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Pensées de toutes les couleurs/DES QUALITÉS ET DES TRAVERS

Calmann-Lévy, éditeurs (p. 109-150).


DES QUALITÉS ET DES TRAVERS


L’admiration ne va jamais sans un peu d’envie.

L’âge pousse à la pitié plus qu’à la justice.

À partir de la quarantaine — souvent même plus tôt — les femmes disent un âge, et non leur âge. Bien des hommes aussi d’ailleurs…

La première chose à apprendre aux enfants, c’est la bonté. Malheureusement, c’est une qualité moins faite de raisonnement que de tempérament ou d’expérience.

Il faut une âme véritablement chrétienne pour se réjouir pleinement du succès « d’un qui travaille dans la même partie ».

Les vraies coquettes veulent plaire toujours et à tous, depuis le prince du sang jusqu’au chiffonnier. Les aveugles seuls ne comptent pas pour elles. Encore leur arrive-t-il de caresser le chien pour être appréciées par le propriétaire…

La Bonté ?… Mais c’est la fleur humble et frêle
Qui discrètement, dans son cœur fermé,
Semble conserver son parfum pour elle…
Et tout l’air qui passe en est embaumé !

Avoir du bon sens à nos yeux, c’est penser comme nous pensons nous-mêmes.

On n’est vraiment bon que quand on est trop bon et même un peu bête.

La bonté donne de telles joies que je soupçonne plus d’un méchant d’être bon… par égoïsme.

J’ai toujours détesté les gens dont l’impitoyable blague s’attaque à tout et à tous. Jeu facile, d’ailleurs. L’indulgence est plus malaisée.

La charité est comme le grain qui vole. Même dans un mauvais terrain, il germe toujours.

Plus il est obscur, plus le courage est grand.

La compassion ne dure qu’autant qu’elle s’est précisée. On parle pendant cinq minutes d’un désastre public dont on n’a pas été le témoin ; et on se lamente indéfiniment sur un pauvre petit chien dont on a vu écraser la pauvre petite patte.

La comparaison avec le malheur d’autrui peut apporter quelque soulagement à notre propre malheur ; mais ce soulagement est si égoïste qu’on rougit d’y avoir recours.

Heureux ceux qui ont l’esprit curieux même des choses infimes : ils ne connaissent jamais l’ennui.

Si l’homme a le droit d’être fier des conquêtes qu’il a faites, il a le devoir d’être humble devant celles qui lui restent à faire.

La compassion pour autrui est faite du souvenir de nos souffrances passées et de la crainte de nos souffrances à venir.

On voit le ciel à travers son âme ; aussi est-il des gens pour lesquels il n’est jamais complètement bleu.

On est charitable par snobisme, par besoin d’activité, par orgueil, par tradition, que sais-je ?… Quelquefois aussi par charité.

Le trop grand confortable est débilitant. Il est bon de souffrir un peu des petites choses ; cela habitue à supporter les grandes.

On se plaignait jadis des gens qui parlaient trop « cheval ». Que dire aujourd’hui de ceux qui parlent « auto » !

L’impartialité est parfois le plus difficile des courages.

Quand on aime les enfants et les animaux, on ne peut se défendre d’une défiance instinctive pour ceux qui ne les aiment pas.

Il est plus malaisé de se défaire d’un défaut ancien que d’acquérir une qualité nouvelle.

Ce qu’il y a d’admirable, de vraiment divin dans la bonté, c’est qu’elle est non pas à double tranchant, mais à double épanouissement, si l’on peut dire. En effet, elle cause autant de joie à celui qui donne qu’à celui qui reçoit.

Les hommes sont des enfants toute leur vie. Rien ne le prouve davantage que leur goût pour les décorations, les croix, toute la ferblanterie de la vanité.

L’ennui est une des plus grandes maladies de l’âme ; c’est aussi celle dont le traitement est parmi les plus difficiles.

Nous en voulons quelquefois aux gens d’être ennuyeux, jamais d’être ridicules. Nous leur savons même un certain gré de l’amusement involontaire qu’ils nous procurent.

Qu’un envieux entende parler du succès d’un ami, et il est aussitôt tenté de crier : « Au voleur ! »

L’égoïste est optimiste quand il s’agit des autres : c’est plus simple et plus commode.

Quand son intérêt est en jeu, un égoïste en arrive facilement à cette monstruosité d’en vouloir aux malades de ce qu’ils sont malades et aux bien portants de ce qu’ils se portent bien.

Il y a des gens très exactement inexacts. J’ai connu une personne qui était toujours, à une seconde près, de dix minutes en retard.

