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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 229-232).


BIZET

(1838-1875)



Il aurait soixante-treize ans…

C’est encore le solide gaillard, large d’épaules, au sourire épanoui, à la chevelure touffue et à la barbe abondante. Ce beau blond est un beau blanc maintenant. Pas un cheveu ne manque, ni une dent. Comme il faisait à trente ans, il pourrait encore, en un déjeuner d’amis, broyer d’un coup une écrevisse tout entière dans sa puissante mâchoire, et la manger ensuite…

Sa carrière a été un triomphe continu. Avec Saint-Saëns et Massenet, ses contemporains ou à peu près, il forme, à l’Institut, une belle trinité musicale, bien française, ne devant rien qu’à la culture française. À la grâce logique et à la grâce athénienne de l’auteur de Samson et Dalila, à la tendresse passionnée du musicien de Manon, il a ajouté son sens de la couleur et du pittoresque. Son œuvre est avant tout une œuvre de vie et de lumière, car c’est bien la lumière qu’il chanta toujours, soit sur les tambourins de l’Espagne, soit dans le crissement des cigales de Provence…

Avec un sourire qui en dit long, il songe souvent au passé, à ses débuts si difficiles, à cette Carmen si contestée, aujourd’hui universellement jouée, admirée, acclamée… Aussi, accrue encore par l’expérience, sa bienveillance est-elle infinie pour les Jeunes, qu’il aime et qu’il aide toujours comme des frères, non comme des confrères.

Ce soir, il est à l’Opéra-Comique. Il a voulu entendre Louise, de Charpentier, dont il ne connaissait encore que la partition. Il écoute, attentif et silencieux. Et celui qu’on pourrait, à cause de son sens de la couleur, nommer le Delacroix de la musique, est charmé par cette musique ardemment colorée.