Gallimard (p. 102-108).
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XIII

Huit jours après, notre maison brûlait. Marie la Carrière était venue la veille : « Méfiez-vous : ils n’ont pas renoncé. Ils disent comme ça qu’il faut purifier l’air, que Dieu attend d’être vengé, que tant qu’ils ne l’auront point fait, le mal restera parmi eux, et qu’ils mourront tous à la fin. Je suis sûre qu’ils brûleront la ferme. Et c’est peut-être pour bientôt. » La Mère lui dit : « Qu’y pouvons-nous ? » Cependant elle ne dormit pas. Au plus profond de la nuit, elle me toucha l’épaule. « Écoute ! » dit-elle. On entendait comme un grésillement d’herbes. Et cela venait du grenier. Le chien hurlait, dressé contre la porte. Quelqu’un frappa, d’un coup violent, à la fenêtre : « Le Feu ! Le Feu ! » Nous reconnûmes la voix de Marie la Carrière et nous ouvrîmes la porte en hâte, juste au moment où, portée par le vent, une grande flamme s’élevait du toit.

Marie la Carrière était partie, et, du village, personne ne vint. Il nous fallut, la Mère et moi, de l’écurie où nous étions blotties, assister à ce grand malheur, sans même pouvoir seulement prier, tant nous étions tremblantes et sans courage. Lorsque le soleil se leva, tout était consumé. Le chien allait de ci de là, parmi la cour, en gémissant, et comme perdu.

Je voulais partir sur les routes, essayer de retrouver l’Homme, le ramener ici, et puis… Et puis… je n’y voyais plus clair. La Mère me raisonna doucement : « C’est une bonne chose qu’ils aillent aux Iles, c’est la chose qu’il fallait qu’ils fassent. Et s’ils revenaient à présent, ma pauvre fille, qu’est-ce que cela pourrait nous donner ? »

Nous restâmes là quelques semaines. Et un matin — il n’y avait plus rien à manger — je décidai, malgré la Mère, d’aller vers les gens du village. Le premier enfant que je vis, un de ceux qui venaient à la ferme autrefois, pour écouter l’Homme, se sauva dès qu’il m’aperçut. Toute la grand’rue était déserte. Il était dix heures du matin. On eût dit qu’il était deux heures par un jour brûlant d’été, quand tous les hommes sont endormis. Les volets étaient même poussés et des maisons paraissaient mortes. Je compris tout quand j’arrivai devant l’Église : le porche en était grand ouvert, des cierges brûlaient tout au fond, on chantait le Dies lrae. Une mort encore, et de cette étrange maladie… Je m’approchai et distinguai, tout près du chœur, non pas ce cercueil que j’attendais, mais trois cercueils, l’un à côté de l’autre. Je me tenais à la grille du vieux cimetière : on n’enterrait plus là depuis plusieurs années. Je vis se préparer lentement, après l’absoute, et avancer vers moi la triste procession. Et je ne pouvais faire un mouvement. Le prêtre alors me regarda, d’un regard de feu, comme si j’eusse été une sorcière. Les trois cercueils passèrent lentement, et je baissai les yeux quand ils passèrent, et je fis le signe de la croix, par habitude. Mais quand ils furent passés, je ne pus que regarder l’un après l’autre, et bien doucement, tous ceux dont je n’avais pas vu le visage depuis deux ans, et je me joignis aux derniers, ou plutôt je marchai derrière eux.

Quand, au cimetière, les prières furent dites, et que les trois corps eurent été descendus dans la fosse, le prêtre parla. Il dit, et ses yeux durs me fixaient cruellement, que la justice de Dieu était en marche, qu’il le savait, qu’il ne fallait que regarder aux signes. Le Maudit avait été frappé dans sa maison même, il avait quitté le pays, et Dieu, sans doute, aurait maintenant pitié. Et s’adressant soudain à moi : « Ma fille, de toi aussi Dieu peut avoir pitié. Mais il faudra t’humilier et reconnaître devant nous votre péché. Moyennant quoi la vie te deviendra possible. Sinon… Sinon il est écrit qu’il ne doit point y avoir de pitié pour l’endurcissement. Que personne — il regarda tout autour de lui — que personne ne lui parle. Pas même pour la condamner. Qu’elle soit comme une étrangère au milieu de nous jusqu’à ce qu’elle ait décidé de réparer ! »

