Pierre Landais et la nationalité bretonne/02

Pierre Landais et la nationalité bretonne
Revue des Deux Mondes2e période, tome 30 (p. 691-721).
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PIERRE LANDAIS
ET
LA NATIONALITÉ BRETONNE

DEUXIEME PARTIE.

I.

La Bretagne était au plus fort de la lutte préparée, durant une longue suite de générations, entre son génie national, qui semblait l’avoir prédestinée à l’indépendance, et sa position géographique, qui lui ménageait une absorption inévitable. La réunion de cette grande province à la couronne de France était l’idée fixe et la perpétuelle obsession d’esprit de Louis XI. A la maladive passion du joueur, ce prince joignait une fécondité de ressources que ne venait décourager aucun échec ni contrarier aucun scrupule. Par la complicité assez habituelle de la fortune avec l’impudence, son bonheur avait couvert la plupart de ses fautes, et les accidens ne lui avaient pas moins profité que les crimes. Le duc de Guienne, son frère, était mort empoisonné; le duc de Bourgogne avait fini en aventurier; la maison d’Anjou s’était éteinte en lui léguant, pour prix de mille trahisons, ses droits et ses territoires : la Bretagne seule refusait encore de s’incliner devant le succès qui avait grandi la royauté et devant la terreur qu’inspirait la personne du monarque vieillissant.

De tous les princes de ce temps, le duc François II était le plus impropre à lutter contre le roi de France, quoique cette lutte dût être la fatalité de sa vie. Aussi mobile dans ses projets que Louis était persévérant dans les siens, se laissant gouverner faute de caractère plutôt que faute d’intelligence, François n’aspirait qu’à couler une vie tranquille, et, fermant les yeux sur l’avenir de son duché, il aurait probablement fini par ne plus pratiquer qu’une politique viagère, si, aux approches de la vieillesse, son second mariage avec Marguerite de Foix, fille de Gaston IV, prince de Navarre, ne lui avait enfin donné deux enfans légitimes, et si le pressentiment de leurs épreuves n’avait redoublé son énergie à l’époque même où celle-ci semblait devoir lui manquer. Jusqu’au commencement de 1477, date de la naissance de la princesse Anne, sa première fille, François s’était plus inquiété d’ajourner les embarras que d’en triompher. Appeler l’industrie, les lettres[1] et les arts sur une terre qui portait plus de menhirs que de statues, et dont le sein recelait plus de fer que d’or, plus de granit que de marbre; développer le commerce par des traités avec toutes les puissances maritimes, depuis le Portugal jusqu’à la Turquie[2]; fonder des manufactures, pour donner à ses sujets des goûts nouveaux avec des richesses nouvelles[3] ; se construire une élégante demeure dans la sombre enceinte du château de ses pères; méditer peut-être le plan d’une sépulture dont aucun mausolée royal n’a surpassé la beauté[4], tels auraient été les seuls soucis du dernier duc de Bretagne, si pareille existence avait été permise à un contemporain de Louis XI.

Malgré sa politique vacillante, ce long règne fut inspiré, dans son administration intérieure, par une seule pensée : grandir l’importance des communautés urbaines, en même temps qu’on restreignait les juridictions seigneuriales, afin de pouvoir opposer une bourgeoisie riche et docile à une aristocratie impérieuse[5]. Ce travail fut poursuivi par Pierre Landais, de 1460 à 1485, avec la passion persévérante qu’inspirait à ce ministre sa haine contre les grands, et que secondait chez François II une méfiance fort naturelle contre quelques hommes qu’il savait plus dévoués au roi de France qu’à lui-même. Les nombreux traités de commerce signés par ce prince, au milieu des guerres civiles, et étrangères, constatent le soin qu’apportait surtout dans cette partie de sa tâche le grand-trésorier, chargé, comme chef de l’échiquier breton, de toutes les relations diplomatiques. Les historiens, sans en excepter les plus hostiles à Landais, s’accordent pour reconnaître que ce règne de trente ans fut à la fois réparateur et populaire, et qu’en cicatrisant les plaies profondes faites par les luttes intestines du siècle précédent, il développa pour la Bretagne des sources nouvelles de richesses ; mais de tels soins ne pouvaient être que secondaires lorsque l’existence même du duché était en question, quand les jours de la dynastie régnante étaient comptés, et que, pour reculer l’accomplissement de l’arrêt porté contre elle, il fallait lutter incessamment avec Louis XI d’efforts, de machinations et de duplicité.

J’ai exposé, sans trop espérer de les bien faire comprendre, les variations presque journalières de la conduite de François II durant la première moitié de son règne[6], et l’on a vu qu’après avoir repris et quitté l’alliance de son suzerain, le duc de Bretagne y était encore rentré par le traité conclu à Senlis en 1475. Cet acte solennel avait été juré sur la croix de Saint-Laud après des hésitations bien naturelles assurément chez des princes fort résolus l’un et l’autre à se parjurer à la première occasion favorable, mais en même temps fort alarmés de la redoutable vertu attribuée à certaines reliques. Dans le temps même où François II, par les conseils du chancelier Chauvin et de L’Escun, comte de Comminges, son favori, signait une nouvelle alliance avec la France en désavouant sur le salut de son âme tout projet d’alliance contraire, il autorisait son grand-trésorier à suivre avec l’Angleterre la politique constamment recommandée par celui-ci. Landais travaillait donc, avec l’ardeur que lui inspirait l’idée dominante de sa vie, à préparer avec Edouard IV une alliance offensive et défensive au moment où les états de Bretagne ratifiaient le traité passé avec la France, et où le chancelier Chauvin, toujours agréable au roi, auprès duquel il avait été envoyé quatre fois en ambassade, allait lui en porter les ratifications.

Landais avait à sa disposition, pour négocier avec le parti alors victorieux de la rose blanche, des moyens qu’il s’était soigneusement ménagés. En 1471, après la bataille de Tewkesbury, si fatale à la maison de Lancastre, le comte de Richemond, dernier espoir du parti de la rose rouge, s’était réfugié en Bretagne avec le comte de Pembroke son oncle. Informé de l’arrivée des princes fugitifs et comprenant de quel avantage pourrait être leur présence en France, Louis XI les avait fait demander au duc de Bretagne; mais ce prince, invoquant la sainteté du droit d’asile et les devoirs de l’hospitalité, les avait résolument refusés à son suzerain, Landais avait déterminé son maître à les faire détenir sous bonne garde, et durant plusieurs années ces nobles exilés, aux dépenses desquels il était pourvu avec munificence, résidèrent à Vannes avec les apparences de la liberté, quoique sous le coup de la plus stricte surveillance. Pour s’assurer qu’il serait à jamais interdit au comte de Richemond de débarquer en Angleterre, où l’appelaient les vœux d’une faction puissante, Edouard aurait mis sans hésiter toutes les ressources de son royaume à la disposition du duc de Bretagne, et Landais se promit de tirer grand parti de ce bon vouloir que le monarque anglais ne prenait aucun soin de déguiser. Le trésorier fit donc suivre à Londres, durant trois années et concurremment avec les négociations de Senlis, une négociation secrète qui aboutit à une promesse donnée par Edouard IV de passer en France avec une armée d’invasion aussitôt qu’une nouvelle rupture aurait éclaté entre François II et le roi son suzerain[7].

L’agent confidentiel de Landais dans cette affaire était Guillaume Guéguen, secrétaire particulier du duc, qui ne jouissait pas moins de la confiance du prince que de celle du ministre; mais le trésorier commit la faute de livrer aussi le secret de son maître et le sien à un Bas-Breton du nom de Bromel qu’il employait pour porter en Angleterre les lettres du duc, et dont l’infidélité faillit provoquer une scène terrible. « Il étoit advenu, nous dit un des historiens les mieux informés des affaires bretonnes de ce temps, Bertrand d’Argentré, que Bromel, ayant rencontré au passage des ports quelqu’un du service du roy, il s’estoit descouvert à luy, qui en avoit adverty le roy, lequel estoit fort instruit à faire profit de telles adventures. Il lui fist promettre grande somme de deniers pour chacun voyage qu’il feroit, lui mettant en main les despêches et pacquets d’une ou autre part, et par le moyen de son agent luy faisoit assigner lieu certain à se trouver pour parler à son dict agent, lequel aussi se trouvoit avec cent escus, qu’il bailloit à ce porteur pour chacune lettre[8]. » Vingt-deux copies des lettres-missives du duc de Bretagne et du roi d’Angleterre tombèrent ainsi entre les mains de Louis XI. Ce prince conserva durant près de deux années le secret le plus profond sur cette trame, paraissant prendre fort au sérieux les affectueuses protestations que continuait de lui prodiguer le duc François; mais il se crut obligé à moins de précautions après que la mort de Charles le Téméraire eut mis le sceau aux miracles de sa fortune. Il était sous les murs d’Arras lorsqu’une ambassade bretonne, conduite par le chancelier Chauvin, lui fut annoncée. Le roi fit jeter, sitôt leur arrivée, tous les ambassadeurs en prison, les retint plusieurs jours au secret le plus absolu, les y laissant suivre le cours de réflexions fort peu rassurantes. Ayant enfin admis les envoyés en sa présence, le roi demanda au chancelier s’il soupçonnait la cause du traitement qui venait par son ordre de leur être infligé. « Sire, répondit le chancelier, il est fort mal aisé de la deviner ou sçavoir, s’il ne vous plaist me la dire, sinon que on vous ayt rapporté quelque chose de sinistre de monseigneur de Bretaigne mon maistre, et pour ce que tout est plein de faux bruits et mauvais rapports, je mettrai toute peine de vous esclaircir de la vérité et vous en faire bonne preuve. »

Il avait à peine achevé, que Louis XI montrait à Chauvin les vingt-deux lettres accusatrices, dont il n’était pas plus facile de contester l’authenticité que de nier la portée criminelle. Accablé par l’évidence, le chancelier ne prit souci que de se disculper lui-même, soin fort inutile et dont le roi s’empressa de le dispenser. « Je ne vous en charge pas, monsieur le chancelier, ni nul de vostre compaignie : je sais bien que cela se manie sans vous, on n’y appelleroit de si gens de bien comme vous estes. Cela se passoit entre mon bon neveu, son thrésorier Landays, et son petit secrétaire Gueguen, qui menoient seuls cette marchandise. Mais à cette heure voyez-vous à clair que ce n’est pas à crédit que je m’en plainds, et que je l’accuse d’intelligence avecque mes ennemis contre moi et le royaulme de France ? Retournez vers lui et lui reportez ces lettres, afin que il congnoisse que je sçais de ses nouvelles. »