Si nous nous plaisons tant à constater les fautes d’autrui, c’est que nous croyons trouver dans cette constatation une excuse à nos propres fautes.

Chez certains, l’égalité d’humeur c’est l’égalité de mauvaise humeur.

Pour la coquetterie des femmes, le suffrage féminin compte double, et triple quand il s’y mêle — comme presque toujours — une bonne dose de jalousie.

Si les femmes n’ont pas la fidélité du chien, du moins en ont-elles le flair. Il ne leur faut pas longtemps pour reconnaître ceux qui les aiment.

La gourmandise, c’est la curiosité de l’estomac.

Que les gens toujours grincheux soient une minute aimables, on leur en sait un gré infini ; mais que les gens toujours aimables soient une minute grincheux, on ne le leur pardonne pas.

Heureux ceux qui conservent, jusqu’à la fin de leur existence, un goût vif et précis !

L’activité de l’homme peut se comparer au gaz dont le ballon est rempli. Trop dense, il le tend jusqu’à le faire éclater ; trop rare, il ne le gonfle qu’à peine et le rend impropre au moindre vol.

On traite volontiers d’imbéciles les gens dont on ne partage pas les goûts.

Par un inconscient égoïsme, l’homme a une tendance à généraliser ses impressions personnelles. Que de fois disons-nous : « On n’a pas chaud ! » ou bien : « La vie est ennuyeuse ! », quand il conviendrait de dire : « Je n’ai pas chaud ! » et : « Ma vie est ennuyeuse ! »

Les hommes sont mal venus à plaisanter les femmes de leur goût pour les bijoux quand ils en ont un non moins vif pour les décorations.

Nous rapportons tout à notre profession ou à nos goûts. En entrant dans une grande salle sans destination encore, un peintre s’écriera : « Quel atelier ! » Un escrimeur : « Quelle salle d’armes ! » Une jeune fille : « Quelle salle de bal ! » Un musicien : « Quelle salle de concert ! » Un savant : « Quelle bibliothèque ! » Un amateur de tableaux : « Quelle galerie ! » Un patineur : « Quel Skating ! »

De son premier vagissement à son dernier soupir l’homme désire ou se plaint. Preuve certaine qu’il ne peut être complètement heureux.

Les femmes s’habillent moins pour les hommes que contre les femmes.

Nous sommes tellement à habitudes qu’il nous arrive, inconsciemment, aux mêmes heures, en faisant le même geste, de penser aux mêmes choses ou de fredonner le même air. Que fait en ce moment notre faculté directrice, pondératrice, régulatrice,… notre pauvre âme, enfin ?

Les hommes regardent les femmes pour les voir ; les femmes regardent les hommes pour être vues.

Le beau mérite d’être honnête quand on est né dans une famille honorable et fortunée !

En ces temps pornographiques, on en arrive vraiment à se demander si l’hypocrisie n’est pas moins haïssable — et, en tout cas, moins dangereuse — que le vice effronté.

Dites à une mondaine qu’elle a peu d’esprit, peu de cœur, et même peu de beauté, elle ne vous en voudra guère, car elle ne vous croira pas. Mais ne vous avisez pas de lui dire qu’elle s’habille mal ! Elle ne vous croira pas davantage : mais elle vous en voudra toute sa vie.

L’égalité d’humeur est une qualité inestimable. Elle nous fait vivre en bon ménage avec les autres et avec nous-mêmes.

Le scrupule exagéré est une hypertrophie de la conscience.

Il est peu de choses auxquelles on ne puisse s’intéresser par la volonté ou par l’habitude.

On est parfois indulgent par faiblesse plus que par bonté.

L’ingratitude des enfants n’a d’égal que leur égoïsme. Pardonnons-leur en songeant que nous avons été enfants nous-mêmes !

L’homme a une telle soif de justice que, forcé par l’expérience de ne plus croire à celle des hommes, il se réfugie en celle de Dieu.

Ce que nous pardonnons le moins à nos contemporains, c’est de paraître plus jeunes que nous.

Nous en voulons volontiers aux gens des impolitesses que nous leur avons faites.

L’ingratitude ne doit pas plus décourager de croire à la bonté que l’obscurité ne doit empêcher de croire à la lumière.

La simplicité, cette qualité exquise, est peut-être la seule qui n’inspire jamais la jalousie. On peut en vouloir aux gens d’être beaux, d’être riches, d’être heureux : on ne leur en voudra jamais d’être simples.

