Par mer et par terre : le corsaire/IV

CHAPITRE IV.

DE LA CONVERSATION INTÉRESSANTE QUE, TOUT EN DÉJEUNANT, OLIVIER ET DON JOSE MARAVAL EURENT ENSEMBLE.


Trois semaines environ s’étaient écoulées depuis le départ précipité et si adroitement exécuté de la goëlette la Jeune-Agathe de la baie de Cadix.

Par une splendide matinée de la première moitié du mois de juin, un peu avant le lever du soleil, un joli brick-goëlette d’environ deux cent quatre-vingts tonneaux, ras sur l’eau, fin comme une dorade, de la coupe la plus élégante et les mâts coquettement rejetés en arrière, couvert de toile, et gracieusement incliné sous l’effort d’une forte brise de l’est-nord-est, les voiles orientées au plus près du vent, courait de courtes bordées, en face de l’entrée du petit port de Moguers, le même port d’où, le vendredi 16 août 1492, c’est-à-dire environ quatre siècles auparavant, Christophe Colomb était parti pour se mettre à la recherche d’un chemin plus direct pour se rendre aux Indes ; chemin qui n’existait pas, à la vérité, mais à la place duquel il avait, sans s’en douter encore, découvert un nouveau monde, ou plutôt retrouvé un ancien continent que l’on croyait à jamais perdu.

Ce brick-goëlette, complétement galipoté, n’avait, en fait de peintures, qu’une fine raie rouge, ceignant ses préceintes ; son gréement et ses cordages, soignés avec le plus grand soin et nouvellement goudronnés, tranchaient, par leur teinte brune, sur la blancheur laiteuse de ses larges voiles.

Il n’arborait encore aucun pavillon, le soleil n’étant pas levé ; il louvoyait devant le port, sans essayer d’y entrer.

Malgré les allures pacifiques et même un peu nonchalantes affectées par le charmant navire, cependant un marin aurait, au premier coup d’œil, deviné, à la hauteur peu ordinaire de ses lisses, à la régularité mathématique de sa voilure, à la rapidité avec laquelle les manœuvres les plus compliquées étaient exécutées, toutes choses dénonçant un équipage beaucoup trop nombreux pour un bâtiment de commerce, que ce navire devait être porteur d’une lettre de marque.

En effet, ce fringant et alerte brick-goëlette ne trafiquait qu’à coups de canon.

Sur son couronnement on lisait, en lettres d’or, ces deux mots : Le Hasard.

À peine sorti de la rade de Cadix, la Jeune-Agathe avait subi une complète transformation.

En quelques jours, après avoir dédaigneusement abandonné son nom d’emprunt et les apparences candides sous lesquelles elle avait si longtemps abusé les autorités espagnoles, elle était devenue, grâce à des prodiges d’adresse, de science navale et de travail, elle était devenue, disons-nous, le hardi brick-goëlette colombien le Hasard, armé de quatorze caronades de 24, d’un canon allongé de 36, placé à l’avant sur pivot ; et monté par un équipage de deux cent quatre-vingt-douze hommes, tous marins d’élite, véritables frères de la côte, des ports de l’Inde, commandés, par le capitaine Charles-Olivier Madray, et muni par la nouvelle république de Colombie, de lettres de marque l’autorisant à courir sus aux Espagnols, sur toutes les mers du globe.

La bande rouge étendue sur les préceintes servait à dissimuler les sabords de sa batterie, et à donner ainsi au redoutable corsaire une allure inoffensive.

Dès le premier jour, aussitôt après avoir quitté le mouillage, le capitaine avait établi une discipline de fer sur son navire.

Les matelots s’étaient tout de suite aperçus que leur capitaine, malgré ses allures douces et polies, était un excellent marin, et que, selon leur expression caractéristique, il n’avait pas du tout froid aux yeux ; aussi avaient-ils accepté sans murmures cette discipline impitoyable, il est vrai, mais indispensable : sans laquelle tout ordre est impossible, surtout sur un corsaire, et qui, maintenue avec justice et sans faveur d’aucune sorte, centuple la force d’action d’un équipage.

