Petit cours d’histoire de Belgique/p03/ch2

Maison d'édition Albert De Boeck (p. 53-63).

CHAPITRE II

Les Croisades.


§ 1. — Cause des croisades.


On appelle croisades huit grandes expéditions militaires, entreprises au XIIe et au XIIIe siècle par les chrétiens contre les Musulmans.

Elles durent ce nom à la croix d’étoffe rouge que les guerriers portaient sur la poitrine.

Les croisades avaient pour but principal d’unir tous les chrétiens contre les Mahométans, qui menaçaient de conquérir l’Europe et de détruire le christianisme.

Mais, pour enflammer les cœurs, on proposa de délivrer les lieux saints, que les Turcs profanaient indignement, et où ils infligeaient mille tourments aux nombreux pèlerins qui allaient en Terre-Sainte.

§ 2. — Godefroid de Bouillon.


1. Avant la Croisade. — Godefroid de Bouillon, né à Baisy, près de Genappe, en 1061, se distingua de bonne heure par sa bravoure et sa force de corps extraordinaire.

À peine âgé de dix-sept ans, il défendit avec une rare vaillance son château de Bouillon contre le comte Albert de Namur qui voulait le lui ravir.

Il servit ensuite avec éclat sous la bannière de son suzerain, l’empereur d’Allemagne. À la bataille de Volksheim, en 1080. il perça, dit-on, du fer de son étendard, le prince Rodolphe de Souabe révolté contre l’empereur. Puis il accompagna celui-ci en Italie et assista à la prise de Rome.

L’empereur, en retour de ses brillants services, le nomma duc de Basse-Lotharingie.

2. Première croisade (1096-1099). — Le moine Pierre l’Ermite, après un pèlerinage à Jérusalem, fut chargé par le pape Urbain II} d’aller prêcher partout la guerre sainte. Monté sur un âne, il parcourut la Belgique et la France, racontant aux populations indignées les souffrances des chrétiens d’Orient et des pèlerins qui allaient en Palestine. Son éloquence grossière mais persuasive produisait sur le peuple un effet prodigieux. Aussi, en 1095, au concile de Clermont en Auvergne, la proposition du souverain pontife d’aller délivrer le tombeau du Christ fut accueillie avec un enthousiasme indescriptible : Dieu le veut ! Dieu le veut ! criait-t-on de toutes parts. La liberté fut promise aux serfs qui se joindraient à l’expédition.

Aussitôt une ardeur fiévreuse anima toute l’Europe. Partout se poursuivirent activement les préparatifs du grand et périlleux voyage. Au mois d’août 1096, le duc de Basse-Lotharingie Godefroid, avec 80.000 fantassins et 10.000 cavaliers, s’achemina par la vallée du Danube vers la ville de Constantinople. Six armées se réunirent successivement sous les murs de cette ville. La vue de cette cité superbe alluma les convoitises des chrétiens. Mais Godefroid, s’opposant à leurs désirs, fit conclure une alliance avec l’empereur grec, qui promit d’aider au succès de l’expédition.

Les croisés passèrent sur la rive asiatique du Bosphore. L’armée s’élevait au chiffre formidable de 600.000 combattants. Dix-neuf nations, différentes de langage et de mœurs, s’y trouvaient rassemblées.

L’armée chrétienne arriva bientôt en vue de Nicée. Cette ville était solidement fortifiée et bien défendue : néanmoins elle fut obligée de se rendre aux Grecs, alliés des croisés. Peu de temps après, une grande bataille fut livrée dans la plaine de Dorylée : la redoutable cavalerie du sultan d’Iconium fut dispersée, et les croisés firent dans son camp un riche butin. Au milieu du combat, la force de Godefroid de Bouillon et son intrépidité avaient fait l’admiration des deux armées. « Les bataillons musulmans qui reçurent le premier choc du duc Godefroid, dit un chroniqueur, purent croire que la foudre tombait au milieu d’eux ». De ce moment son nom devint la teneur de l’Orient. D’autres Belges d’ailleurs acquirent bientôt un grand renom : le comte Robert de Flandre mérita les appellations glorieuses de « fils de saint Georges » et d’« épée des chrétiens ».