Le chancelier ne se le fit pas dire à deux fois et partit incontinent, heureux d’en être quitte pour la peur, plus heureux encore peut-être de se trouver nanti de pièces dont la découverte pouvait porter une rude atteinte au crédit de son rival dans le conseil du duc; mais en se dévouant à la cause de l’alliance anglaise, Landais servait au fond l’antipathie persévérante et naturelle de son maître contre le roi de France: il n’eut donc aucune peine à se justifier de l’incident qui avait mis en défaut sa prudence habituelle. Bromel, surpris au moment où il allait repasser en Angleterre avec un nouveau paquet déjà ouvert à Cherbourg par l’agent secret du roi, fut arrêté et envoyé à Auray, où, selon les procédés de la justice sommaire de ce temps pour les crimes d’état, « il fut jette en un sac en l’eau aux douves du château, le plus secrettement qu’on pust, affin que le roy n’en fust adverty, lequel demeuroit fortement imprimé de la mauvaise volonté du duc, qui toutefois n’avoit pas tant d’envie de mal faire que de crainte et de deffiance, chose qui le contraignoit à se garder et à se réserver des amis, quoi que ce fust[9]. »

Une défiance universelle, qui ne reculait devant aucun soupçon, était en effet le juste châtiment de ces pouvoirs pervers. Depuis la paix de Senlis jusqu’à la mort de Louis XI, l’Europe fut remplie du bruit des attentats que s’imputaient réciproquement le roi de France et le duc de Bretagne. Dans un temps où l’assassinat était un moyen ordinaire de gouvernement, de telles imputations n’étonnaient personne. Celles-ci se produisaient donc sous les formes les plus étranges, et donnaient lieu parfois aux aventures les plus comiques. Durant les longs voyages que rendait alors nécessaires la difficulté des communications, les plus humbles et les plus innocens des voyageurs couraient risque de passer pour conspirateurs, souvent même pour nécromans. Porter l’habit monastique était courir une mauvaise chance de plus, car c’était ordinairement sous le costume religieux et la besace sur le dos que circulaient de Bretagne en France les agens secrets des cabinets ou des grandes factions princières. Il arriva même un jour que le plus inoffensif des mortels, un marchand de bonnets de nuit, se vit saisi tout à coup, par ordre de Landais, dans l’hôtellerie en laquelle il dormait profondément, et mis aux fers pour y passer, nous dit-il, vingt-quatre semaines et un jour entre la vie et la mort, sous la prévention d’avoir été envoyé à Nantes par Louis XI afin d’y empoisonner François II.

La piteuse aventure de Pierre Le Tonnellier présente un trop curieux spécimen des mœurs et des pratiques administratives du XVe siècle, et se lie d’ailleurs trop étroitement à l’histoire du grand trésorier pour que je ne mette pas sous les yeux de mes lecteurs de courts extraits de la très volumineuse déclaration adressée par ce marchand, à son retour en France, au chancelier Doriole d’exprès commandement du roi[10]. Ce gros boutiquier de la place du Palais faisait depuis trente ans un lucratif commerce de bonnets avec la Bretagne, où il portait lui-même sa marchandise en quantité considérable. Michel Le Doulx, substitut du trésorier Landais, au service de la garde-robe du duc, lui avait assuré depuis plusieurs années la fourniture de ce prince. Pierre Le Tonnellier confectionnait donc et transportait à chacun de ses voyages plusieurs douzaines de bonnets blancs et noirs pour le jour, rouges pour la nuit, et les saupoudrait d’ordinaire d’une poudre de violette que Le Doulx lui avait commandé d’y mettre, parce que le duc voulait que.« tout ce qu’il mettoit à l’entour de lui sentist bon et odourast bien fort. » Tonnellier venait de faire pour la garde-robe ducale sa fourniture ordinaire et dormait sur les deux oreilles en sa chambre du quai de La Fosse, dans la pensée de repartir le lendemain pour la France, lorsque le prévôt des maréchaux entra de grand matin, le mit aux fers et le fit transporter en la prison de Saint-Nicolas, et « lui dirent ses gardes que les dicts fers étoient faicts comme carcans, et que qui y mettroit lyme, le feu y prendroit. » Après quelques jours du plus rigoureux secret arriva enfin le procureur-général du duc, « et lui dist qu’il estoit accusé de beaucoup de grans cas, et qu’il advisat bien de dire vérité sans lui déclairer sur quoy, et fust bien trois mois en l’estat toujours enserré sous portes de la dite tour,... et revint enfin le dict procureur général, disant que le duc estoit bien informé que ses bonnets estoient empoisonnés, que le roy le lui avoist fait faire, qu’il en dist la vérité, ou seroit mis en question, mais, s’il le vouloit dire et confesser liberallement, que le duc lui pardonneroit tout et lui donneroit de l’argent bien largement. A quoi il dist et respondist que jamais ne en avoit oy parler, et n’avoit parlé au roy, ne le roy à lui. Et après que le dict procureur général l’eut fort menacé tant de la question que d’être jecté en la rivière, il le persuada plusieurs fois de confesser que le roy le lui avoit fait faire, lui promectant que le duc lui feroit de grans biens, tellement que lui ne les siens n’auroient jamais povreté. A quoi le dict qui parle lui dit qu’il ne demandoit que justice, qu’il estoit pur et innocent du cas. »

Le lendemain, l’un des archers du prévôt lui amena un barbier « qui le fit rere et abattre tous ses cheveulx sans lui dire pourquoi c’estoit. Et environ une heure après vint un autre sergent qui lui apporta l’un des dists bonnets et lui dist qu’il le mist en sa tête. Et quand le dict qui parle vit le dict bonnet, qui estoit tout descousu, fouppy et en mauvais estat, il eust gran paour que les dicts prevost et procureur l’eussent empoisonné, et pria au dict sergent qu’il fist venir le prevost, ce qu’il fist. Auquel lui qui parle dist qu’il vouloit bien essayer le dict bonnet et tous les autres, mais que on n’y eût point faict de mal. Et lors le dict prevost lui dist qu’on n’y avoit rien faict, combien que lui qui parle craignoit fort, et à tant mit le bonnet en sa tête, lequel il porta un jour et demi tant nuit que jour. Après lui en fut apporté un autre qu’il porta environ autant, et avant partir de la dite tour, lui fist essayer vingt-neuf des dicts bonnets, et porta chacun des dicts vingt-huit heures pour le moins, et n’eut ozé rien mettre entre deux ne jour ne nuit, ne oster les dicts bonnets de sa teste... dit que lui et le barbier du ehancellier de Bretagne parlèrent plusieurs fois ensemble en prison, et lui dist le dict barbier que le trésorier Landays étoit le plus-méchant homme du monde, qu’il estoit sorcier et innovateur, et usoit de mauvais art; qu’il avoit fait empoisonner feu Philippe des Essarts, que les gens de bien le disoient ainsi en secret, mais que personne n’en osoit parler en publique, et que se le dict trésorier ne pouvoit faire mourir le chancellier par justice, le feroit empoisonner, et qu’il en avoit gran paour. »

Après un pareil traitement, il était permis à coup sûr au pauvre bonnetier, rendu enfin à la liberté, de penser beaucoup de mal du ministre soupçonneux qui, le lui avait infligé, et d’aller jusqu’à le réputer en commerce avec le démon. Cette opinion-là paraît avoir eu grand crédit en Bretagne, où le peuple ne s’expliquait point par des voies naturelles la haute fortune d’un fils d’ouvrier devenu l’égal des plus grands seigneurs, et la fascination exercée par un esprit supérieur sur un prince médiocre. L’on trouve aux Actes de Bretagne une lettre adressée au chancelier Chauvin par laquelle le grand-trésorier est accusé « d’avoir envoyé chercher et quérir par pays estranges et montaines, par ung sien serviteur nommé Guillaume du Boys, deux médecins, un prêtre et une vieille, tous en communication journalière avec le démon, et usant comme lui de damnables pratiques pour faire morir le roi de France et ses serviteurs par art d’ingromance[11]. »

Les odieux soupçons qu’entretenaient l’un contre l’autre le vassal et le suzerain maintenaient, malgré les traités encore en vigueur, une sorte d’état de guerre permanent entre la France et la Bretagne. En 1478, Louis fit procéder par son parlement de Paris à la confiscation sur François II du comté d’Étampes, héritage personnel que le duc tenait de son père, et l’année suivante le roi de France accomplit un acte d’un caractère bien autrement décisif. Il acheta de Jean de Brosse, comte de Penthièvre, et de Nicole de Blois, sa femme, les droits prétendus de cette branche de la maison de Bretagne, encore que celle-ci y eût formellement renoncé en 1365 par le traité de Guérande. L’acte de transfert, auquel le monarque donna la plus éclatante publicité, portait que, depuis un siècle, la branche de Montfort avait usurpé le trône ducal au préjudice de ses légitimes possesseurs, et que ceux-ci, ne se sentant pas assez forts pour revendiquer leurs justes droits, les transmettaient dans leur intégrité au roi de France, moyennant certains avantages pécuniaires et la promesse d’être mis en possession d’un grand nombre de terres spécifiées au contrat sitôt que le roi aurait réuni le duché au domaine de la couronne[12].

Conclure un pareil acte, c’était déclarer sans détour l’intention de déposséder les deux filles de François II, en admettant même que l’on consentît à laisser mourir ce prince sur le trône. A des intentions notifiées avec autant d’éclat, le duc répondit par un appel à la nation, et en vertu du droit successorial des femmes, constamment reconnu dans la province, les états de Bretagne, dans un généreux délire, acclamèrent comme héritière de Conan et de Noménoé, comme représentant une monarchie antérieure de deux siècles à la monarchie française, une enfant de trois ans dont le berceau devenait le dernier boulevard de l’indépendance nationale. Le ministre de François II n’eut plus dès lors qu’un souci : préparer pour la jeune princesse Anne un mariage qui permît à la Bretagne de faire face à la France dans une guerre inévitable et prochaine, et mettre sa patrie en mesure de suppléer, par l’intervention armée d’une grande puissance, à la trop manifeste inégalité des forces.

Landais n’avait pas obtenu jusqu’alors du concours de l’Angleterre tout ce qu’il en avait espéré : sa négociation suivie avec Edouard IV, et dont Louis XI venait de pénétrer le secret, avait bien, il est vrai, déterminé une invasion en France ; mais cette expédition, commencée avec des forces insuffisantes, était demeurée sans résultat par le manque de parole du connétable de Saint-Pol et par l’hésitation du duc de Bourgogne. Il y avait encore moins d’apparence de succès pour une tentative de cette nature après la mort de Charles le Téméraire ; il ne fallait donc plus demander à Edouard IV d’attaquer la France : le point principal était de le déterminer par un intérêt puissant à couvrir la Bretagne dans la crise suprême que laissait prévoir la santé chancelante de son souverain.

