Poèmes antiques et modernes/Le Bain

Poèmes antiques et modernes, Texte établi par Edmond Estève, Hachette (p. 115-117).


LE BAIN[1]

fragment d’un poème de suzanne

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C’était près d’une source à l’onde pure et sombre.
Le large sycomore y répandait son ombre :
Là, Suzanne, cachée aux cieux déjà brûlants.
Suspend sa rêverie et ses pas indolents,
Sur une jeune enfant, que son amour protège.
S’appuie, et sa voix douce appelle le cortège
Des filles de Juda, de Gad et de Ruben
Qui doivent la servir et la descendre au bain[2] ;
Et toutes à l’envi, rivales attentives,

Détachent sa parure entre leurs mains actives.
L’une ôte la tiare où brille le saphir
Dans l’éclat arrondi de l’or poli d’Ophir ;
Aux cheveux parfumés dérobe leurs longs voiles,
Et la gaze brodée en tremblantes étoiles ;
La perle, sur son front enlacée en bandeau.
Ou pendante à l’oreille en mobile fardeau ;
Les colliers de rubis, et, par des bandelettes,
L’ambre au cou suspendu dans l’or des cassolettes[3].
L’autre fait succéder les tapis préparés
Aux cothurnes étroits dont ses pieds sont parés ;
Et, puisant l’eau du bain, d’avance elle en arrose
Leurs doigts encore empreints de santal et de rose.
Puis, tandis que Suzanne enlève lentement
Les anneaux de ses mains, son plus cher ornement,
Libres des nœuds dorés dont sa poitrine est ceinte,

Dégagés des lacets, le manteau d’hyacinthe[4],
Et le lin pur et blanc comme la fleur du lis[5],
Jusqu’à ses chastes pieds laissent couler leurs plis.
Qu’elle fut belle alors ! Une rougeur errante
Anima de son teint la blancheur transparente[6] ;
Car, sous l’arbre où du jour vient s’éteindre l’ardeur,
Un œil accoutumé blesse encor sa pudeur ;
Mais, soutenue enfin par une esclave noire,
Dans un cristal liquide on croirait que l’ivoire
Se plonge, quand son corps, sous l’eau même éclairé,
Du ruisseau pur et frais touche le fond doré.


Écrit en 1821[7].
  1. Le manuscrit donne ainsi le sommaire du poème auquel appartenait ce fragment : 1er chant, L’Enfant ; 2e chant. Les Vieillards ; 3e chant, Le Bain ; 4e chant. Le Jugement.
  2. Daniel, XIII, 7, 13, 17 : Sur le midi, lorsque le peuple s’en était allé, Suzanne entrait et se promenait dans le jardin de son mari… Il arriva que Suzanne entra dans le jardin, selon sa coutume, étant accompagnée de deux filles seulement, et qu’elle voulut se baigner, parce qu’il faisait chaud… Alors Suzanne dit à ses filles : Apportez-moi de l’huile de parfums, et des pommades, et fermez les portes du jardin, afin que je me baigne. — Les noms de Juda, de Ruben et de Gad sont ceux de trois des tribus d’Israël, et se trouvent souvent associés, les deux derniers du moins, dans l’Écriture : Voyez Exode, I, 1-4, et Nombres, Deutéronome, Josué, Rois, passim.
  3. Isaïe, III, 18-24 : En ce jour-là, le Seigneur leur ôtera [aux filles de Sion] leurs chaussures magnifiques, leurs croissants d’or, leurs colliers, leurs filets de perles, leurs bracelets, leurs colliers, leurs rubans de cheveux, leurs jarretières, leurs chaînes d’or, leurs boites de parfums, leurs pendants d’oreilles, leurs bagues, leurs pierreries qui leur pendent sur le front, leurs robes magnifiques, leurs écharpes, leurs beaux linges, leurs poinçons de diamant, leurs miroirs, leurs chemises de grand prix, leurs bandeaux et leurs habillements légers qu’elles portent en été… — Ézéchiel, XVI, 10-15 : Je vous ai donné des robes en broderie et une chaussure magnifique. Je vous ai ornée du lin le plus beau, et je vous ai revêtue des habillements les plus fins et les plus riches. Je vous ai parée des ornements les plus précieux, je vous ai mis des bracelets aux mains et un collier autour de votre cou. Je vous ai donné un ornement d’or pour vous mettre sur le front, et des pendants d’oreilles et une couronne éclatante sur votre tête. Vous avez été parée d’or et d’argent, et vêtue de fin lin et de robes en broderies de diverses couleurs. — Exode, XXVIII, 5, 56-37 (description des vêtements du grand-prêtre) : Ils y emploieront l’or, l’hyacinthe, la pourpre, l’écarlate deux fois teinte et le fin lin… Vous ferez aussi une lame d’un or très pur ; Vous l’attacherez sur la tiare avec un ruban de couleur d’hyacinthe. — Il est fréquemment question de l’or d’Ophir dans l’Écriture : voir Rois, III, ix, 28 ; x, 11 ; xxii, 49, etc.
  4. Var : P1, A-O, C3, Hyacinthe,
  5. Dom Calmet, Dissertation sur les habits des anciens Hébreux, dans la Bible de Vence, VIII, p. 666 : Les filles avaient des rubans ou des ceintures qui leur serraient le sein ou la poitrine… — p. 667 : Les plus précieux [manteaux] étaient d’écarlate, de pourpre ou de cramoisi. L’auteur de l’Ecclésiastique, voulant marquer l’extrémité des deux conditions du pauvre et du riche, dit : Depuis celui qui est vêtu de couleur d’hyacinthe (ou de bleu céleste), et qui porte la couronne, jusqu’à celui qui est couvert de lin cru. — p. 664 : La couleur ordinaire de la tunique était le blanc. Salomon dans l’Ecclésiasto conseille à celui qui veut vivre agréablement d’avoir toujours des habits bien propres et bien blancs… Ce prince, le plus magnifique des rois de Juda, paraissait ordinairement vêtu de blanc dans son chariot. Jésus-Christ dans l’Évangile dit que Salomon dans toute sa gloire n’approchait pas de la magnificence des lys, qui, comme ou sait, sont d’un blanc éclatant.
  6. Var : D, de son front
  7. La date manque dans M, P1, A, B.