Physiologie du ridicule/9

(p. 71-76).


IX

DU RIDICULE APPLIQUE À LA POLITIQUE


Quoi de plus ridicule que l’inconséquence, l’importance et l’hypocrisie des intérêts sous le masque du patriotisme ? Quoi de plus risible qu’une médiocrité parvenue au pouvoir ; qu’un orateur ministre qui se bat les flancs pour prouver à une majorité flottante qu’elle doit lui accorder cette année le même budget contre lequel il a tant parlé l’année précédente ? Quel nom donnerez-vous à ce bon député, encore tout ému des serments qui lui ont acquis les voix de tous les libéraux de son département ; à ce naïf patriote qui se laisse entraîner par le charme d’un dîner ministériel à voter contre la foi jurée, et cela dans la ferme croyance que sa religion politique vient d’être éclairée par l’éloquence d’un avocat à portefeuille ? Que dire de ce franc révolutionnaire qu’une émeute a fait un personnage, et qui parle de sévir aujourd’hui contre tout ce qui pense à troubler l’ordre idéal de son gouvernement éphémère ; et de cet ancien défenseur de la presse, qui signe chaque jour des mandats de saisie contre les écrivains du parti dont il n’est plus ; et de cette classe de mécontents, toujours mécontents, quels que soient les dynasties, les gouvernements, les succès ou les revers, et toujours heureux d’être mécontents ?

Tous ces gens-là sont ridicules, et nous n’avons pas la prétention de chercher à démontrer une vérité si commune ; ce que nous voulons prouver, c’est qu’à leurs seuls ridicules ils doivent tous les avantages de leur position.

En temps de troubles, lorsque tout change, que devient l’homme fidèle à ses principes ? Un boudeur inutile, qui va se confiner dans quelque vieux château, s’il est de la classe châtelaine, ou dans quelque réduit champêtre, s’il appartient à celle des philosophes. Résigné à tout, plutôt qu’à se mêler aux intrigues qui surgissent de toutes parts à chaque révolution, il leur abandonne sans combat le terrain, et va condamner à la rouille qui ronge les meilleurs instruments dont on ne se sert pas, les talents, la capacité si nécessaires aux améliorations comme au rétablissement de l’ordre. Ce crime de lèse-nation, c’est la crainte de paraître ridicule qui l’en rend coupable. Tant d’hommes de mérite frémissent à la seule idée de voir leurs innocentes manies, leurs petits travers domestiques, dénoncés en termes burlesques dans quelque petit journal, ou exécutés en effigie dans le recueil amusant de la caricature. On saura qu’ils ont fait autrefois de mauvais vers ; que leur femme n’est pas jolie ; qu’ils ont un peu trop aimé la république, l’empire ou la légitimité : le beau malheur ! C’est pourtant à ces considérations puériles qu’ils sacrifient le crédit, la fortune, la puissance, et, plus que tout cela, le bien qu’ils pouvaient faire.

À mérite, même inégal, reconnaissez l’avantage de celui pour qui le passé est sans souvenirs, et le présent un abîme de joie où viennent s’engloutir les scrupules, les remords, s’il y a lieu, et jusqu’aux craintes de l’avenir. Avec quelle heureuse audace cet homme, dégagé des petits liens qui entravent la marche du génie, se livre-t-il aux destructions, créations, réactions, démissions, nominations ; enfin à toutes les améliorations qui doivent lui être profitables. On murmure tout haut de sa politique industrielle, de ses coups d’État fantastiques ; quelques feuilles restées indépendantes l’accablent d’épigrammes : il laisse dire, il laisse lire, il laisse rire, et, nouveau dieu du jour, il poursuit sa carrière en versant sur ses obscurs blasphémateurs un torrent d’ordonnances.

— En connaissez-vous de plus ridicule ? se demandent entre eux les administrés, qui sont depuis une heure à la file un jour de réception.

— Ma foi, non ! celui-là l’emporte sur tous ceux qu’on nous a donnés jusqu’à présent ; et, sans la crainte de voir mon frère perdre sa place, certes, rien ne m’aurait déterminé à faire une visite à un semblable original ; mais que voulez-vous ? il a droit de vie et de mort sur ma famille ; une destitution mettrait mon frère et tous ses enfants dans la misère : il faut me résigner.

— Voilà justement mon histoire, dit l’autre : j’ai sur les bras un grand diable de neveu dont je ne sais que faire ; il n’a jamais voulu s’astreindre à aucune étude sérieuse ; les plaisirs de Paris lui tournent la tête et le ruinent : je veux le reléguer pendant quelques années en province, et j’ai demandé pour lui la sous-préfecture de L… C’est une jolie petite ville, un peu turbulente, mais du reste fort agréable à habiter.

— Non pas les jours d’émeute, je pense, surtout pour un pauvre sous-préfet ; voyez plutôt M. D…

— Peu m’importe, reprit l’oncle solliciteur, ce sont ses affaires : une fois nommé, il fera comme les autres.

Effectivement, il a fait comme les autres. Il s’est chamaillé avec plusieurs autorités de son département ; on l’a dénoncé, il s’est défendu tant bien que mal ; on s’est moqué de sa prose, de son habit brodé, de ses grands airs, de son petit esprit ; et, de moqueries en moqueries, il est parvenu à l’une des plus belles préfectures de France.

Ah ! s’il est vrai que la malice humaine, cette hyène des déserts du monde, demande une proie, combien ne doit-on pas s’empresser de la rassasier en lui offrant à dévorer quelques bons ridicules ! Ce léger sacrifice accordé à sa gloutonnerie, on voyage sans crainte, sans obstacle dans le vaste champ de l’ambition ; et si, déjà pourvu en ce genre, vous pouvez lui offrir de plus quelque tic invétéré, quelque infirmité risible, c’est alors que votre fortune n’a plus de bornes.

Ravi de pouvoir vous appeler sourd, boiteux, bancal ou borgne, le peuple des envieux, des badauds goguenards, vous laissera monter sur ses épaules, s’il le faut, pour atteindre au but le plus élevé. Vous pourrez mener l’Europe du coin de votre table de whist, disposer des trônes et des portefeuilles, des places, et partant des consciences ; on citera votre esprit, vos bons mots, on vous en prêtera même ; vous passerez pour le protecteur des beaux-esprits, le séducteur des jeunes femmes, le modèle des ministres. Ce bon peuple, tout au plaisir de faire des quolibets sur votre manière de marcher, vous laissera parcourir la plus longue carrière galante et politique. Enfin il vous livrera ses destins, à la seule condition de lui fournir toujours de quoi se moquer et médire.

Vous, que le noble feu de l’ambition consume, dites-nous quels talents, quelles vertus, quels dévouements sublimes, ont jamais tant obtenu de la reconnaissance des peuples !