Les croisés s’engagèrent alors à travers l’Asie-Mineure. Mais cette marche fut signalée par des souffrances inouïes. Les Turcs avaient dévasté tout le pays. La faim et la soif firent de terribles ravages parmi les chrétiens. Les chevaux et les bêtes de somme périrent. Les hommes eux-mêmes, épuisés, jonchaient la route de leurs cadavres : on vit jusqu’à cinq cents personnes mourir de soif en un seul jour. À la fin de l’année 1097, on atteignit enfin les rivages de la Méditerranée, où les chrétiens purent se rétablir de leurs maux. On rapporte que, dans ces parages, Godefroid de Bouillon vit un jour, à la chasse, un pèlerin poursuivi par un ours, et sur le point de succomber. Le prince s’élança contre la bête monstrueuse et parvint à l’abattre, mais lui-même fut grièvement blessé à la cuisse.

La marche reprise, on ne tarda pas à découvrir la fameuse ville d’Antioche, qui s’élève dans une situation ravissante sur les bords de l’Oronte. Cette immense et riche cité était environnée de remparts formidables munis de trois cent soixante tours. Vingt mille fantassins et sept mille cavaliers la défendaient. On entama les travaux du siège. Mais sur les rives délicieuses du beau fleuve, les croisés s’amollirent, et le désordre s’introduisit parmi eux. Aussi les assiégés, dans une multitude de petits combats, leur infligèrent des pertes cruelles. Ce fut la valeur et la prudence du héros belge qui sauvèrent les chrétiens. Ni casque ni cuirasse ne pouvaient résister au tranchant de sa redoutable épée ; d’un seul coup, il fendit un jour, dit-on, un sarrazin gigantesque tout bardé de fer.

Une moitié chéy sur le prêt verdoyant
Et ly aultre moitié demeura sur Bançant [1]


raconte un vieux poète. Le siège traîna en longueur. Les vivres commencèrent à faire défaut. La famine bientôt se fit, si affreusement sentir, que les chrétiens mangèrent des animaux morts et même des cadavres de Mahométans ! Mais Bohémond, prince de Tarente, parvint à corrompre l’émir Phiroüs. Par une nuit sombre d’orage, tandis que le tonnerre grondait, que les éclairs brillaient, les chrétiens s’approchèrent sans bruit de la ville. Des échelles de corde leur furent jetées du haut des murs. Les croisés escaladèrent les remparts et la ville fut prise. Dix mille hommes furent massacrés.

Trois jours plus tard, les chrétiens y étaient asiégés à leur tour. Le sultan de Mossoul, Kerbogd, arrivait en effet avec une armée innombrable, et il investit la ville. Les croisés sans vivres subirent encore une fois les plus horribles souffrances. Torturés par la faim, accablés par les muladics, ils tombèrent dans un morne désespoir, tant leur perte paraissait inévitable. Mais un jour, un prêtre de Marseille, nommé Pierre, se présente devant les chefs des croisés. Saint André, leur dit-il, lui a révélé le lieu où se trouve cachée la lance qui a percé le flanc du Sauveur sur la croix. On fouille, un trouve une lance en effet, à l’endroit désigné. Cette découverte relève tous les cœurs, l’enthousiasme et l’espérance se raniment. Pleins d’une confiance invincible, les croisés sortent de la ville, en chantant les psaumes ; ils fondent sur les infidèles avec une impétuosité irrésistible et remportent une victoire complète : cent mille Musulmans périrent ! Ce succès prodigieux et incompréhensible ne parut expli-1 cable que par l’intervention divine.

Cette fois la roule de Jérusalem était libre ! Cependant la peste décima six mois encore les chrétiens dans Antioche. Quand ils s’éloignèrent enfin de ce séjour funeste, ils n’étaient plus que cinquante mille combattants ! Les croisés traversant alors les riches vallées du Liban, foulèrent bientôt le sol de la Terre Sainte. À mesure qu’ils parcouraient ces lieux célèbres, une ardeur nouvelle les enflammait. Quand enfin, des hauteurs d’Emmaüs, ils virent la fameuse ville pour laquelle ils avaient tant souffert, ce fut un délire dont rien ne peut donner l’idée. Un même cri sortit de toutes les poitrines : Jérusalem ! Jérusalem ! Puis les croisés fondirent en larmes, et tombèrent à genoux, les mains tendues et baisant la terre.