Le capitaine, le second, les officiers, le maitre d’équipage et les officiers mariniers se soumettaient les premiers à la règle générale établie à bord du Hasard ; aussi étaient-ils aimés, craints et respectés de leurs subordonnés : les trois conditions sine quâ non de tout gouvernement maritime.

Le service se faisait comme à bord des bâtiments de guerre : au sifflet, au tambour et au fifre ; la maistrance, c’est-à-dire le maitre d’équipage, le capitaine d’armes, le maître canonnier, le maître charpentier, l’armurier, le maître voilier, le maître calfat et le cambusier, avaient leur gamelle comme les officiers, et prenaient leurs repas ensemble, sous la présidence du maître d’équipage et du chef de timonerie.

Il y avait le cuisinier du commandant, celui de l’état-major, et le maître coq, chargé en outre de faire la cuisine de la maistrance.

L’équipage était amateloté, et distribué par plats de sept hommes ; les gabiers, timoniers, chefs de pièces, chargeurs, caliers et patrons de canots avaient une solde fixe de cinq piastres par mois en sus de leurs parts de prises, les équipages corsaires n’ayant d’autres appointements que leurs parts sur les bâtiments qu’ils prennent.

Les parts étaient réglées ainsi : le capitaine avait le tiers de la prise, en sa qualité de capitaine et d’armateur.

Les deux autres tiers se réglaient ainsi : le tiers de ces deux tiers appartenait à l’état-major, le quart du restant à la maistrance et les trois autres quarts de ce reste étaient partagés également entre tous les matelots de l’équipage.

Le supplément de solde donné aux matelots d’élite était pris par le capitaine sur sa bourse particulière.

Ces conditions de partage, fort équitables, avaient été soumises à l’équipage et acceptées à l’unanimité.

Le second et le chirurgien-major prenaient leurs repas avec le capitaine.

L’aide-chirurgien avait sa place à la table de l’état-major, dont il faisait partie.

Tous ces règlements avaient été appliqués immédiatement, non-seulement sans murmures, mais encore avec l’approbation de l’équipage.

Les matelots étaient bien nourris ; et surtout bien soignés, en cas de maladie ou de blessures ; choses rares sur les corsaires, où généralement on ne s’occupe nullement de la santé et du bien-être des hommes.

Du reste, le Hasard n’avait pas perdu son temps depuis son départ de Puerto-Santa-Maria.

Il avait audacieusement enlevé quatre navires richement chargés, à leur sortie de Cadix ; de plus, il s’était emparé, la hache au poing, de trois galions arrivant du Mexique et remplis d’or ; les sept bâtiments capturés si heureusement avaient été expédiés en Angleterre pour y être vendus.

C’était un fort beau commencement de croisière ; aussi l’équipage était-il dans la jubilation ; le temps perdu à Cadix avait été largement rattrapé, ainsi que l’avait promis le capitaine.

Par contre, comme toutes les choses de ce monde doivent avoir un revers, les autorités de Cadix étaient dans la désolation, et jetaient feu et flamme contre le hardi corsaire, qui, presque sous leurs yeux, s’était emparé de sept bâtiments dont les riches chargements se chiffraient par millions.

Plusieurs croiseurs avaient été lancés à la poursuite du corsaire, mais ils n’avaient pas réussi à l’atteindre, ni même à l’apercevoir.

Ses prises effectuées, le Hasard avait ouvert ses ailes et avait disparu.

Puis, quelques jours plus tard, dès que les croiseurs, après avoir reconnu l’inutilité de leurs recherchés, étaient rentrés à Cadix, il était revenu sur la côte d’Espagne, dont il ne voulait pas encore s’éloigner.

Le capitaine Olivier Madray ne pouvait pas, si loin de l’Amérique, conserver des prisonniers, bouches inutiles qu’il aurait fallu nourrir et qui l’auraient incommodé à bord ; après avoir mis un équipage de prise sur chacun des navires capturés et déjoué les poursuites des croiseurs espagnols, il était revenu en vue de Moguers, où il était résolu à débarquer ses prisonniers, après avoir reçu des dépêches importantes qu’il attendait.

Il avait, tout exprès pour ce débarquement, enlevé un grand chasse-marée de Rota, qui, trompé par ses allures pacifiques, s’était un peu trop approché de lui.