Les gens précis ne vous croient malades que quand ils vous voient au lit, avec une « bonne » fièvre. Et cependant les plus grandes souffrances du corps passent inaperçues — comme les souffrances de l’âme.

Quelle singulière idée ont toujours eue les hommes de se réunir pour manger, c’est-à-dire pour faire ensemble, aux mêmes heures, un des gestes les plus inélégants qui soient et qui leur rappellent le plus leur animalité !

La mémoire a de telles anomalies que le fait le plus insignifiant y laisse parfois une trace profonde, alors que le fait le plus grave y marque à peine.

Dans certaines réunions mondaines, on ment comme on respire… et même plus facilement.

Si triste qu’il soit de le constater, il est certain que le mensonge est la base de la sociabilité.

Dans l’empêchement de la maladie, les natures frivoles souffrent de ne pouvoir goûter un plaisir ; les nobles natures de ne pouvoir accomplir un devoir.

On se plaint que la vie soit monotone, et, dès que cette monotonie est rompue, on se plaint encore davantage.

La morale chrétienne ressemble à la morale mondaine comme se ressemblent deux soldats portant un uniforme de coupe pareille, mais de couleur différente.

Beau mérite de faire ce que l’on fait facilement ! J’admire plus un cul-de-jatte qui traverse une rue à pied — (si tant est que cette expression puisse s’appliquer à un cul-de-jatte) — que le gymnaste qui saute sans effort d’un trapèze à l’autre.

J’ai rencontré hier, par extraordinaire, un homme qui ne se plaignait de rien. C’était, d’ailleurs, un muet.

Le bonheur semble naturel aux gens heureux comme la santé aux gens bien portants.

« On mange toujours trop ! » — Vérité incontestable, proclamée généralement à la fin d’un bon repas.

On donne aux enfants l’horreur du mensonge ; la vie leur en apprend la nécessité.

À peu près bien portant, parlez de vos maux à un vrai malade ; à peu près fortuné, parlez d’embarras d’argent à un pauvre, — l’un et l’autre croiront à une moquerie de votre part.

Les opinions moyennes aident à plaire dans le monde (avec un petit m) ; mais le Monde (avec un grand M) n’est mené que par les opinions extrêmes.

La médisance est une flèche dont la portée dépend de l’arc au moyen duquel elle a été lancée.

Il y a des gens dont le sourire a l’air d’une morsure.

La méthode, c’est l’ordre de l’esprit.

Il est aussi malséant de se moquer des croyants que de mépriser les athées.

Nemo contentus suâ sorte : personne n’est content de son sort. — Au collège, on ne voit dans cet axiome qu’un simple exemple de grammaire ; plus tard, on y découvre une éternelle vérité.

Si certains qu’ils soient de finir toujours par dire « oui », les enfants commencent presque toujours par dire « non ». Simple désir de croire, pendant quelques minutes, à leur indépendance.

L’opinion des autres est la seule morale de certaines gens.

Jusqu’à la fin de la vie, nous avons des jalousies de cabotins. Un grand-père en veut à celui qui amuse ses petits-enfants plus qu’il ne les amuse lui-même.

Le mépris pour les plaisirs est très souvent fait de l’impossibilité de les pouvoir goûter.

On n’a de mérite à être brave que si l’on est susceptible d’avoir peur.

Le pessimiste méprise l’optimiste ; mais il l’envie bien davantage.

On n’aime vraiment parler d’un pays que l’on connaît qu’avec des gens qui le connaissent aussi.

Il en est de la politique comme d’une chaussée boueuse : on ne peut guère la traverser sans y salir ses chaussures.

Rien que la façon d’ouvrir et de fermer une porte donne des indications sur un caractère.

Je connais une femme habilement pratique qui arrive à faire croire aux gens qu’elle fait tout pour eux, alors qu’en réalité elle fait tout pour elle, par eux ou à travers eux.

La propreté physique ne va pas toujours de pair avec la propreté morale. Il y a d’honnêtes gens terriblement sales et des canailles terriblement propres.

Une trop grande philosophie mène vite à une constante indifférence, cousine germaine d’un formidable égoïsme.

Pour certains hommes de lettres, la prose des autres est comme la fumée des autres pour certains fumeurs : ils la supportent, mais ils ne l’aiment pas.

L’homme a un tel amour de la propriété qu’il emploie le pronom possessif en des cas où il préférerait de beaucoup s’en pouvoir passer. Il dit : « Mes rhumatismes… Ma bronchite… Mon lumbago,… etc., etc. »

Oui ! oui ! les gens pratiques sont indispensables pour les sociétés ; mais combien insupportables souvent pour les individus !