On s’occupa aussitôt avec la plus grande activité des travaux du siège. Mais la ville était gardée par soixante mille Sarrazins. Elle résista pendant trente jours, et les croisés souffrirent beaucoup : une chaleur intense avait desséché le torrent du Cédron, et les citernes étaient empoisonnées. Les préparatifs terminés, on fit procession solennelle à la montagne des Oliviers. Puis le 14 juillet 1099, à l’aube, un assaut furieux fut livré. On se battit tout le jour avec un acharnement extraordinaire, mais sans résultat. Le lendemain, l’assaut recommença. On Parvint à pousser près des murs de hautes tours roulantes, munies de pont-levis. La tour de Godefroid de Bouillon s’approcha d’abord : aussitôt que le pont-levis fut abattu sur les remparts, deux frères de Tournai, Léthalde et Engelbert, s’élancèrent les premiers sur les murs. Godefroid les suivit, Au même moment, sur un autre point, Robert de Jérusalem et l’illustre héros normand Tancrède parvenaient aussi aux remparts. La ville fut bientôt prise. Alors commença un effroyable égorgement : Juifs et Musulmans tombèrent en foule sous les coups des chrétiens en fureur. Le sang coulait à flots ; à la mosquée d’Omar, il arrivait jusqu’au poitrail des chevaux. Ces déplorables excès durèrent huit jours : mais Godefroid n’y eut point de part : la ville prise, il était allé, pieds nus, se prosterner sur le tombeau du Christ.

Dix jours plus tard, les chefs croisés réunis décidèrent d’élire, comme roi de Jérusalem, le plus sage et le plus brave d’entre eux : Godefroid fut désigné d’une voix unanime, mais il n’accepta que le titre d’avoué et baron du Saint Sépulcre : « À Dieu ne plaise, dit-il, que je porte une couronne d’or où mon Sauveur n’a porté qu’une couronne d’épines ! »

À peine élu, le nouveau roi dut reprendre les armes : le 15 août 1099, il attaqua dans la plaine d’Ascalon, une nombreuse armée égyptienne, et remporta sur elle une éclatante victoire.

Alors les croisés reprirent le chemin de l’Europe, et Godefroid resta en Terre Sainte avec trois cents chevaliers. Des succès brillants étendirent peu à peu le royaume naissant. Mais Godefroid s’occupa surtout de l’organisation intérieure de ses États et divisa en trois cents fiefs, qu’il distribua à ses chevaliers.

Malheureusement, son règne fut éphémère. Au retour d’une expédition dans le Nord, l’émir de Césarée, qui s’était soumis à son pouvoir, lui offrit de beaux fruits, empoisonnés dit-on. Bientôt après, Godefroid fut incommodé ; le mal empira, et cinq semaines plus tard, le héros expirait à l’âge de trente-neuf ans. Il eut un digne successeur dans son frère Baudouin ier.


2. Première croisade (1096-1099). — La première croisade fut prêchée, sur l’ordre du pape Urbain II, par un simple moine de Picardie, nommé Pierre l’Ermite. Elle fut décidée au concile de Clermont, en 1095. Six corps d’armée se formèrent dans les différentes parties de l’Europe, et se réunirent sous les murs de Constantinople. Le nombre des guerriers chrétiens s’élevait à 600.000. Parmi les chefs les plus illustres, on distinguait Godefroid de bouillon et le comte Robert de Flandre.

Cette formidable armée franchit le Bosphore, s’empara de Nicée, et remporta une grande victoire à Dorylée. Elle traversa ensuite péniblement l’Asie-Mineure et s’empara de la grande ville d’Antioche. Mais elle-même fut assiégée dans cette ville par une armée innombrable. Après y avoir souffert toutes les horreurs de la famine, elle parvint enfin à disperser les assiégeants.

Au commencement de l’année 1099. les Croisés arrivèrent sous les murs de Jérusalem au nombre de 50.000 seulement. Après un siège de trente jours, ils prirent la ville. Ils signalèrent leur victoire par un effroyable égorgement des Turcs et des Juifs : Godefroid de Bouillon n’eut point de part à ces excès (15 juillet 1099).

