Paris-Éros. Deuxième série, Les métalliques/09

(alias Auguste Dumont)
Le Courrier Littéraire de la Presse (p. 109-119).
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IX


Paris hospitalier. — Une haute mystification de Sabot XXXVIIIe. — Le couple Rastadofsky. — Souvenir inédit de l’époque boulangiste. — Picardon devenu Cabrion. — Avènement de Sabot XXXIXe. — Picardon Gaudissart de la République. — Le nouveau notaire de Malbecoquette.


Paris, Londres et New-York sont les trois seules grandes villes hospitalières à la rastatocratie cosmopolite ; toutes les autres capitales ne sont que des casernes où, étrangers comme régionaux doivent se faire immatriculer à la police, s’ils veulent y trouver un gîte. Paris l’emporte même sur Londres et New-York ; on peut s’y donner tous les états civils, y prendre tous les noms, s’y faire fabriquer les papiers les moins authentiques, se vanter de toutes les généalogies nobiliaires, émerveiller sa population par les prouesses les plus apocryphes. Les journaux mondains sont là pour donner à ce déballage macaronique, à leur cote de publicité, une authenticité absolue. Les rouages de la police y sont si compliqués qu’ils marchent plus souvent dans le vide qu’avec effets rationnels. De leur côté, les Parquets y sont tellement surchargés de besogne, si politiquement enrayés, qu’il y faut toute l’opiniâtreté des parties lésées, civilement poursuivantes, et copieuses provisions versées aux caisses des greffes pour obtenir des poursuites contre les escrocs du grand monde ; poursuites qui se terminent ordinairement par un arrêt de non-lieu ou une condamnation de forme, parfaitement illusoire.

Rien n’est moins enquêteur que Paris. Rien n’y est mieux accueilli qu’un nom ronflant, une fortune supposée, pour tout dire : l’audace.

L’intronisation dans Paris mondain du comte Rastadofsky et de sa femme avait défrayé la chronique de tous les journaux qui se piquent de relations avec le grand monde. On les disait d’extraction impériale, alliés aux Romanofs. On évaluait leur fortune à un milliard. On vanta leurs propriétés du Caucase, leurs forêts et leurs paysans.

Cette mise en scène était une des hautes mystifications de Sabot XXXVIIIe.

Picardon le saboulait ; il flairait en lui un adversaire du bloc dont il était le berger, un tombeur de son ministère.

Il englobait dans ses soupçons les intimes de sa femme.

Il avait épuisé les fonds secrets de l’Intérieur en surveillances et en filatures, sans être parvenu à lier les fils de la conspiration qu’il supposait exister.

Ses agents le volaient évidemment, car c’est un jeu d’enfant pour eux de charpenter une conspiration de toutes pièces. Et puis, en France, qui ne conspire pas ? Les Chapeaux de la République, les ministres, les sénateurs, les députés, la magistrature, l’armée, le clergé, la finance, l’industrie, le commerce, la navigation, l’aérostation, les faiseurs de pronostics sur l’Extrême-Gauche, la Gauche, le Centre, la Droite, les balayeurs, les chands de vins et de peaux de lapins, tout le monde y mijote sa petite conspiration ; les uns révolutionnaires de boutons de guêtre ou novateurs de ronds de cuir, rempailleurs de sièges et incubateurs de poules aux œufs d’or.

La République est actuellement assise sur des défenses d’éléphant, et, chose merveilleuse, elle n’a jamais été aussi discutée, la suspicion ne s’est tant attachée aux gens et aux choses que depuis que les grands Sabots l’ont décrétée inexpugnable et d’immortalité.

Je suis loin de critiquer les mérites de la République. Je la trouve, au contraire, la plus mirobolante combinaison de ceux qui n’étant rien, ne possédant rien, aspirent à devenir rois à leur tour. Cela me botterait assez d’être un Chapeau quelconque, ne serait-ce que pour pouvoir rire de moi- même.

Sabot XXXVIIIe se sentait de taille à défendre quelque chose, et ce quelque chose était sa position qu’il trouvait menacée.

Il s’était dit : Je fiche des cents et des mille à un tas de coquins qui ne veulent pas marcher ; faisons grandement les choses.

Il tapa à droite et à gauche et finit par trouver cinq cent mille francs, à titre de dons patriotiques, pour défendre la République.