Aussi Landais proposa-t-il sans hésiter le mariage de la princesse Anne avec le prince de Galles, de trois ans plus âgé qu’elle. Cette ouverture fut accueillie à Londres avec empressement, et un engagement formel fut contracté de part et d’autre. C’était sans doute pour la péninsule bretonne une dure extrémité que d’appeler un prince d’Angleterre à régner sur elle, lorsque les souvenirs du XIIe siècle étaient encore vivans dans la mémoire du peuple armoricain; mais, en présence de l’alternative fatale où les événemens l’avaient placée, il fallait opter manifestement entre la conquête et la dépendance. Ministre breton, pénétré des passions alors partagées par son pays tout entier, Landais choisit de deux maux celui qu’il estimait le moindre, et, si l’on excepte quelques grandes maisons dévouées à la France, la nation ratifia le choix du trésorier; mais la Providence, qui ne laisse pas toujours l’homme maître du lendemain, lui permet plus rarement encore de disposer de l’avenir. Le cours des événemens rendit bientôt impossible cette union, qu’il aurait fallu dix ans pour consommer. Le roi d’Angleterre étant mort en 1483, le monstre qui usurpa le trône fit immoler les deux enfans d’Edouard, auxquels la poésie et la peinture ont conféré chez nous une popularité mélancolique. Le fiancé de la jeune 1nne de Bretagne périt sous les coups d’un autre Jean sans Terre, comme par une sorte de fatalité attachée à quiconque aspirait à s’asseoir sur le trône celtique du premier Arthur.

L’avènement de Richard III renversa par la base toute la politique de Landais. Ce ministre néanmoins attachait à l’actif concours de l’Angleterre une importance si décisive que, luttant corps à corps contre les obstacles qu’accumulaient chaque jour les événemens sur cette scène mobile, il résolut de reconquérir l’alliance anglaise d’abord au prix d’une guerre, et plus tard au prix d’un crime. Il excita donc vivement le comte de Richemond, et probablement par l’espérance d’une union avec la jeune princesse bretonne, quoique rien ne vienne l’établir, à passer, pour renverser la tyrannie d’un assassin, dans le royaume, où le chef de la maison de Tudor était appelé par tout le parti de la rose rouge. Landais le pourvut d’argent, de navires, d’armes et d’un corps auxiliaire, qu’il se proposait de faire suivre par des forces beaucoup plus considérables, déjà rassemblées sur le littoral breton. Parti de Saint-Malo, le prince parut en vue des côtes d’Angleterre, mais pour y être témoin de la défaite de ses amis et de l’exécution de Buckingham, sur le concours duquel il avait fait reposer toutes ses espérances. Il dut revenir en Bretagne, en laissant au ministre du duc, au lieu de la perspective d’une alliance intime avec l’Angleterre, celle d’une guerre contre Richard III, qu’il faudrait soutenir concurremment avec la lutte contre Louis XI.

Une telle situation était trop redoutable pour que Landais ne tentât pas d’en écarter à tout prix les périls. Il était trop de son siècle, sa probité politique n’était pas assez fortement trempée pour qu’il s’inquiétât beaucoup des moyens. Avec la simplicité calme et sauvage de cette école dont Machiavel se fit bientôt le théoricien, Landais proposa donc à Richard III de remettre le comte de Richemond entre ses mains, s’il s’engageait à attaquer immédiatement la France et à entretenir en Bretagne un puissant corps auxiliaire d’archers anglais. Un avis sûr, venu de Londres, sauva le prince au moment où il se préparait à reprendre à Vannes, avec l’apparente adhésion du gouvernement ducal, le cours de sa première expédition. Informé de la secrète machination du grand-trésorier, le comte de Richemond se déroba durant une partie de chasse à la vigilance des agens dont il était incessamment entouré, et, voyageant de nuit à travers les bois, il put, après trois jours d’angoisse, gagner le territoire de la France. Ce fut de là qu’il repartit deux ans plus tard pour reparaître dans sa patrie, y gagner la bataille de Bosworth, où son exécrable rival perdit la couronne et la vie, et commencer sous le nom d’Henri VII un règne réparateur, après avoir, par son mariage avec l’héritière de la maison d’York, groupé autour de son trône tous les intérêts et tous les partis. L’on trouve peu de détails dans les historiens bretons sur cet épisode, enveloppé des plus grandes obscurités[13]. Il faut donc l’étudier surtout dans les écrivains anglais, unanimes pour constater et pour flétrir dans les termes d’une vive et trop légitime indignation la conduite de Landais, mais moins bien inspirés lorsqu’ils attribuent sa résolution à la vénalité[14], au lieu de l’expliquer par les calculs d’une politique odieuse assurément, mais très facile à comprendre.

Cependant une phase nouvelle venait de s’ouvrir dans les destinées de l’Europe, et Pierre Landais allait pouvoir passer contre la monarchie française d’une attitude cauteleuse à une audacieuse offensive. Le plus habile des rois et le plus naïvement corrompu des hommes était mort au mois d’août 1483, laissant son pays plus atteint par l’altération du caractère national que fortifié par l’extension de sa puissance territoriale. Comme la plupart des princes qui, après avoir agité le monde, découvrent soudainement, en présence de la mort, l’inanité de leurs œuvres, Louis XI avait, à ses derniers momens, recommandé à son fils de ne point suivre ses exemples. Ce fut surtout vis-à-vis de la Bretagne qu’il prescrivit une politique de réserve et d’abstention : «il ordonna qu’on ne prist pas de débat en Bretaigne et qu’on laissast vivre le duc François en paix, et sans lui donner doutes ni craintes, et à tous les voisins semblablement de tout ce royaulme[15] ; » mais les actes politiques ont d’inexorables conséquences qu’il n’est pas loisible de décliner à son gré. En achetant les droits de la maison de Penthièvre, Louis avait engagé contre la Bretagne une guerre à mort, et ce n’était pas lorsque les chances lui devenaient plus favorables que Landais pouvait être de son côté disposé à la suspendre.

Le conseil de Charles VIII était profondément divisé au moment où il avait à faire face à une double réaction féodale et démocratique, résultat simultané du gouvernement impitoyable qui avait pris aux grands leur sang et au peuple son or. Anne de Beaujeu, la vraie fille de Louis XI, avait gardé, du droit de sa supériorité incontestable, un pouvoir qu’elle n’avait aucun titre légal pour exercer, car son frère, entré dans sa quatorzième aimée, était majeur aux termes de l’ordonnance de Charles V. Épouse d’un cadet de la maison de Bourbon, Anne avait contre elle le chef de cette branche de la famille royale, et rencontrait un ennemi encore plus redoutable dans louis d’Orléans, premier prince du sang. La jeunesse et la bonne grâce de celui-ci ne le rendaient pas moins populaire aux halles qu’à la cour, et derrière le prince héritier présomptif de la couronne, puisque Charles VIII était encore sans enfans, se groupaient, pour réclamer réparation et vengeance, tous les chefs exaspérés de la féodalité provinciale. « Landays donc, qui avoit toutes les intelligences de ce qui se passoit dans le royaume, résolut de besogner de ce côté. Il s’adressa au duc d’Orléans, luy faisant escrire par le duc avec grandes plaintes de l’outrage qui lui avoit esté faict, et le prioit, pour l’obligation de parenté qui estoit entre eux, de vouloir faire un voyage en Bretaigne, où il mettroit peine de le recueillir comme celui auquel il mettoit sa fiance. Et sçachant les propos dont s’estoient servis les seigneurs vers la dame de Beaujeu, laquelle ils reconnoissoient gouvernante du royaume en haine de luy, il le supplioit de ne quitter pas la partie, à laquelle il mettroit bonne peine de tenir la main, pour luy ayder à obtenir ce qu’il méritoit mieux qu’une femme : des moyens de quoy ils deviseroient mieux estant vis-à-vis, s’il luy plaisoit faire un voyage vers luy[16]. »

Le duc d’Orléans s’empressa de communiquer cette lettre à Dunois, son cousin et son principal conseiller. Aussi souple diplomate que son père avait été grand capitaine, le comte de Dunois pénétra tout l’avantage qu’aurait pour les affaires des princes mécontens une ligue étroite avec François II, et, saisissant cette occasion pour servir à la fois l’intérêt politique du duc d’Orléans et son antipathie contre la malheureuse épouse à laquelle la main de fer de Louis XI avait enchaîné sa destinée, il ouvrit devant le premier prince du sang les plus séduisantes perspectives. « Le duc de Bretaigne avoit deux filles pour tous héritiers : Dunois commença à penser que par cette visitation il se pourroit traiter quelque bonne chose pour le duc d’Orléans avec le moyen de Landays, lequel l’invitoit si privément à cette visitation. C’étoit le plus beau mariage qui fust pour lors aux royaumes de l’Occident, et de telle amour ces deux seigneurs demeurèrent fort espris, et de faict le jour de Pasques 1484 les ducs d’Orléans et d’Alençon partirent secrètement de Blois, et en peu de jours se rendirent avec petite troupe à Nantes, où le duc François les recueillit avec toute faveur, au point de donner permission au dict duc d’Orléans d’entrer aux prisons et donner grâce à quy il lui plairoit[17]. »

M. Daru a soufflé sur le joli roman des amours du duc d’Orléans avec Anne de Bretagne, et fort bien établi que les entretiens passionnés auxquels nous ont initiés, au XVIIIe siècle, l’historiographe Garnier et l’abbé Iraïl[18] n’étaient guère de mise entre un prince de vingt-six ans et une petite fille de sept; mais il n’a pas été aussi bien inspiré en niant le projet d’union encore lointaine par lequel Landais sut alors amorcer l’ambition du duc. Ce projet est établi par tous les témoignages contemporains, et se trouve authentiquement constaté dans l’acte même qui prononça quinze ans plus tard la dissolution du mariage contracté par ce prince avec Jeanne, fille de Louis XI[19]. Ce n’est pas que Landais fût résolu à laisser conclure ce mariage avec l’héritier du trône de France; on a les plus justes motifs pour penser tout le contraire. Vers la même époque en effet, le grand-trésorier nouait avec Maximilien d’Autriche, veuf depuis peu de Marie de Bourgogne, une négociation matrimoniale chaleureusement poursuivie à la cour de Nantes par le prince d’Orange, neveu de François II par sa mère, et qui fut l’un des auteurs principaux de la perte de Landais. Pendant que ce ministre proposait au roi des Romains, pour prix d’une guerre contre la France, un mariage qui fut en effet conclu quelques années après sa mort, quoique cette union ne dût jamais être consommée, il enseignait à François II l’art, mis en pratique par le duc de Bourgogne, de se faire avec une fille cinq ou six gendres, et laissait offrir la main de la fille de son maître au fils du vicomte de Rohan, afin de détacher de la France ce redoutable seigneur. Peut-être ne décourageait-il pas non plus les espérances affichées par le sire d’Albret, une manière de bravache gascon qui, le verbe haut et le visage couperosé, parlait de ses états et de ses trésors en matamore de comédie, mais auquel Mme de Laval, sa sœur utérine, gouvernante de la princesse, entendait bien assurer la main de sa royale pupille, sous peine de seconder, par le concours de sa puissante maison, la réunion du duché à la couronne.

