutieuse du vêtement, de la parole, des jurons même et des idiotismes les plus familiers, il n’y manque vraiment rien, — rien que ce qui rend un livre populaire. Celui-ci ne pouvait pas l’être, par sa nature même, et parce qu’il renferme de fines études, appréciées seulement des dilettanti, lettres closes pour le vulgaire ; — « caviar pour la foule, » dit Shakspeare, volontiers aristocrate. De plus l’Histoire d’Henry Esmond parut en 1852, au même moment que cette autre histoire fameuse, l’histoire de l’Oncle Tom. L’Amérique, cette fois encore, battit l’Angleterre, et je ne sais si la fortune du combat fut absolument en raison du talent déployé de part et d’autre. Certes il faut reconnaître une bien plus haute portée politique et sociale au livre singulièrement heureux de mistress Beecher Stowe ; mais il serait souverainement injuste de contester à Thackeray, dans le domaine purement littéraire, une habileté très supérieure à celle de sa victorieuse émule. — J’ai oublié de mettre un nègre dans mon roman, disait-il avec une petite pointe d’ironie en voyant que la vogue, pour cette fois, était ailleurs.

Il serait prématuré de hasarder un jugement sur un autre roman que Thackeray publie en ce moment même par chapitres ou livraisons séparées, et qui a pour titre : les Newcomes. Mieux vaut, ce nous semble, essayer, en nous résumant, de caractériser un talent qui a fort amplement donné sa mesure. Nous retrouvons chez Thackeray la grande veine satirique des maîtres du genre, la gouaillerie britannique, si incisive dans son calme étudié, l’observation minutieuse qui, sans avoir l’air de s’en occuper, cherche sans cesse, trouve souvent le défaut de la cuirasse humaine, et, quand elle l’a trouvé, use, abuse du scalpel en manière de miséricorde. Un peu trop assidu à chercher le côté purement comique des caractères et des faits, il se prive par là de bien des ressources, et cette préoccupation (dont nous avons constaté que ses derniers ouvrages sont relativement exempts) donne à ses récits, pour qui les rapproche de ceux de Dickens, une certaine monotonie qu’évite son célèbre émule, grâce à la variété féconde de sa pensée, et aussi, disons-le, grâce à l’intrépidité si remarquable avec laquelle il use de toutes les ressources qu’elle lui offre. Expliquons-nous. Dickens, une fois en quête de succès, le demande sans distinction à tout ce qui peut le lui conquérir. Il ne reculera ni devant telle exagération dont il serait homme à se moquer lui-même après l’avoir commise de propos délibéré, ni devant un vulgaire mélodrame dont il sait le néant mieux que personne, mais dont il apprécie l’infaillible effet. Plus scrupuleux ou plus timide, Thackeray compose avec moins d’abandon et plus de choix. Il entend ne pas entrer en contradiction avec lui-même, avec son propre esprit et sa propre critique, en mettant eu œuvre des banalités ampoulées qu’il a vingt fois honnies et dédaignées. Il en résulte que ses œuvres, comparées à celles de Dickens, si elles ont moins d’éclat, moins de mouvement, moins de qualités séduisantes, rachètent en partie ces infériorités par une certaine saveur de personnalité plus complète, d’originalité plus vraie. Pour faire comprendre cette nuance très délicate, nous en sommes réduit à insister sur notre pensée, en disant que Thackeray, homme de lettres, reste plus fidèle à son rôle d’homme du monde, — et que le métier se laisse moins surprendre chez lui que chez son rival. S’il intéressait et amusait absolument au même degré, il lui serait donc supérieur, et de beaucoup ; mais c’est là un point que le goût public semble n’avoir pas décidé en sa faveur, malgré la place très honorable qu’il lui a laissé prendre dans la littérature contemporaine.

Si nous les envisageons tous deux comme promoteurs d’idées, propagateurs d’opinions plus ou moins vraies et plus ou moins nouvelles, Dickens a un rôle, plus clair et mieux défini. Il est le champion des classes opprimées, le redresseur des torts publics, l’apôtre d’une espèce de religion humanitaire, d’une noble aspiration vers le mieux en toutes choses. Thackeray, prenant les affaires humaines d’un peu moins haut, et se méfiant, on le voit, de tout ce qu’il y a d’aisément ridicule dans l’apostolat par le roman, n’a joué jusqu’à ce jour qu’un rôle simplement agressif. Au nom des idées de sa jeunesse, qui étaient encore, il y a peu d’années, celles de son âge mûr, il a essayé d’en finir par la moquerie avec les préjugés favorables à l’aristocratie. De ce côté aussi, il a dû rencontrer des sympathies moins vives. L’ironie, — saluée reine du monde par un célèbre polémiste, — l’ironie peut bien des choses, mais sa puissance n’a rien de conciliant. Ceux-là même qu’elle sert la redoutent plus qu’ils ne l’aiment. Voyez plutôt Voltaire et Rousseau. Tous deux travaillent en même temps à la même œuvre émancipatrice. Voltaire, à notre sens, y prit une part plus grande, et a lèguer à son pays, sinon des pages plus durables, au moins un fonds d’idées plus pratiques, plus pénétrantes, plus résistantes. Voltaire cependant est moins aimé que Rousseau : on lui paie moins volontiers cette dette de gloire qu’on a si largement contractée envers lui. Certes nous n’entendons établir aucun parallèle entre ces deux grands noms et les romanciers anglais que nous comparons ici l’un à l’autre. Nous tâchons seulement de faire comprendre, à l’aide d’une similitude dont un des termes éclaire l’autre, pourquoi Dickens a pris plus d’ascendant que Thackeray sur l’imagination et le jugement de ses compatriotes.