Puis, il alla déterrer dans les bas-fonds de sa police secrète, opérant à la frontière, Pierre Crockmuhl et sa marmite, la Badoise Suska Nichtoch.

Le mâle parlait le russe, l’anglais, l’allemand et le français. La polyglottologie de la femelle était une olla podrida de toutes les langues.

Le grand Sabot les installa dans un hôtel à Neuilly, boulevard Inkermann, parfaitement agencé pour jeter de la poudre aux yeux.

— Faites grand, leur avait-il dit, après leur avoir donné ses instructions au sujet de la liste de suspects qu’il leur avait remise. Je vous donne dix mille francs par mois et cinq mille par réception.

Il croyait cette fois en avoir pour son argent.

Le truc n’était pas neuf : il avait déjà été expérimenté par Constans, pour attirer le général Boulanger dans un guêpier.

Le mouchard choisi pour jouer le rôle de comte russe, se nommait Sobolewsky, qui cumulait, avec ses fonctions d’agent secret, le courtage de photographies obscènes. La femme était la fille d’un libraire de Tours.

L’hôtel dans lequel il avait installé ce couple, revendu depuis, avait été acheté cent et cinquante mille francs. Il était situé également à Neuilly, boulevard Inkermann.

La mystification dura sept mois, elle coûta trois cent quatre-vingt-sept mille francs au syndicat métallique.

Le général s’y laissa abîmer.

Mais Picardon, quoiqu’il aimât aussi militairement les jolies femmes, n’était pas le général Boulanger ; c’était un politique de l’école de Machiavel. Il ne prodiguait de sa pensée que ce qu’il voulait laisser perdre et ne disait que juste le contraire de ce qu’il croyait faire.

Mais il paraissait si simple, si bon garçon et si confiant, ce bon Picardon, qu’on le croyait sur parole.

Il avait flairé la mystification et ne s’était d’abord aventuré à l’hôtel Rastadofsky qu’avec une grande circonspection. Mais lorsque le baron Tamponneau, sur les indications de Blanqhu, l’eut informé du véritable état des choses, il en fut bientôt l’hôte assidu, se livrant à la femme, qui l’assaillait d’œillades enflammées, et se faisant un camarade de noces de l’homme.

Les réceptions succédaient aux réceptions.

Dans le commencement, de véritables mondaines et les coureurs ordinaires des salons de la haute, attirés par la curiosité, fournirent leur contingent de viveurs, mais les mondaines, dont le goût raffiné soupçonnait le rastaquouérisme des nouveaux débarqués, ne tardèrent pas à s’éclipser.

Pour remplir ses salons, la mouche n’eut d’autre ressource que de s’adresser aux agents de la zone galante, qui lui fournirent un escadron de demi-mondaines.

La mystification se doublait de toutes celles dont Picardon se plaisait à émailler les fêtes dont il était le bénéficiaire. À chaque réception, il amenait de soi-disant amis, enrôlés parmi la rastelle du boulevard, qui mettaient le buffet à sac et faisaient table nette des plus copieux soupers.

Avec ces dames, il prenait des poses d’une prudhommerie académique, leur faisait des cours interminables sur les antiquités égyptiennes, les évolutions des âges et les dynasties chinoises.

Les belles petites se gonflaient les yeux en boules de loto, pour se donner une contenance, avec des airs de carpes assistant à un sermon de Mormons sur les bords du Lac Salé.

C’était tordant.

Avec le pseudo-comte Rastadofsky et sa marmite, il était plein d’abandon, de jovialité bourgeoise.

Quand le couple l’interrogeait sur ses opinions politiques, il marquait son admiration pour la République, l’administration, le récent arrêté du Préfet de police concernant la divagation des chiens errants, les décisions de M. Monod relatives à l’Assistance Publique, et particulièrement pour Sabot XXXVIIIe.

Rastadofsky se faisait des cheveux gris.

Il avait eu beau sonder les profondeurs des poches de Picardon, pendant que celui-ci était couché avec Suska, désopilante avec son baragouin polyglotte, le filer, interroger ses pseudo-amis des pantagruéliques boustifailles, il n’avait encore pu dire à son ministre qu’il se croyait sur une piste sérieuse, afin de faire durer plus longtemps la danse de sa galette.