C’était au milieu d’une guerre civile entreprise pour amener sa chute que Landais avait à manier ces grands intérêts, à tenir les fils multipliés de ces négociations délicates. En horreur aux hauts barons, aux yeux desquels la faveur d’un tel homme était un scandale, en lutte avec les évêques, seigneurs territoriaux de leurs cités épiscopales, dans lesquelles ils prétendaient interdire aux officiers du duc tout acte de juridiction et toute ingérence administrative, Landais n’était guère soutenu par la bourgeoisie, généralement favorable au chancelier Chauvin, son rival, et rencontrait des sympathies encore moins vives dans les masses, qui ne comprenaient point pourquoi la Bretagne s’épuisait d’hommes et d’argent dans l’intérêt de tant de princes étrangers, venus à la cour du seigneur duc afin d’y dévorer, au milieu des fêtes, la substance du pauvre peuple. Examinons avec quelque détail les élémens de l’opposition du sein de laquelle allait sortir la tempête.


II.

Le règne de François II fut une sorte de combat permanent livré à l’épiscopat, combat durant lequel il est à remarquer que ce prince se vit presque toujours soutenu par la cour de Rome contre les prélats bretons, dont le grand moyen de résistance au gouvernement ducal était d’en appeler au métropolitain de Tours, derrière lequel ne manquait jamais de se montrer le bras séculier du roi de France. Tantôt c’était l’évêque de Léon, qui, prétendant, en vertu du droit de bris et naufrage, disposer seul d’une baleine jetée par la tempête sur son littoral, invoquait pour ce grave intérêt l’autorité de son archevêque; tantôt c’était Maurice d’Acigné, évêque de Nantes, qui refusait aux officiers du duc le droit d’instrumenter pour une poursuite criminelle dans les murs mêmes de sa capitale; plus tard enfin, c’était Jacques d’Épinay, évêque de Rennes, qui « faisoit voir, nous dit dom Lobineau, le mauvais caractère de son esprit par de sourdes pratiques contre le gouvernement[20]. » Perdu de mœurs, violemment soupçonné d’avoir participé dans sa jeunesse au meurtre du malheureux prince Gilles de Bretagne, l’évêque de Rennes avait été frappé plusieurs fois par les censures apostoliques. Lorsque, à la pressante sollicitation de Landais, le pape l’eut fait déposer après une procédure longue et régulière, peu de gens auraient pris le parti d’un prélat brouillon et scandaleux, s’il n’était dans la nature de toutes les oppositions de fort peu regarder au choix des armes, et si le grand-trésorier n’avait commis la faute de faire profiter sa famille des dépouilles de l’homme mort de désespoir sous le coup de sa disgrâce. L’un de ses neveux, déjà coadjuteur de Rennes, se trouva pourvu de ce grand siège, devenu vacant. Ajoutons ici qu’empressé de pousser la fortune de sa famille dans l’église, toujours accessible aux hommes nouveaux, Landais avait fait donner, presque au sortir de l’enfance, au second fils de sa sœur, mariée à Adenet de Guibé, l’évêché de Tréguier, que ce jeune prélat échangea plus tard contre celui de Nantes, en attendant que, vingt an après la mort de son oncle, Jules II mît le comble à sa fortune ecclésiastique en lui accordant le titre de légat et la pourpre romaine[21].

Landais rencontrait dans le conseil de François II des résistances non moins sérieuses qu’au dehors, et j’ai déjà indiqué l’antagonisme constant de ce ministre et du chancelier. Pour soutenir la lutte contre son adversaire, Chauvin trouvait dans son origine, qui le rattachait à la noblesse, et dans le concours chaleureux des gens de loi et des gens d’église, car le chancelier était clerc, quoique marié, des points d’appui qui manquaient au trésorier. Que le chancelier de Bretagne eût la confiance de Louis XI, cela n’est que trop certain; mais qu’il ait oublié ses devoirs de ministre breton au point de compter parmi les nombreux pensionnaires du roi de France, c’est là un fait qui n’est pas nettement établi pour l’histoire, quoique cette accusation ait été énergiquement maintenue par Landais dans tout le cours du procès dont le meurtre de Chauvin forma le principal, pour ne pas dire le seul chef d’accusation.

La haine effrénée portée par d’Argentré à Landais a eu pour résultat de le faire doter de toutes les vertus l’ennemi de l’homme auquel il attribuait tous les vices. « Estoit le chancelier Chauvin homme de bien, droit et de bonne réputation, sans vouloir offenser Dieu, honneur ou sa conscience, à cause de quoy les façons et violences de Landays luy desplaisoient outre mesure, et ne se vouloit submettre à iceluy, comme il eust été requis pour se maintenir en ceste saison avec cet arrogant homme, qui, irrité de ce, se banda de tout point à sa ruine: et fut remarqué un présaige, qu’estant ces deux un jour entrés en aigreur de paroles, ils prédirent la ruyne l’un de l’autre. Car Landays ayant menacé le chancelier Chauvin de le réduire à telle nécessité qu’il le feroit manger aux poux, le chancelier lui dist que ses actions et dépprtemens lui apporteroient enfin une punition de justice par une mort honteuse; ce qui arriva depuis à tous les deux[22]. »

En regard de ce que dit d’Argentré de l’austère probité du chancelier, il faut bien placer un fait qui projette quelque ombre sur le tableau. Au début de sa carrière. Chauvin avait été poursuivi comme concussionnaire, sous la double prévention d’avoir exagéré à son profit les droits du sceau, et d’avoir, durant une guerre avec l’Angleterre, vendu des saufs-conduits à des marchands anglais. Les faits n’étaient ni contestables ni contestés[23]; mais ils ne parurent pas sffisans pour déterminer une condamnation de péculat, ni même pour provoquer une disgrâce, le souverain n’étant pas alors moins débonnaire que la conscience publique n’était facile. De 1463, date de cette affaire, à 1481, date de son arrestation, Chauvin continua donc à exercer les fonctions de chancelier de Bretagne. Tout à coup on le voit arrêté par les archers de la garde ducale, jeté en prison et placé sous une accusation que des commissaires sont chargés de poursuivre, et sans que ceux-ci aient jamais prononcé aucun arrêt. Cependant en l’absence de tout jugement, dans le silence des tribunaux, saisis d’étonnement et d’effroi, tous les biens du chancelier sont séquestrés, y compris les lits de sa femme et de ses enfans, à ce point que sa famille, naguère opulente, est réduite à la plus affreuse misère et obligée, nous disent les contemporains, de tendre la main aux passans. L’on ne trouve ni dans Alain Bouchart ni dans d’Argentré, si favorables l’un et l’autre au chancelier, aucune sorte de renseignemens sur les faits qui lui furent alors imputés; pas un document ne paraît exister dans nos archives bretonnes sur la procédure mystérieuse poursuivie pendant une année par les soins de François Chrestien, créature et ami du chancelier, contre son malheureux prédécesseur. Aucun rayon de lumière n’éclairerait cette affaire, si d’Argentré, sénéchal de Rennes, admis à relever les réponses adressées par Landais au procureur-général durant le cours de son procès, ne nous avait conservé celles qu’il fit à l’imputation d’avoir ordonné la mort de Guillaume Chauvin. D’après Landais, celui-ci trahissait le duc depuis plusieurs années; il divulguait au roi tous les secrets du conseil et se préparait, au moment de son arrestation, à se retirer en France, où François Chauvin, sieur de La Muce, son fils, servait depuis longtemps d’intermédiaire entre son père et Louis XI; il avait dû le faire mourir secrètement afin que le roi, auquel Chauvin en avait appelé, ne le fît pas enlever de force de sa prison[24].

Quoi qu’il en soit de la vérité de ces assertions itérativement reproduites, la mort de l’infortuné chancelier fut précédée d’une lente agonie, durant laquelle les raffinemens de la haine l’emportèrent probablement sur les calculs de la politique. Traîné de prison en prison sous prétexte que le roi préparait un coup de main pour le délivrer. Chauvin fut enfin enfermé dans le château de l’Hermine, où Clisson avait aussi attendu la mort. Le gouverneur fut immédiatement changé, et deux hommes à la dévotion de Landais, installés comme lieutenans du château, reçurent l’ordre d’en finir, comme par l’effet d’une maladie naturelle, avec ce vieillard affaibli et déjà mourant, « ne se trouvant contre luy, dit d’Argentré, que peu ou point de charge. » Ce siècle affreux n’était pas moins fécond en matière de supplices qu’en matière de crimes. Le chancelier mourut-il de faim comme Gilles de Bretagne? fut-il empoisonné comme le frère de Louis XI, noyé comme le frère d’Edouard IV, étouffé comme les enfans de celui-ci? Les murs de sa prison auraient pu seuls le dire; mais en s’écroulant ils ont emporté leur secret. La seule chose que vit le public, ce fut «le corps descharné, pâle, défiguré et deffait, lui restant seulement la peau et les os, qui fut enterré à Vannes par quatre pauvres, aux Cordeliers, n’assistant en ce dernier office aucun de ses parens, par craincte de Landays, lequel, venu à chef de son entreprise, continuait en toute arrogance[25]. »

Porter de tels coups, c’était provoquer de terribles vengeances et hâter l’heure d’une catastrophe préparée par l’isolement du ministre et par la haine chaque jour surexcitée de ses ennemis. Le meurtre du chancelier fut un motif pour des hommes qui avaient à peine besoin d’un prétexte, et peu de jours après la consommation du drame de Vannes, les seigneurs les plus considérables de la cour résolurent d’enlever de force le trésorier dans la demeure même du souverain, et de porter contre lui une accusation capitale, fondée sur divers cas, entre lesquels la mort de Chauvin formait le grief principal. Parmi les chefs de l’entreprise figuraient Jean de Châlons, prince d’Orange, fils d’une princesse de Bretagne, le maréchal Jean de Rieux et Louis de Rohan, seigneur de Guémené. A la suite de ces personnages venaient une trentaine de gentilhommes et plusieurs bourgeois, ennemis personnels de Landais, parmi lesquels deux neveux de Chauvin, dont l’intervention était assurément fort naturelle. Dans la journée du 7 avril 1484, les conjurés, bien pourvus d’armes sous leurs vêtemens, se divisèrent en deux troupes, afin de saisir le ministre soit dans son propre domicile, soit dans le palais, s’il travaillait avec le duc. L’une des bandes se dirigea donc vers sa maison de campagne et y parvint au moment où Landais se mettait à table pour souper; mais ses domestiques, surpris des allures de ces étranges visiteurs, parlementèrent assez longtemps avec eux pour donner à leur maître le temps de s’enfuir. L’invasion du château de Nantes, sans être plus heureuse, eut un effet plus étrange. Les conjurés pénétrèrent sans rencontrer de résistance jusque dans l’appartement de François II, et, s’étant prosternés devant leur souverain, ils lui déclarèrent, avec les formes respectueuses de toutes les révoltes féodales, qu’ils venaient, pleins de dévouement pour sa maison et pour lui-même, arracher d’auprès de sa personne un traître, ennemi secret de sa famille, dont il se préparait à vendre les droits à la France, chargé d’ailleurs de crimes monstrueux et en horreur à Dieu comme aux hommes.