En ce moment, il s’en faisait suivre à une demi-encâblure, afin de s’en servir quand il en aurait besoin.

Il était près de midi, lorsqu’une légère balancelle émergea de la baie de Moguers, et mit le cap tout droit sur le Hasard ; M. Mauclère, l’officier de quart, appela le mousse, debout près du capot de la chambre, et lui ordonna d’avertir au plus vite le capitaine de l’apparition de la balancelle.

Ce mousse était un charmant enfant, blond et rose comme une jeune fille, à la mine futée : celui-là même que M. Maraval avait si chaudement recommandé à Olivier ; il était orphelin, né à Fontenay-sous-Bois, près Paris : le banquier l’avait recueilli, pauvre enfant orphelin et demi-mort de misère, lors de son dernier voyage en France. Il se nommait Georges Duflot et paraissait être âgé tout au plus d’une douzaine d’années, bien qu’il en eût en réalité plus de quinze ; il était leste, fringant, rieur ; l’équipage l’avait pris tout de suite en amitié, et avait changé son nom en celui de Furet, qui lui convenait parfaitement, et auquel il répondait déjà.

Furet avait reçu une certaine instruction ; il parlait même trois langues, le français, l’anglais et l’espagnol, avec une certaine facilité ; il était intelligent, docile, attentionné, câlin et semblait s’être sérieusement attaché au capitaine.

La balancelle se rapprochait rapidement ; elle grandissait pour ainsi dire à vue d’œil ; bientôt il fut possible de reconnaitre M. Maraval, assis dans la chambre d’arrière.

Au moment où le capitaine parut sur le pont, le brick-goëlette venait au vent et mettait sur le mât pour laisser accoster la légère embarcation, à laquelle un matelot, posté dans les porte-haubans de tribord, lança une amarre.

Le patron de la balancelle attrapa l’amarre au vol, se pomoya dessus, élongea le navire, et le banquier sauta à bord, où il fut reçu la main tendue par le capitaine.

Après avoir cordialement répondu aux saluts des officiers et de l’équipage, don Jose Maraval se laissa entraîner par Olivier dans la cabine.

M. Mauclère, l’officier de quart, regardant par hasard au dehors, fut assez étonné de voir le patron de la balancelle faire passer trois malles très-pesantes et une valise en cuir, de son embarcation sur le navire ; puis, cela fait, larguer son amarre, hisser ses deux voiles en ciseaux et laisser arriver en grand sur la terre après avoir soulevé légèrement son bonnet en criant d’un ton de bonne humeur, avec un geste amical de la main droite :

— Adios, y buen viaje, caballero !

M. Mauclère fit ranger les bagages du banquier près du capot de la chambre, et, après avoir ordonné à Furet d’avertir M. Maraval du départ de la balancelle, il fit orienter les voiles et recommença à se promener sur l’arrière, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les marins.

Le mousse remonta presque aussitôt et, s’approchant du lieutenant, le bonnet à la main, il attendit que l’officier lui adressât la parole :

— Quoi de nouveau ? demanda, en effet, celui-ci.

— Le capitaine donne la route au nord-nord-est, avec ordre de faire suivre le chasse-marée, dit respectueusement le mousse.

— C’est bien, répondit le lieutenant.

Et il ordonna la manœuvre commandée.

Deux minutes plus tard, le brick-goëlette courait au plus près du vent le cap au large.

Le chasse-marée, averti par un signal, suivait à courte distance.

Une demi-heure s’était écoulée, lorsque Furet reparut sur le pont.

Après avoir, d’après l’ordre du capitaine, fait enlever et descendre par deux matelots les bagages de M. Maraval, le mousse s’approcha du lieutenant :

— Mon lieutenant, lui dit-il, le capitaine désire que, lorsque le navire aura doublé le cap Sainte-Marie, les prisonniers soient transbordés tous, sans exception, sur le chasse-marée et dirigés sur Faro, où ils débarqueront.

— Dis au capitaine que cela sera fait, répondit l’officier. M. Maraval reste donc à bord ? ajouta-t-il.

— Il paraît, mon lieutenant, répondit le mousse sans se compromettre.

Et riant entre ses dents, il disparut par le capot de la chambre.