Ils s’en allèrent, je restai la dernière. Marie la Carrière me regarda, un court moment, mais il y avait dans ses yeux plus d’effroi que de compassion, et le Fossoyeur ne me parla que lorsqu’ils furent tous partis. Ce fut pour dire qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de se soumettre, que, même si ce n’était pas mon idée, il me fallait m’y résoudre pour la Mère, que notre vie, autrement, allait devenir impossible. Plus tard, si l’Homme revenait jamais — quant à lui, il n’y croyait guère — plus tard, on pourrait vivre selon son cœur. À présent il fallait obéir, prendre patience, mentir peut-être, afin qu’il y ait moins de peine pour les uns et pour les autres. Il parlait en faisant tomber la terre, à grandes pelletées, sur le premier des trois cercueils. « Va-t’en, ma fille ; si le Curé savait que je t’ai parlé !… »

Je descendais par le petit sentier, celui qu’on ne prend presque jamais, tant il est abrupt et caillouteux, celui-là même que vous vouliez prendre hier, et qui tombe juste au pied des Ruines, et je songeais à tout ce que j’avais vu, et j’essayais de bien comprendre, lorsque quelqu’un se dressa devant moi, quelqu’un qui avait comme jailli d’un arbre, quelqu’un, on aurait dit, qui, l’instant d’avant encore, était un arbre. Je poussai un cri. « Tu cries, tu cries, Geneviève ! Est-ce que tu ne me reconnais pas ? » Et l’étrange créature se mit à rire, d’un rire qui n’en finissait pas. Alors seulement, je reconnus l’idiot. « La belle journée, dit-il ; dis, trois morts pour Monsieur le Curé ! Et le Bon Dieu, là-haut, dis, ce qu’il va être content ! Il paraît qu’ils manquent de clients au Paradis… Veux-tu une robe ?… Et il y a le Fossoyeur ! le Fossoyeur aussi va être content. Et ceux qui pleurent, est-ce que tu crois qu’ils ne sont pas contents aussi ?… Prends garde, Geneviève, si tu allais tomber ? Dis, si on tombait tous les deux ? Tu es belle fille, sais-tu, Geneviève. Si tu voulais… » Il mit la main sur mon épaule. Alors je le poussai rudement et il manqua rouler dans le ravin. « Pauvre Geneviève ! Est-ce que tu ne vois pas que c’est pour rire ! » Et il se mit à chanter sur un air, à ce qu’il me sembla, qui était de Celui des Hauts : « La belle fille à la fontaine, — un matin a descendu — sa robe et ses trois fichus, — où t’en vas-tu Madeleine ? » Il chanta ainsi toute la chanson, une chanson qui n’avait point de sens, et c’était faux, parfois, à faire crier. « Geneviève, comme ça a flambé ! Ça sentait la fumée d’ici ! Y avait des flammes jusqu’au ciel ! On était là, oui, où tu es, là sur le bord, et on regardait tous. Et le Maître d’École riait, riait tellement que je lui ai dit : « Ris pas si fort, ris pas si fort, tu vas faire crever les nuages. Et alors, dis, ça s’éteindra ! » La même nuit il est mort un homme, et avec lui sa femme et son enfant… Comme tu seras belle, dans l’église, dis, à prier, là, bien à genoux, à la barrière du chœur ! Est-ce que ce sera dimanche, Geneviève, dimanche prochain ? »

« L’Idiot (tout le monde l’appelait ainsi), l’idiot — je lui dis tout doucement — j’aimerais bien que tu me laisses tranquille, j’aimerais bien que tu t’en ailles. » Il sourit d’un sourire stupide, et son front était tout plissé, et il grimpa vers le village à même la terre, sans prendre le sentier.

Quand j’arrivai près de la Mère, je la trouvai comme endormie. Elle parlait d’une voix frêle et tendre, d’une voix de malade ou d’enfant, et ce qu’elle disait n’était pas clair. Il y avait des mots qu’on ne comprenait pas.

Nous passâmes là une dernière nuit. Je ne dormis pas. La Mère parlait dans son sommeil. Elle s’entretenait avec le Père : « Alors, mon ami, lui disait-elle, tu seras donc toujours aussi bon ? Est-ce que tu ne vois pas qu’on en abuse ? » L’instant d’après, elle faisait danser Claire sur ses genoux : « À cheval sur mon bidet… » ou elle chantait : « Quand le p’tit Jésus allait à l’école… »