Pendant que le timide François II s’efforçait, par des promesses et des explications évasives, de détourner la mort de la tête de son ministre, dont les barons allèrent rechercher la personne jusque dans les combles de la demeure ducale, un incident fort imprévu vint changer tout à coup la face des choses. Fn présence de la brusque invasion dont il ignorait la cause, le peuple nantais, voyant le château plein de tumulte et de bruit, crut qu’on en voulait à la vie du duc, et, s’ameutant de toutes les parties de la ville, il braqua contre les portes fermées par les conjurés tous les canons qui purent lui tomber sous la main, demandant avec furie la tête des seigneurs qu’il aurait peut-être secondés dans leur révolte, s’il en avait connu le motif véritable. Alarmés de ces manifestations et certains que Landais leur avait échappé, les conjurés n’eurent, pour l’instant, d’autre souci que de sortir du château par ses diverses issues secrètes. Le duc, délivré tout à coup après de longues heures d’angoisse, s’empressa de rappeler auprès de lui son ministre, pendant que les complices du complot avorté galopaient en toute hâte vers Ancenis, place forte appartenant au maréchal de Rieux, bien munie par celui-ci de soldats, d’armes et de vivres, parce qu’elle avait été désignée d’avance pour point de retraite en cas d’échec. Ils furent bientôt rejoints dans cette ville par François de Laval, seigneur de Montafilant, par les dames de Laval et de Rieux, Gilles du Guesclin, Guillaume de Sévigné, Pierre de Villeblanche, les neveux de Maurice d’Acigné, évêque de Nantes, et une foule d’autres gentilshommes, vassaux des trois grandes maisons placées à la tête de l’insurrection.

Ayant résolu de faire face à tous ses ennemis, présumant d’ailleurs que ceux-ci ne manqueraient pas de démasquer bientôt leurs véritables projets, Landais fit déclarer criminels de lèse-majesté tous les sujets du duc qui avaient osé pénétrer dans sa demeure avec l’intention de lui faire violence. Peu de jours après, un ordre souverain ordonna leur mise en jugement, et prescrivit au préalable, par mesure de sûreté publique, la prise et démolition immédiate de toutes leurs places et châteaux, l’abatis de leurs futaies et la mise sous séquestre de tous leurs immeubles. « Landays osa bien même, s’écrie d’Argentré, bastir une lettre de sa main, sous le nom du duc, par laquelle il déclaroit tous les chefs et capitaines qui entreroient en capitulation avec les barons et seigneurs criminels de lèse-majesté, et confisquoit leurs biens comme de trahistres. Ce fust une forcenerie dont jamais homme n’ouït parler de telle outrecuidance[26]. »

Cependant les hauts barons réunis dans Ancenis travaillaient avec une ardeur dépouillée d’artifices à justifier l’outrecuidance du ministre assez mal-appris pour appliquer à une rébellion ouverte les principes de répression alors admis par tous les états européens. « La persécution de Landais, dit dom Lobineau avec sa bonhomie ordinaire, obligea les seigneurs d’avoir recours au roi de France, ou plutôt à Mme de Beaujeu, qui le gouvernait; principalement le prince d’Orange, Pierre de Villeblanche et Jean Le Bouteiller, seigneur de Maupertuis, lesquels, persuadés, ou feignant de l’être, qu’après la mort du duc François le duché devait appartenir au roi, en vertu de la cession faite à Louis XI par Nicole de Bretagne, traitèrent avec lui le 22 octobre à Montargis. Ces trois seigneurs, au nom de tous les autres, que Landais poussait à bout, promirent au roi par leur scellé que si le duc mourait sans enfant mâle, ils emploieraient corps, biens, alliés, amis et sujets, pour lui faire avoir la possession de la Bretagne; mais s’ils étaient excusables en quelque sorte de s’être unis ensemble pour renverser la fortune de Landais, ils ne le furent point du tout d’avoir pris le parti de disposer à leur gré de la succession du duché de Bretagne, et leur haine contre le favori les fit tomber dans une faute qui justifiait en quelque sorte tout ce qu’il avait publié contre eux[27]. »

Il serait difficile de tirer une conclusion plus juste de prémisses plus étranges. Si le traité de Montargis est un acte coupable, ce n’est point à coup sûr à Landais qu’il faut l’imputer ; ce n’est pas même par les embarras qu’éprouvaient les barons réfugiés à Ancenis que sa conclusion peut s’expliquer, car la régente ne mit pas un pareil prix aux secours financiers et militaires qu’elle s’empressa de faire passer à l’insurrection bretonne. Cet acte fut l’expression très spontanée des sentimens entretenus depuis longtemps par quelques seigneurs. Lorsqu’après le supplice de Landais ces barons eurent reconquis la plénitude du pouvoir à la cour ducale, le traité de Montargis demeura le programme de leur conduite politique, l’expression parfois dissimulée, mais toujours persistante, de leurs vœux. Pendant que la nation bretonne adhérait du plus profond de son cœur à la cause de la princesse dont l’enfance avait été bercée dans les orages, pendant que sa fidèle et modeste noblesse aspirait à verser pour elle la dernière goutte de son sang, Anne ne rencontrait à côté d’elle dans sa cour que des calculateurs égoïstes ou des ennemis implacables.

Convaincu qu’il jouait la dernière partie de son pays contre la France, Landais déploya dans cette lutte suprême une habileté digne à coup sûr d’un meilleur sort. Il mit sur pied, avec une promptitude extraordinaire pour ce temps, les ressources militaires du duché, provoquant par des proclamations tous les Bretons, nobles, roturiers et vilains, à joindre le duc sans retard, afin de l’aider à détruire jusqu’en ses fondemens le nouveau Calais qu’avec l’aide de quelques traîtres la France édifiait alors sur les marches de la Bretagne[28]. Les registres de la chancellerie, déposés aux archives ducales, nous ont conservé les mandemens par lesquels, dans ce pressant danger, François II appela autour de sa personne sa milice, qui en peu de jours lui eut fourni quatre mille hommes, la partie de sa noblesse demeurée fidèle, qui lui apporta le secours de quinze cents lances, et les francs-archers du pays, qui paraissent s’être élevés au chiffre d’environ quinze mille[29]. Toutes ces troupes furent réunies à Nantes, afin de préparer une attaque contre Ancenis, où venaient d’entrer des forces considérables conduites par L’Escun, le principal agent du parti français en Bretagne, et par les sires de La Hunaudaye, de Molac et de Tyvarlen.

Cependant Landais n’était pas tellement absorbé par ses préparatifs militaires, qu’il ne songeât à prêter main-forte aux princes français venus sur ses instances à la cour de Bretagne. Il comprenait fort bien que la cause de ceux-ci était la cause même des ennemis de la couronne de France, et qu’en armant pour le duc d’Orléans, il armait pour la Bretagne elle-même. Déjà il avait mis à la disposition de ce prince et du comte de Dunois un corps d’archers avec deux cent cinquante lances. Peu après, une proclamation de François II annonçait à la nation française que le duc de Bretagne croyait devoir au sang royal qui coulait dans ses veines de ne pas demeurer plus longtemps insensible aux maux qui accablaient le peuple français, qu’il armait en conséquence pour seconder les généreux desseins du duc d’Orléans, son cousin, et délivrer la France du gouvernement arbitraire d’une certaine femme dont l’habileté et la perfidie avaient fait avorter toutes les réformes convenues à Tours l’année précédente dans la session des états-généraux[30]. Ajoutant enfin aux manifestations officielles ces rumeurs et ces calomnies populaires dont il reste toujours quelque chose, Landais fit répandre par tout le royaume les bruits les plus flétrissans sur la conduite privée de Mme de Beaujeu et, paraît-il, sur la naissance du roi Charles VIII[31].

Cependant le jour décisif approchait, car les armées du duc et des barons étaient sur le point d’en venir aux mains pour décider du sort de la Bretagne. Le 24 juin 1485, les troupes ducales débouchèrent de Nantes pendant que celles du vicomte de Bohan et du maréchal de Rieux sortaient elles-mêmes d’Ancenis; mais les soldats du duc avaient été dangereusement travaillés durant leur séjour à Nantes : avec une habileté que les circonstances servaient d’ailleurs, on leur avait représenté tout ce qu’il y avait d’inique et de cruel à verser le sang de ses concitoyens et de ses proches pour une cause qui n’était, disait-on, que celle d’un seul homme. « Le Dieu des armées, s’écrie notre principal historien breton, ne permit pas qu’ils en vinssent aux mains. Il se trouva de part et d’autre des gens de bien qui surent ménager les esprits de telle sorte que des deux armées il ne s’en fit qu’une, et que la perte de Landais fut unanimement jurée de part et d’autre. La joie fut universelle[32]. » Une telle joie était plus naturelle en France qu’en Bretagne, car à partir de ce jour-là le pouvoir de ses souverains, seul gage de son indépendance politique, n’exista plus, et l’accord soudain des troupes fidèles avec les conjurés ouvrit la période d’anarchie à laquelle, après trois ans d’angoisses, l’épée victorieuse de La Trémoille vint enfin mettre un terme. Rentrés à Nantes comme en triomphe, les chefs des deux armées sommèrent le chancelier Chrestien de décerner une prise de corps contre le trésorier, unique auteur de la présente guerre. Après quelques momens d’hésitation, ce magistrat obéit à ces instances, appuyées par des démonstrations armées et par l’imminence d’une insurrection populaire. Landais se réfugia dans la chambre du duc, et au moment où la foule furieuse envahissait ce dernier asile, il se cacha, paraît-il, dans la garde-robe du prince. Le chancelier, se jetant alors aux genoux de François II, le supplia de sauver, par une concession nécessaire, les jours de son ministre et peut-être les siens. Écoutons ici le récit d’un contemporain qui dans sa jeunesse fut peut-être l’un des acteurs de cette terrible scène : « Le duc envoya le comte de Foix (son beau-frère) pour cuider appaiser le peuple ; mais il fut si très pressé qu’il ne cuida jamais recouvrer la chambre du duc, et quand il y fust, il lui dist : Monseigneur, je vous jure Dieu que j’aimerois mieulx être prince d’un million de sangliers que de tel peuple que sont vos Bretons. Il vous faut de nécessité délivrer votre trésorier, autrement nous sommes tous en dangier. Sur ces paroles arriva en la chambre le chancelier de Bretaigne, et dist : Mon souverain seigneur, je suis contrainct de prendre et constituer prisonnier votre trésorier Pierre Landays, et vous plaise ce tollérer et pacifier votre peuple. — Pourquoy, dit le duc, veut mon peuple que vous le preniez ? Quel mal a-t-il faict ? — Monseigneur, dit le chancelier, on luy mest sur plusieurs mauvais cas moult scandaleux et de dangereuse conséquence. Peut-être que c’est à tort. Quand il sera pris, le peuple cessera son émotion, et lui sera justice administrée. — Ore me promectez-vous, dist le duc, que vous ne lui ferez que justice ? Et dist le chancelier : Monseigneur, sur ma foi, je vous le promets. A donc que le dict duc vint prendre par la main son trésorier Landais, et le livra, disant : Je vous le laisse et vous commande sur votre vie que ne souffriez aucun grief ou desplaisir lui estre faict hors justice. Il a été cause de vous faire chancelier, et pour ce soyez-lui ami en justice. — Monseigneur, dit le chancelier, ainsi serai-je[33]. »

La victime était livrée, l’arrêt était rendu d’avance, et les bourreaux étaient prêts. Il fallut pourtant traverser l’angoisse de ces formalités dérisoires par lesquelles la haine ajoute aux joies de la force triomphante les plaisirs plus raffinés de l’hypocrisie. Landais fut conduit à la prison du Bouffay, au milieu d’un peuple immense, calmé par la certitude d’une prochaine exécution juridique, qui poursuivait d’injures stupides le défenseur, non pas irréprochable, mais courageux, de cette nationalité bretonne dont il emportait dans sa tombe la dernière espérance.

