Physiologie du ridicule/18

(p. 150-158).


XVIII


À l’abri des tortures de la jalousie, M. Menival, qui vient de recevoir son billet d’invitation, s’informe auprès de tous les gens qui connaissent madame de Rochebelle du moyen de faire inviter à son bal l’ami d’Aulerive, cet aimable jeune homme qu’il aime comme un fils. En vain on lui répond que M. d’Aulerive doit être sur la liste des invités, que son billet lui parviendra plus tard, Menival ne se contente point de ces assurances ; il écrit à M. de Rochebelle pour s’assurer du fait. Dieu sait si l’on se moque du sujet et du style de la lettre ! Mais le bon Menival n’en sait rien ; il a obtenu ce qu’il désire pour son ami, il est content.

La sympathie, cette chaîne mystérieuse qui unit les espèces, n’est pas moins connue de la gent ridicule que de la gent amoureuse ; mais elle y exerce sa puissance d’une façon particulière ; c’est à la condition de se moquer réciproquement de leurs travers que deux êtres ridicules se lient d’amitié ; aussi le bel-esprit, le poëte Saint-Gervais, est-il, après M. d’Aulerive, l’ami, l’habitué le plus indispensable de Menival ; c’est lui qui le chante à sa fête, qui lui sert de point de réunion quand il veut donner une soirée économique.

— Saint-Gervais nous lit dimanche sa tragédie, j’espère que vous viendrez l’entendre, dit Menival avec cet air de confiance qui ne suppose pas un refus.

Et il trouve en effet beaucoup de gens assez désœuvrés ou assez résignés pour venir écouter cinq mortels actes, dans lesquels est déployé un trait de nos premiers temps de l’histoire de France, orné de sentences et d’antithèses.

Comme l’ouvrage ne présente rien de neuf, il ne donne matière à aucune contestation. Bercé par le retour des mêmes rimes, d’Aquitaine, de capitaine ; de valeur, de malheur ; de vertu, d’abattu ; de mémoire et de gloire, l’auditoire se livre à ce demi-sommeil indulgent qui est, après l’enthousiasme perfide, la plus douce illusion d’un auteur. M. Saint-Gervais se sentant si religieusement écouté, si délicieusement interrompu par les bravos de Menival, redouble de chaleur ; sa voix fait vibrer les nerfs des assistants. Ils ne croient pas qu’on puisse dire des choses ordinaires d’un accent si pénétré ; les gestes de l’auteur, ses coups de poing sur la table où le verre d’eau sucrée frissonne, sa voix émue, ses yeux brillants de larmes, enfin tout l’arsenal de la déclamation produit son effet. On se récrie d’avance sur les applaudissements qui attendent le chef-d’œuvre, et M. Saint-Gervais, bouffi de son succès, est presque aussi heureux que son cher Menival.

On lui demande s’il a mis beaucoup de temps à composer ce bel ouvrage.

— Quinze jours, dit-il ; il ne m’en faut pas davantage pour construire mon plan et dialoguer mes scènes. Si les acteurs du Théâtre-Français n’étaient pas si long à monter une pièce, j’en aurais déjà vingt de représentées ; mais ces gens-là ne comprennent rien à leurs intérêts. Je leur ai dit cent fois : « Que vous faut-il ? Une tragédie, une bonne comédie ? Eh bien, je m’engage à vous la fournir dans quinze jours ; mais vous ne mettrez pas plus de temps à la jouer que je n’en aurai mis à la faire ; sinon, je vous abandonne à votre malheureux sort. »

Eh bien, monsieur, ils aiment mieux consacrer trois mois à apprendre l’ouvrage d’un blanc-bec que de faire leur fortune avec un des miens.

Cette sortie modeste trouve bien quelques critiques, les plus polis vont en rire dans la chambre à coté ; mais, comme les plus traîtres restent pour approuver, rien n’altère la pureté des transports de l’auteur ; et pourtant l’on s’en moque, et Menival lui-même, que l’amitié domine sans l’aveugler, dit en lui-même : « Ce gaillard-là est d’un amour-propre forcené. » Eh ! qu’importent ces réflexions tacites, ces rires cachés, ces coups portés dans l’ombre à celui que le ridicule abrite ?

Le jour du bal est arrivé : M. de Rochebelle avait consacré deux cents louis à cette fête ; mais la nécessité d’avoir le meilleur orchestre, les plus belles fleurs, enfin toutes les supériorités du genre, venait de l’obliger à ajouter à cette somme ; car on ne peut avoir ce qu’il y a de mieux d’un côté sans se créer le besoin du mieux de l’autre. Quoi de plus ridicule que le manque d’ensemble ! Et, pour n’être point ridicule, on sait de quel sacrifice M. de Rochebelle était capable !