Le capitaine avait conduit son ami, don Jose Maraval, dans son appartement, où, âprès l’avoir fait asseoir devant une table bien servie, et se mettant en face de lui :

– Déjeunons ! lui dit-il d’un air joyeux.

– Vous n’avez donc pas déjeuné ? lui demanda M. Maraval.

— Ma foi non ! je vous ai attendu ; est-ce que vous auriez déjeuné, vous ?

— Non pas ; aussi ai-je grand appétit.

— Alors, attaquons carrément.

Et le repas commença, sans plus de cérémonie.

— Quoi de nouveau à Cadix ? demanda Olivier.

— Beaucoup de choses.

— Bon tant que cela ?

— Vous allez voir mais, avant tout, une question ?

— Faites.

— Allez-vous en Angleterre ?

— Je vais partout.

— C’est un peu trop général, mon ami ?

— Eh bien, oui, je vais en Angleterre ; pourquoi ?

— Tout simplement parce que certaines affaires exigent ma présence à Londres.

— Voulez-vous que je vous y conduise ? s’écria vivement le capitaine.

— Dame ! si cela ne vous gênait pas trop, peut-être accepterais-je ?

— Comment peut-être ? C’est entendu ; vous êtes mon passager. Mousse ! cria-t-il.

— C’est inutile, mon ami, dit M. Maraval en l’arrêtant, je comptais si bien sur votre obligeance, que j’ai congédié ma balancelle, et que mes bagages sont à bord.

— À la bonne heure voilà un procédé que j’aime. Ah çà, rien de fâcheux, hein ?

— Non, sur l’honneur ; simple question d’argent, une combinaison très-avantageuse pour moi.

— Tant mieux ! nous allons passer quelques jours ensemble. Et la señora doña Carmen ?

— Elle vous fait ses meilleurs compliments ; elle connaît mes intentions et est heureuse de savoir que je fais ce voyage en votre compagnie.

— Vive Dieu ! je vous ramènerai, si vous voulez ?

— Ce n’est pas possible : je suis contraint de retourner en Espagne en traversant la France, toujours par suite d’affaires commerciales.

— À votre aise. Je suis heureux du présent, j’attendrai l’avenir. Viens ici, Furet !

Le mousse accourut.

Olivier lui dit quelques mots à voix basse ; l’enfant salua et sortit.

– Êtes-vous satisfait de lui ? demanda don Jose.

— Beaucoup : tout le monde l’aime à bord. Je tiens à vous garder près de moi, cher ami ; vous vous installerez dans le salon.

— Je vous gênerai ?

— Pas le moins du monde. Ah ça, quelles nouvelles ?

— Je vous l’ai dit, beaucoup. Vous avez fait des vôtres, depuis notre séparation à Moguers ; on parle de votre navire à Cadix.

– Ah vous avez appris…

– Fichtre ! vous n’y allez pas de main morte : sept navires, dont trois galions, enlevés coup sur coup, et chargés de marchandises précieuses, encore !

— Que voulez-vous, cher ami, répondit le capitaine avec une bonhomie charmante, il fallait bien que je me fisse connaître de mon équipage ! Ces braves gens m’adorent maintenant.

– Je le crois bien ils seraient difficiles !

— Bah ! vous en verrez bien d’autres ; mais procédons par ordre.

— Je ne demande pas mieux.

— Les escadres françaises ?…

— Elles ont appareillé le lendemain de votre départ, qui, entre parenthèse, est passé inaperçu. Les escadres vont faire une croisière de trois mois dans le Levant.

— Et le comte de Salviat ?

– Le comte de Salviat a été enterré à Cadix, avec tous les honneurs dus à son grade dans la marine française ; on sait qu’il a été tué en duel, mais on ignore par qui ; on croit à une querelle soulevée aux courses de Santa-Maria, entre le comte de Salviat et un gentilhomme espagnol, aussi mauvaise tête et aussi bretteur que lui. La duchesse de Rosvego a gardé son secret ; elle est repartie pour Séville, où elle n’a fait que toucher barre, et elle s’est enfermée dans son château des Alpujarras, où elle réside d’ordinaire, pendant les trois quarts de l’année. Comment trouvez-vous ces nouvelles ? ajouta-t-il en vidant son verre et le reposant sur la table.