En peu de jours, le procureur-général eut dressé un long réquisitoire comprenant dix-sept chefs d’accusation contre le ministre déchu. Le premier de ceux-ci portait sur la mort de Chauvin et la violation au préjudice du chancelier de toutes les garanties judiciaires. Nous avons déjà dit que Landais prit sans hésiter la responsabilité du meurtre accompli sur un ordre verbal par Jean de Vitré, son agent, lieutenant du château de l’Hermine. Il expliqua la promptitude et le secret de l’exécution par l’urgence d’empêcher l’intervention imminente du roi de France et même celle du saint-siège, auquel en avait appelé le chancelier à raison de son privilège de cléricature[34]. Il n’avoua pas avec une moins rude franchise le meurtre commis sur la personne de deux jeunes clercs surpris par les espions du ministre au moment où ils se rendaient en France, porteurs de lettres remises par les chefs de la rébellion. Il se défendit de l’imputation relative à la dépossession de l’évéque de Rennes en arguant des pratiques séditieuses de ce prélat, « qui était, dit-il, grand vexateur du peuple, » et que le saint-siège avait depuis longtemps manifesté la résolution de frapper. Il discuta avec un sang-froid remarquable, et de manière à embarrasser étrangement ses juges, divers griefs administratifs portant sur des faits de concussions et sur certains actes de violences, griefs par lesquels ses accusateurs, observateurs très scrupuleux de la légalité, s’étaient assez maladroitement efforcés de grossir la liste de « ses crimes, attentats et maléfices. » Répondant enfin au reproche le plus facile de tous à rétorquer, Landais ne nia point avoir excité le duc à s’armer contre les seigneurs, avoir provoqué leur condamnation comme rebelles, la démolition de leurs châteaux et l’abatis de leurs futaies; « il confessa au contraire tout cela et dist avoir agi par hayne des barons, » s’il en faut croire l’étrange procès-verbal reproduit par le vieux sénéchal de Rennes.

Sur des réponses aussi catégoriques, l’on aurait pu passer outre et s’épargner une cruauté inutile; mais si la torture n’eût précédé la mort, quelque chose aurait manqué au supplice, et puisque le peuple avait consenti à différer sa satisfaction sanglante, il fallait bien la lui procurer tout entière. Le malheureux fut donc soumis à la question, « qu’il ne pust honnêtement porter, » nous dit Alain Bouchart avec une sorte de naïveté féroce. Les cas énormes et divers de trahison envers le seigneur duc se trouvèrent bientôt établis aux yeux des barons qui venaient de passer de l’armée insurrectionnelle sur le siège de la justice ducale. Des commissaires avaient été adjoints au procureur-général pour prononcer sur le sort du grand-trésorier, et comme pour donner à ce drame sa véritable signification politique, parmi ceux-ci se rencontraient deux signataires du traité de Montargis. Les commissaires ne firent pas attendre à l’impatience publique l’arrêt en vertu duquel Pierre Landais fut condamné à être conduit la corde au cou et pendu au gibet de Biesse, lieu habituel des exécutions, à avoir tous ses biens confisqués au profit du duc, lui étant seulement, par une grâce singulière, permis de se rendre à pied à l’échafaud, au lieu d’y être traîné en charrette selon l’usage ordinaire.

Une dernière difficulté restait, celle d’amener le duc à revêtir de sa signature l’arrêt de mort, car si François avait consenti à livrer son ministre pour calmer le peuple, c’était en manifestant l’intention formelle, au cas d’une condamnation à laquelle il s’obstinait à ne pas croire, de lui faire grâce de la vie, en usant de sa prérogative souveraine. Les conjurés, car il faut bien continuer de leur donner ce nom, résolurent, après diverses délibérations, de se passer de la sanction qu’ils craignaient de ne pas obtenir de la faiblesse du prince, quelque rude coup que cette crise eut porté à la santé et à l’intelligence déjà débilitées de François II. Ils se déterminèrent donc à ne lui faire connaître l’arrêt qu’après l’exécution. «A ceste cause fut ordonné que les portes du chasteau seroient gardées jusqu’à ce que l’exécution fust faicte, et que le comte de Comminges, qui estoit le grand compère du duc, vindroit jusque-là le trouver, car le duc estoit lors si mal de son esprit qu’on ne le laissoit veoir qu’à peu de gens. Le comte tantost s’en alla donc au chasteau et trouva le duc, lequel d’abordée lui demanda assez farouchement : « Compère, j’ai sçu qu’on besongnoit au procès du thrésorier; en sçavoz-vous rien? — Ouy, dist le comte, monseigneur, et l’on y trouve de merveilleux cas; mais, quand tout sera veu et entendu, l’on viendra vous rapporter l’opinion du conseil pour en ordonner ainsi qu’il vous plaira. — Ainsi le veulx-je, dist le duc, car, quelque cas qu’il aist commis, lui donne sa grâce et ne veulx point qu"il meure. » Ce propos fini, Comminges mist en terme autres devises où le duc prenoit plaisir[35]. » Ce blocus fut continué durant la journée du lendemain, 20 juillet 1485, et sur le soir on vint apprendre au prince que Landais n’était plus, qu’il avait fallu presser l’exécution de l’arrêt dans l’intérêt de la tranquillité publique, et pour épargner à son cœur un combat entre ses affections et d’impérieuses nécessités.

Assuré d’une condamnation dictée d’avance, Landais avait entretenu jusqu’au dernier moment l’espérance d’y échapper par l’attachement du souverain auquel il avait voué une fidélité que le cynisme de ses ennemis avait vainement affecté de mettre en doute, quand il apprit qu’il était abandonné de son maître et qu’il fallait se préparer à mourir, cette sentence, nous dit Bouchart, lui parut « moult dure et cruelle. » Il demeura calme toutefois, mit ordre aux affaires de sa conscience, et sur le soir, accompagné de deux religieux auxquels il recommanda le soin de sa sépulture, il fit à pied, au milieu d’une foule immense, le long trajet qui séparait la prison du gibet. Il y monta sans émotion apparente, jetant du haut de l’échelle un regard de mépris sur le peuple breton, qui applaudissait au supplice du dernier défenseur de la cause bretonne.

Et maintenant que j’ai suivi pas à pas jusqu’au dernier terme ce confesseur d’une cause vaincue par les temps et abandonnée par les hommes, s’étonnera-t-on que je m’arrête avec quelque commisération sympathique devant le gibet où mourut un malheureux calomnié? N’y a-t-il pas devoir, pour qui a du sang breton dans les veines, de provoquer la postérité à plus de justice, lorsque les passions contemporaines furent aussi impitoyables, et lorsqu’elles ont si complètement dévoyé l’histoire? Ouvrez en effet des œuvres que le public semble accueillir avec faveur, et vous y verrez par exemple que le véritable crime du ministre de François II, aux yeux de l’aristocratie bretonne, fut d’avoir voulu préparer la réunion du duché à la couronne[36]; vous pourrez y lire encore que Landais, « qui fut un autre Olivier Le Daim, espérant acquérir un puissant protecteur, se mit, lui et son maître, à la discrétion du duc d’Orléans[37]. » Fils du peuple, mort pour la cause du peuple, voilà donc l’épitaphe qui vous attendait dans une œuvre démocratique !

Cependant les ennemis de Pierre Landais n’avaient épuisé par son supplice ni leur vengeance ni leur victoire, et François II, alors presque mourant, tombé d’ailleurs à l’entière discrétion des hauts barons depuis la défection de son armée, était encore moins en mesure de leur refuser le déshonneur que la vie de son hardi serviteur. Dans le conseil du prince, où ils régnèrent désormais sans contrôle, les chefs de l’insurrection baronniale rédigèrent donc une déclaration par laquelle le duc relevait de toutes condamnations encourues ses amés et féaux sujets, qui, dans le seul intérêt de son trône et de ses enfans, avaient pris les armes afin de délivrer l’état du gouvernement d’un traître, concussionnaire et assassin, lequel avait entrepris, disait-il, « au non sçu de nous, de mettre et faire cheoir, après notre décès, notre pays, duché et principauté en autres mains que nos vrais et légitimes successeurs, et commis en outre plusieurs énormes et détestables crimes[38]. »

Les faits ne tardèrent pas à donner le véritable commentaire de ces paroles, et à constater les sentimens des chefs de l’insurrection étouffée dans le sang du malheureux trésorier. L’on put s’assurer si c’était à Pierre Landais ou bien aux signataires du traité de Montargis, suivi trois ans plus tard du traité du Verger, qu’il fallait attribuer des intentions menaçantes pour la dynastie de François II. Le résultat presque immédiat de la mort du grand-trésorier fut, ainsi qu’il était naturel de l’attendre, un rapprochement avec la France, qui profitait de la mort du plus persévérant et du plus habile de ses ennemis. Peu de mois après, une sorte de convention fut signée à Bourges entre les ministres de Charles VIII et les trois ambassadeurs de François II, acte étrange conclu par des hommes auxquels manquaient à la fois et la liberté de leurs résolutions et le courage de les avouer. Par cet acte, qu’il faudrait qualifier de trêve plutôt que de traité, toutes les questions relatives à la succession du duché de Bretagne étaient réservées, de manière à laisser le malheureux duc mourir en paix pour que les traîtres n’eussent pas à rougir devant lui de leur trahison[39].