Le prince belge fut alors nommé roi de Jérusalem. Mais il prit seulement le titre d’avoué et baron du Saint Sépulcre. Il divisa son royaume en trois cents fiefs, et les distribua aux chevaliers demeurés avec lui [2]. Malheureusement, il mourut dès l’année suivante, empoisonné, dit-on, par l’émir de Césarée (1100).

§ 3. — Baudouin IX (1195-1205).


1. Son gouvernement. — Baudouin devint comte de Flandre et de Hainaut à la mort de son père, Baudouin le Courageux, en 1195.

Audacieux et intrépide, le jeune souverain osa prendre les armes contre le roi de France, qui détenait injustement le comté d’Artois. Une lutte glorieuse contre son royal suzerain lui rendit le nord du comté (traité de Péronne, 1200).

Le comte mérita encore l’affection des villes par une habile administration et des lois sages. On lui a décerné le titre de législateur du Hainaut.

2. Quatrième croisade (1202-1204). — En dépit d’une deuxième et d’une troisième croisade, les Mahométans avaient, reconquis le royaume de Jérusalem. Saladin, illustre sultan de Mossoul, avait fait prisonnier, à la bataille de Tibériade, le roi Gui de Lusignan, et la ville sainte lui avait ouvert ses portes (1187). Le pape Innocent III décida une quatrième croisade. Foulques, curé de Neuilly, fut chargé de prêcher la guerre sainte. Un grand tournoi venait précisément de réunir en Champagne toute la noblesse des pays d’alentour. Au milieu de cette brillante assemblée, Foulques parla avec une éloquence qui entraîna tous les cœurs, et une multitude de gentilshommes prirent la croix. Mais aucun roi ne parut dans les rangs de l’armée chrétienne.

Une cruelle expérience avait démontré combien la voie de mer était préférable en tous points à la voie de terre. Les croisés députèrent donc des ambassadeurs à la république de Venise pour en obtenir des vaisseaux, car cette ville, reine de l’Adriatique, était alors la première des puissances maritimes. Les Vénitiens demandèrent, pour transporter l’armée chrétienne en Terre Sainte, une somme de 85.000 marcs d’argent, c’est-à-dire, en monnaie actuelle, quatre millions de francs, somme énorme pour cette époque. Les croisés ne pouvant la fournir, il fut décidé qu’ils s’acquitteraient en faisant la conquête de Zara pour les Vénitiens. Cette ville fut prise en effet. Mais alors un jeune prince grec, nommé Alexis, vint supplier les seigneurs chrétiens de rétablir, sur le trône impérial de Constantinople, son père qui en avait été renversé. Il promettait en retour 200.000 marcs d’argent et un corps de dix mille hommes pour la conquête de la Palestine.

Séduits par d’aussi brillantes promesses, les croisés firent voile vers Constantinople, malgré les protestations indignées du Souverain-Pontife (1203.)

Leur fiotte, contournant les rivages célèbres de la Grèce, pénétra dans les Dardanelles et parut bientôt en vue de Constantinople. À l’aspect de cette cité merveilleuse, de ses palais, de ses dômes, de ses minarets, de ses flèches dorées qui étincelaient au soleil en nombre infini, de ses campagnes splendides, éblouissantes de lumière et baignées par une mer d’azur, les croisés furent saisis d’admiration et de crainte. « Sachez, dit le chroniqueur Villehardouin, qu’il n’y eut si hardi à qui le cœur ne frémit, et chacun regardait ses armes, dont il aurait bientôt besoin ».

Une magnifique année de 60.000 Grecs était rangée sur le rivage. Les croisés descendirent dans des barques, et quand ils furent près du bord, ils sautèrent dans l’eau et fondirent sur l’ennemi. Mais ces Grecs dégénérés, sans même essayer leurs armes, tournèrent le dos et coururent s’enfermer dans leurs murs. Le siège commença aussitôt. Dès le second jour, la ville était prise. L’usurpateur avait profité de la nuit pour s’enfuir avec ses trésors en Asie. Isaac l’Ange, tiré de sa prison, reprit la couronne et la pourpre ; il s’occupa immédiatement de satisfaire les croisés qui attendaient, campés en dehors des murs, l’exécution des promesses du prince Alexis.

