Petites Confessions/Père Ollivier

Albert Fontemoing, éditeur (Collection « Minerva ») (Première sériep. 23-32).



LE PÈRE OLLIVIER




LE PÈRE OLLIVIER


Comme je m’étais égaré au faubourg Saint-Antoine, une affiche collée sur les murs de l’église Saint-Paul-Saint-Louis arrêta mon regard : elle annonçait le premier sermon du Père Ollivier pour le Carême. Je me rappelai la fameuse oraison funèbre prononcée au lendemain de la catastrophe du Bazar de la Charité et qui avait soulevé tant de clameurs, et j’entrai. C’était le soir, à l’heure où, la grande nef éclairée par les lumières des lustres et les bas-côtés toujours dans l’obscurité, les églises deviennent plus mystérieuses à la fois et plus intimes. Au pied de la chaire, de l’autel au baptistère, les fidèles se pressaient, hommes, femmes, jeunes gens, presque tous de petite bourgeoisie. La canne du suisse frappa les dalles avec un rythme majestueux, les rangs des auditeurs s’ouvrirent, une rapide curiosité parcourut la foule, puis le silence de nouveau régna.

Le Père Ollivier se dressait dans la chaire. De la place où j’étais, j’apercevais de profil cette tête forte et énergique, aux yeux durs et vifs, aux cheveux gris et ras, au nez comme cassé et écrasé. Il demeurait muet et pensif. Soudain, il étendit les bras, soulevant la capuche noire qui recouvrait sur les épaules sa robe blanche de Dominicain et lentement, gravement, accentuant les r, appuyant sur les e, il laissa tomber ces mots : « Les efforts de l’erreur et du mal sont en notre temps particulièrement dirigés contre la famille, et la famille n’est plus qu’un souvenir. Il faut donc travailler à la reconstituer, et puisque la famille naît du mariage, il nous faut étudier la vraie préparation au mariage. Telle préparation, tel mariage ; tel mariage, telle famille. »

Des minutes s’écoulèrent : il donnait à ceux qui devaient l’écouter le temps de comprendre toute la gravité du sujet qu’il allait traiter. Alors il exposa qu’il envisagerait la question au double point de vue des principes et des mœurs : 1er point : que doit être le mariage ? 2e point : ce qu’il est. Puis, sans autre préambule, il commença. Que voulait-il prouver ? que le mariage est d’institution divine. Il établit donc cette vérité sous la forme suivante : « Dieu est le principe de toute chose, et s’il a créé des êtres intelligents, tout être intelligent doit se gouverner selon sa loi. Donc l’homme étant la créature de Dieu, tout ce qui est dans sa vie et dans son être ne peut se régler en dehors de Dieu. Donc le mariage ne peut se faire en dehors de Dieu. » Dès lors ce raisonnement fut toute la première partie de son prêche. Il le reprenait de mille façons, le triturant comme une pâte molle, ou mieux, le démolissant, le reconstruisant, le redressant ainsi qu’un jeu de patience qui donnerait toujours de tous ses côtés et dans toutes ses combinaisons la même figure, puis l’envoyant comme un projectile en plein visage de l’auditeur, pour le persuader et le convaincre par un argument sans réplique. Les or, les donc, les par conséquent, les par suite, se suivaient les uns les autres, en hâte, pressés et se pressant, s’entraînant, se bousculant, et la voix forte, jamais adoucie, toujours emportée, ressemblait à une voix de général dominant la mêlée et poussant ses troupes à l’attaque, tandis que le bras droit sans cesse tendu, puis replié sur la poitrine, puis de nouveau en avant, d’un geste de commandement, montrait là-bas, sur la montagne du mal, l’ennemi infâme qu’il fallait mettre en fuite. Les mots souvent échappaient à sa pensée trop rapide : il saisissait au passage le premier que son esprit rencontrait, si abstrait qu’il fût, séduit même peut-être par ce qu’un mot très abstrait pouvait avoir pour les fidèles d’inconnu et de redoutable. Parfois aussi, son ardeur un peu calmée, il s’abandonnait à quelque tournure familière, les coudes sur le bord de la chaire : « Oseriez-vous dire que le mariage peut être préparé en dehors de Dieu ? Non! n’est-ce pas ? pas possible, pas possible. » Mais vite, vite, comme s’il eût commis une faute de tactique, il s’élançait sur ses syllogismes, les ressaisissait et les précipitait de nouveau à la bataille, puis, les bras en croix, la tête haute, la voix exaspérée, illuminé, il concluait.