Mais l’entente avec la France ne pouvait être durable, quelle que fût la souple habileté des négociateurs, car d’une part la Bretagne, par l’organe de ses états et le vœu de ses populations, persistait à reconnaître le droit héréditaire des deux filles de François II, de l’autre le duc d’Orléans, en rébellion ouverte contre le gouvernement de la régente, conservait dans ce pays l’attitude et l’influence que lui avait ménagées la hardie politique de Landais. Par un revirement subit dont les secrets mobiles paraissent avoir échappé aux écrivains contemporains, une nouvelle ligue offensive et défensive contre la France fut signée, quelques mois après le traité de Bourges, entre le duc de Bretagne, le duc d’Orléans, le comte de Dunois, Maximilien, roi des Romains, le prince d’Orange, agent de ce souverain à la cour de Nantes, et enfin quelques seigneurs du parti français rentrés en grâce après l’exécution de Landais, et qui commençaient à entrevoir plus d’avantages dans le mariage d’Anne de Bretagne, opéré sous leur influence, que dans une soumission pure et simple à la France après la mort de François II. Cette ligne, nous dit d’Argentré, « portoit pour cause la défense des personnes et biens des dames Anne et Isabel de Bretaigne ; elle estoit formée, ajoute l’historien, de belles et grandes liaisons, mais les chefs ne se rencontrèrent pas tous aux affaires. Ceci mit le duc en guerre avec le roi, dont il n’avoit nul besoing, s’il eust esté bien conseillé; mais la Bretaigne estoit la retraite ordinaire des princes et puînés de France, quand ils estoient en discord avec les roys leurs aînez, et le duc pensoit besoigner par eux et se défendre des entreprises du roy. Ce fut une grande cause de la ruine du pays, et aussi de la noblesse, qui y demeura en ceste querelle. » Les anciens confédérés d’Ancenis, signataires du traité de Montargis, qui continuaient à maintenir la validité de la cession faite à la France par les héritiers de Penthièvre, estimèrent le moment favorable pour intervenir, et promirent à Charles VIII de seconder l’invasion française sous deux conditions : la première, que le roi ajournerait jusqu’à la mort très prochaine du duc ses projets sur la Bretagne; la seconde, que les Français n’établiraient de garnisons dans aucune des forteresses appartenant aux hauts barons, qu’ils ne grèveraient pas le peuple et paieraient scrupuleusement toutes leurs dépenses. « Le roy accorda ces articles-là, n’ayant garde d’y faillir, car il n’y avoit qu’à mettre le pied dedans par l’advis et consentement des seigneurs de Bretaigne et sans résistance : aussi le roy les jura et signa de sa main. Ce faict, incontinent après, voici venir en même temps le seigneur de Saint-André, accompagné de quatre cents lances et six mille hommes de pied qui entrèrent en Bretaigne par un endroict; le comte de Montpensier, lieutenant du roy, par un autre; Louis de Bourbon, puyné du comte de Vendosme, avec un autre nombre d’hommes; le seigneur Louis de La Trémoille, vicomte de Thouars, beau-frère du comte de Montpensier, par un autre, tellement que le pays fut incontinent couvert de gens de guerre de par le roy. Les princes et seigneurs françois qui lors estoient auprès du duc se trouvèrent fort en peine et non sans cause, car ils n’y avoient rien pourvu, et il n’y avoit nul d’entr’eux qui n’eust grand besoing de conseil, et qui alors n’en demandast plutost que de se mesler d’en donner[40]. »

Les troupes françaises furent à peine entrées en Bretagne que leurs généraux, ignorant ou méprisant les articles signés entre le roi et les barons, s’y établirent comme en pays conquis, saccageant les campagnes, démolissant les fortifications réputées dangereuses, mettant garnison dans tous les châteaux sans s’inquiéter du nom et des sentimens personnels de leurs nobles propriétaires. Quintin, Ploërmel, Moncontour, Chateaubriand, Vannes, furent assiégés et mis à sac, et bientôt le dernier duc de Bretagne se trouva bloqué dans sa ville de Nantes, héroïquement défendue par les bourgeois et par les milices basses-bretonnes, accourues au secours de leur souverain aux abois. En présence du dédain qui leur était témoigné et du peu de cas que faisait l’armée française des conventions antérieures, les hommes de Montargis comprirent que l’avenir n’appartient jamais aux traîtres, lors même qu’ils l’ont préparé. Le maréchal de Rieux écrivit au roi, qui s’avançait lui-même vers les frontières du duché, lui rappelant ce qu’il appelait leur traité, le suppliant, puisque ses généraux persistaient à le méconnaître, de retirer ses troupes de la Bretagne, qui n’avait pas mérité d’être aussi indignement ravagée. « L’envoyé du sire de Rieux, qui estoit homme advisé, fist sa charge, et remontra en particulier à la dame de Beaujeu, qui manioit les affaires du royaume, que le roy savoit bien ce qu’il avoit esté par luy promis, juré et accordé aux barons de Bretaigne, sans lequel accord jamais ils ne feussent condescendus à prester la main au roy pour faire ce qu’il avoit faict au dict pays, qu’il faisoit assiéger places, prendre villes, chasteaux et forteresses, piller le pays, rançonner le peuple, contre la foy et promesse jurée, et sans subject ni occasion, dont le dict mareschal s’estonnoit fort, comme celuy à qui il en revenoit le plus, s’estant faict chef de ceste capitulation. Il ajouta plusieurs propos, et de faict François du Bois, qui estoit le gentilhomme porteur, pressa tant cette dame, que, ne le pouvant payer de raison, elle advoua ouvertement l’intention qui menoit le roy, et lui dist à trac et sans honte: « Mon ami, dictes à mon cousin le mareschal de Rieux, votre maistre, que le roy n’a poinct de compaignon, et que, puisqu’il est entré si avant, il en veut venir à bout. » Ceste réponse descouvroit assez la volonté de ceux qui se vouloient couvrir et servir d’occasion, et que la vérité estoit qu’elle vouloit se saisir de ceste terre de Bretaigne <[41]. »

Comme pour blesser les barons à l’endroit le plus sensible, la régente fit commencer le siège d’Ancenis, propriété du maréchal de Rieux, et qui était alors considéré comme le premier boulevard de l’aristocratie baronniale dans le duché. L’instinct politique de la monarchie française se révélait partout, et avait quelque chose de si impétueux, qu’il l’emportait même sur la prudence. Emporté d’assaut, Ancenis fut incontinent rasé, d’ordre personnel du roi, nous dit d’Argentré. La place de Chateaubriand, appartenant à la maison de Laval, subit le même sort, et bientôt après la prise de Fougère et de Saint-Aubin-du-Cormier vint achever l’œuvre de la conquête et le démantèlement de la péninsule bretonne. Personne n’ignore que ce fut sous les murs de cette dernière forteresse que se livra la bataille qui décida pour jamais du sort de la Bretagne, et qui, après une lutte de six cents ans, donna raison à la géographie contre la nationalité, aux grandes armées contre un petit peuplé. Le 27 juillet 1488, une armée formée de paysans bretons vint attaquer les Français, retranchés sous les murs de Saint-Aubin-du-Cormier. Ces recrues étaient nombreuses et braves; mais les chefs manquaient aux soldats, car les plus grands seigneurs de la Bretagne servaient dans l’armée de La Trémouille, tandis que, par un contraste étrange, l’héritier de la couronne de France se trouvait dans les rangs de l’armée bretonne. Celle-ci engagea la bataille avec la résolution de mourir plutôt qu’avec l’espérance de vaincre. Récemment réconcilié avec son souverain et avec sa patrie, le maréchal de Rieux, qui commandait les Bretons, ne leur inspirait ni estime ni confiance, et en voyant le premier prince du sang de France dans ses rangs et tant de seigneurs bretons engagés avec l’ennemi, l’armée, torturée d’angoisses, doutait à la fois d’elle-même, de ses auxiliaires et de ses chefs. L’air était tout rempli de bruits de trahisons et de mystérieux murmures, et la nuit même qui précéda la bataille, un tumulte soudain ayant éclaté dans le camp, les Bretons furent sur le point de se précipiter sur les tentes occupées par le duc d’Orléans. Il fallut, pour rassurer l’armée, que ce prince et le prince d’Orange missent pied à terre et vinssent de leur personne combattre au milieu des fantassins, désarmant ainsi la calomnie par leur courage, et présentant leur tête pour gage de leur fidélité. Ce fut sous ces sinistres auspices que se prépara la dernière journée de la Bretagne, et que son histoire vint s’achever dans un désastre où elle aussi elle perdit tout, fors l’honneur.

François II, presque en enfance, et qui, depuis la mort de Landais, avait transmis au maréchal de Rieux la conduite de ses affaires et la tutelle des deux princesses ses filles, survécut à peine au coup qui avait décidé du sort de sa famille et de sa patrie. La Bretagne allait toutefois subir encore les horreurs de trois années d’angoisse et d’anarchie. Des rochers du Léon, des landes de la Cornouaille, de toutes les gorges des montagnes d’Arrhé et des Montagnes-Noires, du fond des dernières bicoques sur lesquelles flottait encore l’étendard semé d’hermines, partit un long cri de désespoir et d’amour. Partout la princesse Anne fut acclamée avec ivresse, et l’on vit cette souveraine de quatorze ans, sans armée, sans villes closes, bientôt après sans capitale, commencer à travers les fondrières et les forêts la vie errante dont les pérégrinations périlleuses ont imprimé le cachet d’une immortelle poésie aux châteaux et aux chaumières qui l’abritèrent pour une nuit. Anne avait encore moins à se défendre des Français, maîtres de presque tout son duché, que des seigneurs de sa cour, presque tous résolus à la livrer à ses ennemis, si elle n’acceptait pas l’époux que chacun d’eux voulait pour elle. Une anarchie sans exemple régnait en effet dans la cour vagabonde de la princesse, dont l’âme était déjà à la hauteur des situations les plus terribles comme des résolutions les plus héroïques. Chacun y manifestait avec impudeur la prétention de disposer de la main de sa souveraine, sous peine de traiter avec les Français. Le vicomte de Rohan entendait faire épouser à ses deux fils les deux filles de François II, comme si la France, qui l’employait à ravager sa patrie, lui eût permis de régner sur elle. Mme de Laval exerçait contre la princesse, élevée par elle, une persécution éhontée, afin de la contraindre à donner sa main à Alain d’Albret, son frère, malgré ses cinquante ans, ses huit enfans et sa face rubiconde, dont la fille n’avait cure, nous dit l’un des historiens de Charles VIII[42]; enfin le maréchal de Rieux, l’un des premiers auteurs des malheurs de son pays, penchait alternativement pour l’une ou l’autre de ces candidatures, pendant que la princesse, inspirée par l’instinct de ses devoirs envers ses peuples et fidèle à ce qui survivait encore des traditions politiques du dernier ministre de son père, se résolvait à prendre pour protecteur et pour époux Maximilien d’Autriche, ennemi naturel de la France, prince puissant et réputé très éclairé, vers lequel l’attiraient la délicatesse de ses goûts et la culture un peu recherchée de son esprit.