Mais bientôt une nouvelle révolte éclata : Alexis est étranglé, son père lsaac étouffé, et Murzuphle se fait proclamer empereur. Les croisés résolurent de punir ces forfaits. Au printemps, le siège fut repris : les Vénitiens attaquèrent le port, et les croisés les remparts ; au bout de trois jours, les assiégeants s’emparaient de la ville. Alors les palais et les temples furent l’objet d’un pillage effréné ; les vainqueurs mirent la main sur tous les objets précieux, et détruisirent une infinité de chefs-d’œuvre qui ornaient cette capitale célèbre ; enfin, un immense incendie, dû peut-être à un accident, s’étendit sur une lieue carrée et consuma une grande partie de la ville. Les Flamands rapportèrent de là, dit-on, le dragon de cuivre qui surmonte encore aujourd’hui le beffroi de la ville de Gand.

Les croisés songèrent alors à organiser leur conquête. À l’unanimité, les douze chefs désignés comme électeurs décernèrent la pourpre au comte de Flandre, dont l’étendard avait flotté le premier sur les remparts de la ville, et Baudouin IX s’assit sur le trône glorieux des empereurs d’Orient. Mais une fin tragique rendit ce règne aussi éphémère que celui de Godefroid de Bouillon : l’empereur périt dès l’année 1205, sous les murs d’Andrinople, dans un combat contre Joannice, roi des Bulgares. Celui-ci, dit-on, fit enchâsser d’or le crâne de son illustre et malheureux adversaire, et s’en lit une coupe réservée pour les festins.

Cette mort du prince belge resta environnée de mystère. Aussi, vingt ans plus tard, une étrange aventure vint troubler le gouvernement de sa fille Jeanne, devenue comtesse de Flandre. Il y avait, dans les bois de Glançon, près de Valenciennes, un vénérable ermite à barbe blanche, qui s’était bâti une humble retraite avec des branches de genêt. Un seigneur prétendit reconnaître en lui Baudouin IX. À cette nouvelle, les habitants de Valenciennes, se souvenant que Baudouin était né dans leurs murs, accourent avec empressement et acclament le solitaire : « Vous êtes notre comte, s’écrient-ils, vous êtes notre seigneur ! » L’ermite protesta d’abord vivement ; puis paraissant céder à ces témoignages d’affection, il avoua qu’il était en effet Baudouin IX ; il leur fit même un touchant récit de sa longue captivité. Bientôt après, revêtant le manteau impérial, il fit son entrée à Valenciennes, au milieu d’un enthousiasme incomparable. Les seigneurs, peu satisfaits de la comtesse Jeanne, affluèrent avec de riches présents. Il fut accueilli avec la même allégresse dans toutes les grandes villes, à Lille, à Bruges et à Gand. À leur tour, les ducs de Brabant et de Limbourg lui envoyèrent des ambassades, et le roi d’Angleterre lui fit proposer une alliance pour attaquer la France.

Mais, au milieu de ces transports universels, la comtesse Jeanne protestait avec énergie, déclarant cet homme un imposteur. Le roi de France intervint. Il invita le prétendu comte à Péronne, où celui-ci se rendit dans une riche litière, précédée de la couronne impériale, et escortée d’un brillant cortège de plus de cent chevaliers. Le roi lui fit un accueil affectueux, l’embrassant et l’appelant son oncle. Mais il acquit bientôt la conviction qu’il n’avait devant lui qu’un aventurier : celui-ci avait oublié jusqu’au lieu de son mariage ! Rentré à son hôtel, le faux Baudouin, se jugeant en péril, s’esquiva pendant la nuit, laissant ses partisans dans le plus étrange embarras. Quelques mois plus tard, il fut arrêté en Bourgogne par un seigneur qui le vendit à la comtesse de Flandre, pour quatre cents marcs d’argent. Le pauvre diable, tombe du faite des grandeurs dans l’ignominie, fut pendu à Lille. « Je suis, dit le vieillard avant de mourir, un pauvre homme qui ne dois être ni comte, ni duc, ni empereur. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par le conseil des chevaliers, de dames et de bourgeois de ce pays. » C’était en effet, un ancien ménestrel, originaire de la Bourgogne et appelé Bertrand de Rays. Longtemps néanmoins on accusa Jeanne de parricide.