Dans les visites que Picardon faisait à ses patrons du Syndicat métallique, il se faisait accompagner du mouchard, que les femmes retenaient au salon, en l’accablant de cajoleries, pendant que ces messieurs s’entendaient à demi-mot, en parlant du cours de la rente.

Mais Sabot XXXVIIIe était persuadé que la République, c’est-à-dire lui et ses amis du bloc, courait un grave danger, et il préconisait avec plus de bellicosité encore les défenses d’éléphant pour asseoir son régime républicain.

— Continuez, avait-il dit à son agent, et vous trouverez.

Rastadofsky trouva, un soir, une corde, tendue au travers du boulevard Inkermann, et trois braves Apaches qui lui administrèrent une volée dont il dut garder le lit pendant un mois.

Pendant qu’il soignait ses bleus, Sabot XXXVIIIe et sa ménagerie tombèrent sur un signe du révérend de l’Acacia.

Picardon, sous prétexte d’études de législation comparée, fut chargé d’une tournée auprès des souverains étrangers pour les rassurer sur les attitudes cavalières de la République et leur en expliquer les trucs.

Le Sabot XXXIXe releva Rastadofsky de sa filature et l’envoya se perdre avec sa Suska dans les Alpes.

Blanqhu avait consciencieusement rempli sa mission d’espionnage, en filant Rastadofsky et en embobinant son chef.

Le baron Tamponneau le fit nommer notaire à Malbecoquette.

Aussitôt installé, il renoua ses relations avec son ex-patron, Me Cordace, qui le mit au rang des joyeux notaires et l’initia aux opérations du courtage d’affaires picaresques.

Mais les belles petites du Moulin-Rouge et des Folies-Bergère lui trouvèrent une si drôle de gueule que cela le désenchanta.

Il se consolait auprès d’Aglaé Matichon, qui s’était prise pour lui d’une grande passion depuis son entrée dans le notariat.

La cocotte pensait à faire une fin. Elle calcula qu’avec les cent mille francs qu’elle avait économisés par son travail, les soixante mille francs de son pays et l’étude de Malbecoquette, elle pouvait se faire un sort enviable.

De son côté, Blanqhu lorgnait le pécule de la cocotte.

Dans un de ses voyages hebdomadaires à Paris, il lui avait proposé de lui confier ses fonds, lui promettant un intérêt de six pour cent.

— Nous recauserons de cela plus tard, lui avait répondu Aglaé, qui était la prudence même.

Le nouveau notaire n’inspirait pas non plus grande confiance aux clients de son étude : des laboureurs et des petits rentiers, qui lui trouvaient aussi une drôle de gueule.

Son installation achevée, il ne lui restait plus grands fonds pour le roulement de son étude ; il pensa alors à épouser une dot.

Il chercha un peu partout : à Malbecoquette et aux environs, mais les jeunes filles qui pouvaient lui convenir sous le rapport de la dot, quel que fût le désir des parents de les voir la notairesse du canton, lui trouvaient une trop drôle de gueule.

Il en parla à Aglaé, qui lui demanda si cent mille francs feraient son affaire.

Agénor déclara qu’en présence de cent mille francs, il prendrait la femme par-dessus le marché.

— J’ai ton affaire, lui dit la cocotte.

— Vrai ! Cent mille francs ?

— Parfaitement, et une femme entendue en affaires, ce qui ne gâte rien.

— Jeune ?

— Aussi jeune que toi.

— Et sa réputation ?

— Aussi bonne que la tienne.

— Moi, je ne suis pas un dragon de vertu.

— Ni elle un ange ; mais elle a encore de bonnes ailes pour voler.

— Alors, c’est toi ?

— Moi-même. Cela te convient-il ?

Agénor fut un moment indécis, mais les cent mille francs le décidèrent.

— Quand tu voudras, répondit-il.

— Nous en reparlerons, dit la fine mouche, qui avait des conditions à poser.

Agénor avait écrit à la duchesse de Rascogne et aux personnes qu’il avait connues au temps de sa splendeur physionomique, se mettant à leur disposition pour le placement de leurs fonds ou pour leur trouver prêteurs en cas de besoin.

Les métalliques chez lesquels il s’était présenté, l’avaient consigné à leur porte. Il n’en fallait plus.

Il attendait l’occasion de rentrer, par la porte des affaires, dans le consortium mondain, lorsqu’un jour le facteur lui remit une lettre de la grande dame dont il avait été le cocher.