Cette résolution dut être accomplie dans le plus profond secret, car le palais de Nantes n’était plus qu’une prison où la princesse se trouvait gardée à vue par la félonie et par l’intrigue. Le mariage, conclu par procureur avec le roi des Romains[43], ne tarda pas pourtant à être divulgué, et la duchesse fut comme assiégée dans sa demeure par ses grands-officiers, tandis que deux nouvelles armées françaises pénétraient en Bretagne. Contrainte de s’enfuir pour se dérober aux poursuites de son tuteur et de sa gouvernante, la malheureuse princesse vit se fermer devant elle les portes de ses principales villes. D’Albret et le maréchal de Rieux la repoussèrent de Nantes, bientôt après livrée aux Français, et Anne fut réduite à soutenir dans les murs de Rennes un siège sans espoir. Vainement quinze cents Allemands, embarqués sur la Mer du Nord, furent-ils tardivement envoyés par Maximilien pour défendre sa femme; plus vainement encore cinq ou six mille Anglais tentèrent-ils un dernier effort afin d’arracher la Bretagne à la France. A peine débarqués, ces auxiliaires intéressés d’une cause perdue comprirent qu’il n’y avait plus dans ce pays, trahi par ses défenseurs naturels, ni gouvernement, ni armée, et que la fortune de la France l’emportait là comme partout. « Les principaux seigneurs bretons, nous dit un grand historien, dont les uns avoient été gagnés par le roi de France, dont les autres estoient livrés à un aveugle esprit de faction, avoient mis les affaires du duché dans une telle confusion que les Anglois, ne voyant plus aucun gouvernement ni aucun corps d’armée auxquels ils pussent se joindre, et ne craignant pas moins leurs alliés que leurs ennemis, prirent le parti de repasser en Angleterre[44], »

Tout était donc consommé; le crime avait enfanté l’anarchie, et, selon sa destinée habituelle, l’anarchie avait dévoré sa proie. Ce fut dans cette situation désespérée que Dieu fit son œuvre. Au moment où personne en Europe ne soupçonnait un tel projet, Charles VIII eut la soudaine inspiration de consommer le grand travail de sa race par l’union spontanée de la Bretagne à la couronne. Affrontant le péril d’une nouvelle guerre contre l’Allemagne et l’Angleterre, il enleva du même coup à Maximilien sa femme et lui renvoya sa fille, à laquelle il était fiancé, et qui vivait à Paris depuis sa plus tendre enfance. Torturée dans ses plus intimes affections, la duchesse Anne s’inclina sous la volonté de la Providence, et le désespoir dans l’âme, mais le calme sur le front, la princesse la plus lettrée de son siècle donna sa main au prince inculte et grossier dont elle était la conquête.

Ici s’arrêtent, après un cycle de mille ans, les annales politiques du peuple armoricain; mais à la suite de cette histoire, une autre commence, histoire non moins curieuse et non moins ignorée. L’œuvre tentée par Pierre Landais dans la Bretagne indépendante devait se continuer dans la Bretagne devenue française. L’esprit de résistance à la monarchie absolue qui avait animé le ministre de François II allait persister dans le pays, non plus avec le caractère d’une lutte armée, mais sous la forme d’une redoutable opposition parlementaire. Il y a là un tableau que nous nous proposons de retracer un jour; mais déjà le but de cette étude serait atteint, si nous avions montré dans une de ses plus remarquables personnifications ce mouvement du génie breton, toujours appelé à servir la cause de la liberté, et qui transforma, trois siècles plus tard, en un viril auxiliaire de la révolution française, la province où celle-ci rencontra pourtant la plus énergique résistance.


LOUIS DE CARNE.

  1. Bulle de Pie II du 22 septembre 1461 pour la fondation de l’université de Nantes. — Ogée, Dictionnaire historique de Bretagne, t. II, p. 138.
  2. Traités de commerce avec l’Angleterre du 2 juin et ratification du 8 juillet 1468 (Preuves de l’Histoire de dom Morice, t. II, ch. 180); — avec le Portugal, du 13 juin 1471 (Archives de Nantes, arm. S, cass. D); — avec les villes de la Hanse anséatique, en 1476 (arm. O, cass. A); — avec l’Espagne, en 1483 (même dépôt, même armoire). — Bulle du pape Sixte IV pour permettre aux sujets du duc de Bretagne de trafiquer au pays des infidèles (arm. O, cass. A).
  3. Etablissement d’une manufacture de soieries à Vitré en 1475, d’une manufacture de tapisseries à Rennes en 1477, et privilèges accordés à des ouvriers venus d’Arras. — Archives de Nantes, registres de la chancellerie, cités par M. Daru et par M. Levot.
  4. Mausolée de François II et de Marguerite de Foix, par Michel Columb, dans la cathédrale de Nantes, érigé par les soins d’Anne de Bretagne.
  5. Lettres ducales du 16 mai 1466, 26 décembre 1471, 13 septembre 1473, portant remise aux bourgeois de tous droits de vente pour les acquêts faits sous la juridiction de la prévôté, concession du droit de bâtir des fours et moulins, d’avoir des boisseaux, balances et autres mesures sans payer aucune finance, de construire des colombiers, etc.; établissement au profit des villes d’octrois sur toutes les marchandises y importées, octrois qui en très peu d’années leur créèrent des revenus considérables.
  6. Voyez la Revue du 15 novembre.
  7. Preuves de l’Histoire de dom Morice, t. III, ch. 305, et Daru, Histoire de Bretaigne, t. III, p. 50.
  8. Histoire de Bretaigne, liv. XII, p. 695.
  9. Histoire de Bertrand d’Argentré, édit. in-fol., p. 697.
  10. Preuves de dom Morice, t. III, c. 412.
  11. Dom Morice, T. III, c. 397.
  12. Voyez l’acte intégral de cession, avec les ratifications royales, Histoire de d’Argentré, p. 698 et suiv.
  13. Voyez toutefois les Grandes Chroniques de Bretaigne d’Alain Bouchart, où tous les faits principaux sont indiqués, liv. IV, f° CCI.
  14. Hume’s History of England : Richard III, du 18, et Lingard, ch. 5. Ces écrivains d’ailleurs n’ont guère fait que répéter les assertions contenues dans les Actes de Rymer.
  15. Mémoires de Comines, liv. VI, ch. 12.
  16. Histoire de Bertrand d’Argentré, liv. XII.
  17. D’Argentré, Histoire. L’arrivée du duc d’Orléans en Bretagne et le projet de mariage alors conçu pour le prince sont racontés avec des circonstances plus précises encore par Alain Bouchart, Chroniques de Bretaigne, f. cc.
  18. « Le duc d’Orléans fut bientôt décidé par les offres de Landais. Ces idées ne flattaient que trop son ambition et son amour. Il s’imaginait être sur le point d’obtenir sa maîtresse, et d’avoir la préférence sur tant de rivaux, etc. » Histoire de la réunion de la Bretagne à la France, t. Ier, ch. V.
  19. « In Britanniâ receptus, suum animum manifestans in signum et approbationem promissorum de alio matrimonio, et cùm aliâ muliere contrahendo tractavit, et nuntium fidelem cum instructionibus ad curiam romanam pro provisione super hâc obtinendâ destinavit, quam idem Carolus rex, de iis certificatus, de facto impediret. » — Sentence pour la dissolution du mariage de Louis XII. — Mss. de la biblioth. du roi, collection Dupuy, n° 347.
  20. Sur les diverses contestations de Landais avec les évêques, voyez dom Lobineau, Histoire de Bretagne, t. Ier, liv. XVIII, et dom Taillandier, continuateur de dom Morice, t. II, liv. XIV.
  21. Sur le sort de la famille Landais, dont les membres s’allièrent aux maisons les plus honorables du pays, on peut consulter avec fruit l’excellente notice de M. Levot dans la Biographie bretonne.
  22. Bertrand d’Argentré, liv. XII, ch. 20.
  23. Voyez l’information relative à cette affaire an tome II des Preuves de l’Histoire de dom Lohineau, col. 1401, information copiée sur l’original. — Archives de Nantes, arm. K, cass. A, n° 10.
  24. Response de Landays au premier chef d’accusation proposé par le procureur-général du duc. — D’Argentré, ch. 29, p. 727.
  25. D’Argentré.
  26. Histoire de d’Argentré, ch. 18.
  27. Dom Lobineau, Histoire de Bretagne, t. Ier, p. 742. On trouve le texte de cet acte avec celui de la déclaration des seigneurs qui en suivit la signature, dans les Preuves de dom Morice, t. III, col, 442.
  28. Ce sont les paroles mêmes de Landais répondant dans son interrogatoire aux imputations du procureur-général sur le seizième chef d’accusation, c’est-à-dire l’ordre donné par lui de démolir les fortifications d’Ancenis. — D’Argentré, liv. XII, p. 731.
  29. Mandemens du duc pour les monstres générales du pays afin de résister aux ennemis et traistres sujets qui le veulent assaillir, du 1er et du 11 octobre 1484. — Mandement au procureur de Lamballe pour envoyer à l’armée 1, 200 Lamballays, affin d’assiéger Ancenis. — Mandement à Morice de La Moussaye et à Pierre Huguet afin de tenir les monstres générales du diocèse de Rennes, 8 octobre 1484. — Mandement du duc contre Jehan de Challons, Françoise de Dinan, Jehan de Rieux, François de Laval, Louis de Rohan, seigneur de Guémené, Pierre du Pont, Jean de Coatmen, Pierre de Villefranche, etc., retirés en France et tenant Ancenis contre luy, ordonnant de leur courir sus, 3 octobre 1484.
  30. Voyez le texte de ce long manifeste, en date du 20 janvier 1485, aux Preuves de dom Lobineau, t. II, c. 1421.
  31. Mémoires sur Charles VIII, publiés dans le tome 1er des Archives curieuses de l’Histoire de France, d’après un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés.
  32. Histoire de dom Lobineau, liv. XX, p. 745.
  33. Chronique d’Alain Bouchart, liv. IV, f. CCII.
  34. Les privilèges des clercs engagés dans le mariage ne furent abolis en Bretag,e qu’en 1539. Voyer de La Porte, Recherches sur la Bretagne, tome Ier, p. 338.
  35. Alain Bouchart, f. CCIII.
  36. On lit ces mots par exemple dans un ouvrage assez souvent consulté, le Dictionnaire universel d’Histoire et de Géographie, de M. Douillet : « Le véritable crime de Landais aux yeux des seigneurs bretons était d’avoir voulu préparer la réunion de la Bretagne à la France. »
  37. Henri Martin, Histoire de France, tome VII, p. 192.
  38. Déclaration du 12 août 1485, Preuves de dom Morice, tome II, col. 471.
  39. Traité de Bourges du 12 novembre 1485. Preuves de dom Moricc, tome III, col. 485.
  40. Histoire de d’Argentré, liv. XII, p. 745.
  41. D’Argentré, p. 754.
  42. Jaligny.
  43. Quoique ce mariage n’ait jamais été consommé et qu’il ait dû être annulé deux ans plus tard, on conserve aux archives ducales quelques actes dans l’intitulé desquels la duchesse Anne de Bretagne prend la qualification de reine des Romains.
  44. Histoire de Henri VII, par F. Bacon, œuvres complètes, tome XIII, p. 165.