Quatrième croisade (1202-1204). — Les Mahométans ayant reconquis la Palestine, une quatrième croisade fut prêchée en 1202. Les croisés s’embarquèrent à Venise, car la voie de mer était préférable à la longue route de terre. Leur chef principal était Baudouin IX. La flotte chrétienne, au lieu de voguer vers Jérusalem, fit voile pour Constantinople, qui fut prise d’assaut en 1201.

Baudouin IX obtint la couronne impériale, mais il périt l’année suivante dans un combat contre les Bulgares (1205).

§ 4. — Résultats des croisades.


Les croisades coûtèrent des sommes fabuleuses, elles dévorèrent des millions d’hommes, la fleur de la population européenne, sans aboutir à la conquête de la Terre Sainte. Mais elles produisirent néanmoins des résultats immenses, qui valaient bien le prix dont ils furent payés.

1. Indépendance de l’Europe. — Le but principal des organisateurs de la croisade fut pleinement réalisé ; avant tout, il fallait sauver l’Europe du mahométisme ; or, la prise de Constantinople par les Turcs fut retardée de trois siècles, jusqu’en 1453. À cette époque, l’Europe s’était réorganisée et la noblesse soumise au pouvoir des princes. Ceux-ci, disposant de toutes les forces de leurs états, pouvaient résister victorieusement aux Turcs, dont les conquêtes, en effet, furent limitées à la presqu’île des Balkans.

2. Situation politique intérieure. — Les croisades préparèrent la chute de la tyrannie seigneuriale, et le retour des serfs à la dignité d’hommes libres.

Certes les nobles conquirent « gloire et grand renom » aux champs lointains de la Palestine, mais ils perdirent leur puissance. Au départ, ils vendirent leurs propriétés pour avoir l’argent nécessaire aux frais du voyage ; Godefroid de Bouillon, par exemple, céda ses châteaux à l’évêque de Liège et à des prélats du voisinage. La petite noblesse surtout ne put réunir les ressources indispensables qu’en faisant argent de ses biens, et en accordant la liberté à des milliers de serfs moyennant une redevance. Partis, la plupart des seigneurs ne revirent jamais leurs foyers. Ceux qu’un hasard providentiel sauva des périls, revinrent épuisés et ruinés. Ainsi l’aristocratie fut affaiblie sous le double rapport du nombre de ses membres, et des possessions territoriales qui étaient la base de son omnipotence.

Au contraire, les classes inférieures se relevèrent. Beaucoup de serfs, nous venons de le dire, achetèrent leur liberté à prix d’argent : d’autres l’obtinrent pour avoir porté les armes en Palestine. Ceux mêmes qui restèrent dans le servage jouirent en l’absence du maître, d’une demi-liberté que le seigneur dut bien leur laisser à son retour. Il n’y avait de là qu’un pas jusqu’à la liberté complète : il fut bientôt franchi [3].

3. Prospérité matérielle. — Les croisades donnèrent un remarquable essor à l’industrie, au commerce et, par suite, à la richesse des villes. Pour cette multitude infinie d’hommes que l’Europe déversait périodiquement sur l’Asie, il fallut des vêtements et des armes ; pour les chevaux, des harnais. Ce fut le point de départ d’une activité qui ne s’arrêta plus. D’ailleurs, les croisés s’initièrent en Asie à bon nombre d’industries nouvelles, à des procédés meilleurs de fabrication ; ils en rapportèrent le travail perfectionné du verre, des glaces, des étoffes précieuses, de la soie, etc. Ils y virent pour la première fois tourner les ailes des moulins à vent.

À la suite des chevaliers, les marchands à leur tour, voyageurs pacifiques, couvrirent de leurs vaisseaux la route maritime de l’Orient ; ils nouèrent des relations

  1. Nom du cheval.
  2. On lui attribue à tort le code de lois célèbre appelé les Assises de Jérusalem
  3. La comtesse Marguerite de Constantinople supprima le servage dans ses domaines personnels en 1252. — Henri le Guerroyeur, duc de Brabant, l’avait devancée de quelques années dans cette voie glorieuse.