Après une pareille avalanche de démonstrations, les fidèles éprouvaient le besoin de se reposer, le P. Ollivier aussi. Quatre ou cinq minutes passèrent ; le P. Ollivier buvait à même un petit flacon rempli d’un liquide noir et s’épongeait le front. Il lui restait à développer son deuxième point : le mariage tel qu’il se fait aujourd’hui. Vous devinez que ce mariage-là n’est point de son goût : il le repousse, il l’exècre. Ne vous attendez plus aux fatigants raisonnements de tout à l’heure. Le temps de rappeler son principe : Le mariage ne peut être préparé ni accompli en dehors de Dieu, et le voilà qui s’indigne, s’irrite, s’emporte, à la fois violent et ironique, amer et bonhomme. Appuyé au rebord de la chaire, penché vers les fidèles, il interpelle les hommes, puis les femmes, bien plus il interpelle celui-ci, il interpelle celle-là : « Mais, n’est-ce pas, vous, Monsieur, qui me regardez, vous voulez que votre belle-fille apporte une belle dot, de belles relations, de belles parentés ; et vous, Madame, qui baissez la tête, vous voulez que votre gendre soit un fonctionnaire d’avenir, ou un tripoteur heureux, ou un député prêt à toutes les compromissions ? Dieu se moque bien que votre bru ait trois ou quatre domestiques, ou s’habille chez les grands couturiers, et il se moque bien aussi que votre fils soit protégé par des politiciens influents, ou sur le point d’être décoré. Il se moque bien vraiment de tous vos beaux mariages, qui ne sont que de sots mariages et qui unissent entre eux des jeunes gens faits pour s’unir comme moi pour commander un régiment de cuirassiers. » Rien ne l’arrête, et, pareil aux moines prêcheurs du xvie siècle, il emprunte à son vocabulaire les termes les plus terribles et les plus expressifs : « Quelle infâme et fétide comédie que vos mariages ! s’écrie-t-il. Vous, Monsieur, vous rappelez-vous le temps de vos fiançailles ? Vous avez usé votre cœur et souillé votre corps aux plus viles débauches et vous avez osé, les lèvres polluées par toutes les baves, exiger que votre fiancée vous donnât des lèvres ignorantes de tout serment et de tout baiser, une âme vierge de toute pensée impure. Ah ! vous en aviez de bonnes ! Vous étiez las, brisé et malade, il vous fallait faire une fin. Vous vous étiez bien amusé, vous aviez, comme on dit, passé votre jeunesse, personne ne songeait à vous le reprocher, c’est admis, c’est approuvé : vous aviez droit, en récompense de toutes ces ignominies, à une jeune fille innocente et blanche. Et vous vous étonnez si l’adultère est dans votre maison !… » Qu’on ne trouble pas, à un pareil moment, le sévère prédicateur ! Qu’un étourdi ne se risque pas à parler ou à remuer une chaise ! « Dieu, disait-il, a créé l’homme capable de comprendre, d’aimer… » À ce moment, un murmure indiscret s’éleva et des souliers raclèrent le sol. « Il l’a fait aussi capable de se taire, s’écria le Père en se tournant brusquemont vers le téméraire auditeur, et je vous prie de vous taire et de ne pas bouger. »

Des sourires, je l’avoue, couraient sur les lèvres des fidèles et ces sanglants reproches semblaient causer plus de plaisir que de peine. Le P. Ollivier s’en aperçut bien. Il se redressa, leva les bras au ciel, puis se penchant de nouveau, d’une voix plus douce, il soupira : « Oh ! je le sais, mes prédications n’auront sur vous aucun effet. Les femmes spirituelles, qui sont là, diront demain dans leurs salons, en recevant leurs amies : « Oh! oh! il va un peu loin, ce brave Père ; il est impertinent, il est insolent ; mais il est si amusant ! » N’est-ce pas, je suis amusant ? Vous venez ici comme au théâtre. Et vos maris, messieurs vos maris, qui ont pour leur toit conjugal des principes qu’ils n’emportent jamais quand ils sortent, ils s’indigneront. « Comment a-t-il osé dire cela ?… Non, non, c’est trop. » Et ils vous empêcheront de revenir. Je ne me leurre d’aucune illusion. » Cette tristesse cependant ne dura pas : elle se changea en colère : du haut du ciel, la vengeance divine guettait toutes ces âmes légères et vaines. Dieu bientôt s’amuserait de ces pécheurs endurcis, et rirait, et le P. 0llivier, lui aussi, s’amuserait et rirait. À chacun son tour. Ridebo ego quoque

Comme dix heures sonnaient, et que les auditeurs quittaient l’église, un homme, de petite taille, bedonnant et voûté, caché dans un grand manteau noir, traversa d’un pas fatigué le long couloir qui va de la sacristie à la rue Saint-Antoine… Un feutre ecclésiastique cachait son front et aussi un peu ses yeux, qui apparaissaient bons et timides… Il parlait doucement, onctueusement, avec son compagnon. À la grille, une voiture l’attendait ; il y monta avec peine ; on vit alors qu’il portait une robe blanche. C’était le Père Ollivier.