Par la même raison, Dickens est plus cosmopolite, et Thackeray plus circonscrit dans le rayonnement de son esprit. Tous deux sont Anglais, qu’on nous passe l’expression, « jusqu’au bout des ongles. » Tous deux ont des pages dont un étranger peut à peine se rendre compte, tant il faut pour cela connaître, jusque dans ses plus menus détails, le mode d’existence particulier à la race anglo-saxonne. Seulement Dickens, quand il effraie ou fait pleurer, s’adresse à des sentimens universels et leur parle un langage qui est le même sous toutes les latitudes du globe. Thackeray, lorsqu’il se borne à railler, — et cela lui est souvent arrivé, — n’est au contraire compris et goûté que des goguenards anglais, race d’ailleurs plus nombreuse qu’on ne le croit, — les peuples les plus sérieux n’étant pas toujours ceux qui rient le moins. Au demeurant, Dickens et Thackeray, chacun avec sa physionomie, ses instincts, ses aptitudes individuelles, représentent dignement la peinture de mœurs, telle qu’on la peut désirer aujourd’hui, et dans un pays où le roman bourgeois a compté les plus habiles interprètes. Nous ne voudrions pas avoir à prédire ce qu’il adviendra de leur renommée, quaud il sera question de les classer solennellement et définitivement dans les annales de la littérature britannique : ce qui est certain, c’est que si leur popularité repose sur des titres qui pourront être un jour diversement appréciés, elle n’en est pas moins, à l’heure présente, parfaitement compréhensible et parfaitement justifiée.


E.-D. FORGUES.


  1. Voyez la Revue du 15 février et du 1er mars 1849.
  2. Voyez la Revue du 15 octobre 1843.
  3. En France, on dirait de Montmartre au Caire. Cornhill est à Londres ce que Montmartre est à Paris.
  4. Par allusion au vieux mot de toad-eater, mangeur de crapauds, synonyme d’adulateur. Nous disons à peu près dans le même sens : Avaler des couleuvres.
  5. Bell’s Life in London ; c’est le journal des courses, des haras et des chasseurs, ou pour tout réunir eu un mot, le journal du sport.
  6. Peerage, — livre ou annuaire de la pairie anglaise.
  7. le docteur Pusey, d’Oxford, -homme irréprochable d’ailleurs et plein de savoir, — avait introduit dans l’église anglicane des doctrines qui ont été condamnées par ses supérieurs comme inclinant au catholicisme.
  8. 22,500 francs
  9. L’équivalent de nos Folies-Dramatiques.
  10. L’alderman est de temps immémorial accepté pour type de la gourmandise.
  11. Désignation familière du bourreau chez nos voisins.
  12. Expression proverbiale anglaise dont le sens est à peu pris celui que nous attachons aux mots : naître coiffé.
  13. Les élégantes éditions des écrivains anglais contemporains, de Tauchnitz de Leipzig, se trouvent à Paris, chez Reinwald, rue des Saints-Pères.
  14. On a aussi voulu voir une légère dérogeance à la dignité, littéraire dans cette exhibition personnelle que Thackeray greffa sur la grande exhibition, mais ici nous nous séparons de ses censeurs, et nous sommes d’avis que Thackeray, littérateur renommé, était parfaitement à sa place dans la chaire littéraire où il s’assit en 1851. Il n’est pas ordinaire, mais il n’est nullement malséant qu’un écrivain parle de ce qu’il sait à un public que cela intéresse. Tout au plus était-il un peu excentrique de voir ces lectures émigrer en Ecosse, puis aux États-Unis sous la direction des mêmes entrepreneurs de succès qui venaient d’exploiter Jenny Liml et allaient exploiter Lola-Montès ; mais ce n’était qu’original, et entre M. Albert Smith, répétant six cents fois de suite son récit d’une excursion au Mont-Blanc, avec accompagnement de piano, ou Laharpe commentant Diderot et Rousseau dans les salles du Lycée, on doit établir une grande distinction. Quant à Charles Dickens jouant la comédie chez le duc de Devonshire au profit de la caisse de secours littéraires, — nonobstant les circonstances atténuantes, — nous le plaçons à peu près à mi-chemin du premier et du second. Voila notre casuistique.