Mieux vaut faire envie que pitié, dit-on. Il y a cependant des moments où l’on est bien honteux de faire envie !

Si, pendant vingt-quatre heures seulement, tout le monde disait ce qu’il pense, il n’y aurait plus de société possible le lendemain.

On s’attache moins aux gens par la similitude des qualités que par celle des défauts.

Qu’un général soit mis à la retraite ; qu’un industriel, au déclin de la vie, se retire des affaires ; rien ne semble plus légitime et plus normal. Mais qu’un écrivain cesse de produire — si célèbre soit-il — et le voilà aussitôt traité de gâteux.

Un des meilleurs moyens de réconforter un malade est de lui dire qu’on est mal portant soi-même. Il en éprouve généralement une petite satisfaction inavouée. Et cela donne une crâne idée de la fraternité humaine !

La résignation est admirable… tant qu’elle ne mène ni à l’indolence, ni à l’égoïsme.

La crainte du ridicule arrête souvent les plus nobles élans.

La première fois que nous parlons à quelqu’un, nous nous préoccupons bien moins de le connaître que de savoir quelles sont ses relations, afin de nous assurer si ce sont aussi les nôtres.

Le changement de religion n’est admissible qu’autant qu’il est inspiré par une conversion sincère. Dès que le moindre intérêt terrestre s’y mêle, il cesse d’être respectable.

Modifier par snobisme le nom honorable de ses parents, c’est presque les insulter.

Les gens à âme basse souffrent moins du malheur d’un indifférent que du bonheur d’un ami.

En général, nous savons peu de gré aux gens des sacrifices qu’ils nous font, mais nous leur en voulons beaucoup de ceux que nous sommes obligés de leur faire.

À notre époque, le savoir-faire mène plus loin que le savoir-vivre.

On ne s’intéresse vraiment à la santé des autres que quand on est souffrant soi-même.

Un petit sacrifice coûte presque plus qu’un grand dévouement.

On s’habitue très vite à la souffrance… des autres.

Quand on a de la fortune, il faut avoir deux fois plus de talent pour qu’on vous en reconnaisse un peu. Et cette injustice est, au fond, de la justice. Car il est peu équitable que, comme dit la chanson :

Y en a qu’aient tout,
D’aut’ qui n’aient rien !

Les gens actifs ne sont guère sensibles. Ils n’ont pas le temps.

Oh ! l’agaçante conversation des snobs ! On a envie de leur crier : « Assez ! assez ! » Mais ils vous traiteraient aussitôt de snobs à leur tour.

Nulle vertu n’est complète sans la simplicité. Elle les assaisonne toutes, comme le sel fait pour les aliments.

Quand on dit, de façon générale : « Les braves gens… » ou : « Les âmes délicates… », on pense toujours à soi en particulier.

On peut juger de l’égoïsme des gens rien qu’à la façon dont ils se servent à table.

Sur certaines natures indifférentes ou lâches, les insultes glissent comme l’eau sur les toits.

L’activité, la confiance : deux puissants toniques de l’âme.

L’usage du monde, c’est l’usure de soi.

La liberté est une utopie. Pris isolément, l’homme n’est jamais libre. Mille liens l’enchaînent ; mille obligations, mille défaillances le neutralisent. Pourquoi, dès lors, croire possible pour les masses ce qui ne l’est pas pour les individus ?

L’homme est si vaniteux que, sans en avoir conscience, il tire gloire d’événements dans lesquels il n’entre pour rien. À qui n’est-il pas arrivé, le matin, de s’écrier avec une petite pointe d’orgueil :

— « Ce qu’il a plu cette nuit ! »

Épousseter, c’est, dit-on, déplacer la poussière ; pour bien des gens, voyager c’est déplacer l’ennui.

On peut — s’inspirant d’une phrase célèbre — dire :

— « Entassez compliments sur compliments, louanges sur louanges : jamais vous n’arriverez à la hauteur de certaines vanités. »

La plus délicieuse femme est gâtée par une vilaine voix.

Il est très pénible d’avoir mal aux dents. Mais, comme c’est le sort commun, on s’y fait. Ce sont les souffrances que nous croyons d’exception qui sont les plus insupportables. On se répète : « Pourquoi moi et non le voisin ? » sans soupçonner un instant que le voisin en dit peut-être autant de son côté.

La persévérance, c’est de la volonté en bouteille.

Parler fort et « pour la galerie » sont des marques absolues de manque d’usage.

Ne peut-on modifier ainsi le dicton connu :

« Dis-moi qui tu vantes, je te dirai qui tu hais ? »