Ce jour-là sa femme était mise avec plus d’élégance encore que de coutume ; car le devoir des maîtresses de maison ne leur permet pas une riche parure, et il est rare qu’elles ne gagnent pas à la simplicité que l’usage leur impose ; mais, malgré sa beauté, ses gracieux sourires, il y avait une mélancolie profonde gravée sur le front de madame de Rochebelle ; sa grâce manquait d’abandon, et ses regards distraits semblaient fuir quelque objet dangereux.

Cette contrainte, cette défiance d’elle-même, cette émotion dont elle ne se rendait pas compte, c’était l’ouvrage de son mari : avant qu’il ne lui fît tant de plaisanteries amères sur l’amour qu’elle inspirait à M. d’Arthenay, elle n’avait pas le moindre soupçon de cet amour ; ses manières avec lui étaient simples et d’une franchise à déjouer tout projet d’intrigue ; mais depuis qu’elle se savait épiée, depuis que le mot le plus insignifiant, un regard, la démarche la plus innocente pouvait être interprétée d’une façon criminelle, elle éprouvait un trouble, une sorte de terreur qui lui donnait un air coupable, et elle se reprochait déjà ses craintes comme une faiblesse ; or, dès qu’une femme se fait un reproche injuste, elle est bien près de le mériter.

Si M. de Rochebelle, cédant tout naïvement à sa peur conjugale, avait éloigné M. d’Arthenay de chez lui ; s’il avait encouragé sa femme dans le dessein de ne plus se rencontrer avec le jeune séducteur, il est probable que, n’ayant pas occasion de le voir, madame de Rochebelle l’eût bientôt oublié ; mais on exigeait qu’elle le vît sans cesse dans le monde, qu’elle le reçût dans sa maison, qu’elle écoutât ses déclarations furtives qu’elle essuyât le feu de ses regards, et tout cela sans lui donner d’espoir. Le ciel devait punir un tel excès d’inconséquence.

M. d’Arthenay était trop bien exercé dans l’art de reconnaître et de mettre à profit les chances favorables à ses désirs, pour ne pas s’apercevoir du trouble que sa présence faisait naître dans l’esprit de madame de Rochebelle : un sot se serait cru adoré, mais l’amour-propre éclairé de M. d’Arthenay ne se méprit point sur la cause de ce trouble ; il devina l’obligation qu’il en avait aux avertissements d’un jaloux. Connaissant la profonde horreur de M. de Rochebelle pour tout ce qui pouvait jeter du ridicule sur un mari, il se promit bien de faire servir cette faiblesse à l’accomplissement de ses vœux.

— Elle n’a encore que de la crainte, pensa-t-il, j’en ferai de l’amour ; puis, lorsque nous serons d’accord, je m’établirai si bien, près du monde, dans l’attitude d’un amant malheureux, que le pauvre mari n’osera jamais me chasser comme un rival redoutable.

Ce plan arrêté, M. d’Arthenay en commença l’épreuve le soir même. La politesse exige qu’il danse avec la maîtresse de la maison ; elle le refuse une fois, deux fois ; mais enfin l’instant de la contredanse arrivé, il vient prendre sa main, et sans plus de préambule qu’on n’en met aujourd’hui à parler de ce qui importe le plus, il dit, de l’air le moins ému, mais du ton d’un homme qui risque le tout pour le tout : — Pourquoi me traiter si mal ? pour me décourager ? c’est peine inutile ; vous n’en ferez jamais autant que moi pour me détourner d’un sentiment dont je reconnais la folie ; mais puisqu’il est plus fort que ma volonté, que la vôtre même n’y pourrait rien, eh bien, n’y prenez pas garde.

Madame de Rochebelle, stupéfaite de cette singulière déclaration, reste quelques moments sans s’apercevoir que c’est à elle à commencer la figure. L’obligation de traverser la dispense de répondre à M. d’Arthenay ; cependant, elle aurait voulu profiter de cette occasion pour lui déclarer que ses soins la blessaient, l’importunaient ; mais, pour une âme élevée, le mensonge est un acte difficile, on s’y détermine lentement ; les mots n’arrivent point, on les trouve trop forts ou trop insignifiants : c’est qu’aucun d’eux ne rend la pensée. Et le temps se passe, les oisifs viennent mêler leurs phrases à la traverse ; le sujet qui préoccupe a déjà subi trois ou quatre remplaçants. Le moyen d’y revenir ? ce serait y donner trop d’importance ; le mieux est de paraître l’avoir oublié ; c’est ce que fit madame de Rochebelle.

N’importe, le coup avait porté ; la rougeur subite dont son beau front s’était couvert en apprenant qu’elle était aimée, l’affectation qu’elle mettait à regarder cet aveu comme une plaisanterie, une coquetterie vulgaire ; enfin, toute cette gracieuse hypocrisie à l’usage des jolies femmes, confirma M. d’Arthenay dans ses espérances.