— Je les trouve excellentes, mon ami, répondit Olivier ; ainsi, il n’a pas été question de moi ?

— Peut-être l’amiral de Kersaint s’est-il douté de quelque chose ; mais il n’a fait aucune allusion. Du reste, le comte de Salviat n’a pas été regretté ; il était peu aimé, à ce qu’il paraît.

— Il était méprisé par les officiers ses collègues, et détesté de tous les hommes de l’équipage.

— Alors que Dieu ait son âme, et n’en parlons plus.

— N’avez-vous rien à ajouter ? demanda Olivier d’une voix dont, malgré sa puissance sur lui-même, il ne réussissait pas à empêcher le tremblement.

Le banquier releva la tête, le regarda avec une expression de douce et vive pitié, et lui répondit :

— Pourquoi voulez-vous me faire parler, mon ami ? lui dit-il avec reproche.

— Parce que, répondit-il avec une émotion croissante, le doute me tue, et je veux savoir.

– Vous l’aimez donc bien ?

– Ce mot est trop faible, mon ami ; ce n’est pas de l’amour, ce n’est pas de l’adoration que j’ai pour elle ; c’est un sentiment indéfinissable, qui bouleverse mon être, fait battre mes artères à se rompre, bouillir dans mes veines mon sang changé en lave, trouble mon cerveau, et me rend fou ! Pour un regard de ses yeux rieurs, pour un sourire de ses lèvres mignonnes, je me sens capable de soulever des montagnes et d’accomplir les actions réputées les plus impossibles !

— Sait-elle ?…

— Elle ne sait rien.

— Comment ?

— Sur mon honneur ! jamais un mot échappé de mes lèvres, jamais un regard, enfin, ne lui a fait soupçonner ce sentiment, que j’essaie vainement de me cacher à moi-même. Je l’aime comme on adore Dieu dans ses œuvres ! avec passion, avec délire, mais sans espoir ! Que suis-je ? et que puis-je être pour elle ? moi le paria sans nom, sans famille et sans patrie !

— Olivier !

— Je vous dis la vérité, sans amertume et sans haine dans le cœur, mon ami ; quand je l’ai vue pour la première fois, elle avait dix ans à peine, c’était une enfant blonde, rieuse et insouciante, comme un mignon chérubin aimé qu’elle était : je me suis senti invinciblement attiré vers elle. D’où proviennent ces attractions fatales et irraisonnées ? Dieu seul le sait, lui qui dans ses voies insondables crée les sympathies et les antipathies. Je me suis brusquement arraché d’auprès d’elle ; je suis parti, résolu à ne plus la revoir. Trois ans s’écoulèrent. Je ne la cherchais pas, je la fuyais ; son souvenir était toujours aussi vivace et aussi brûlant au fond de mon cœur. Un jour, le hasard nous remit en présence, à l’improviste : l’impression que j’éprouvai en la voyant fut terrible ! Un instant, je crus mourir ; j’en étais heureux ! Il n’en fut rien, je revins à moi. L’enfant avait subi une métamorphose presque complète, la chrysalide devenait papillon.

L’enfant était presque une jeune fille ; sa beauté lui formait une auréole dont mes yeux étaient éblouis ; elle me reconnut, s’élança vers moi, fit une chaîne charmante de ses bras autour de mon cou et m’embrassa en me faisant mille délicieuses et enfantines caresses : ses baisers innocents me brûlèrent comme des morsures ; la sueur me vint au front ; je chancelai. Elle avait treize ans. Pendant les quinze jours que je passai près d’elle dans sa famille, je souffris des tortures devant lesquelles celles des martyrs ne sont rien ! Qu’est-ce que la souffrance physique comparée à la douleur morale ? Un jour, sentant que mes forces étaient à bout, que ma raison chancelante ne pouvait me soutenir davantage, je m’enfuis, lâchement, comme un malfaiteur, sans prendre congé de personne !

Olivier s’arrêta ; il était pâle, les veines de ses tempes étaient gonflées à se rompre ; la sueur inondait son front ; ses yeux, dont la pupille se dilatait, lançaient de fauves effluves ; il saisit une carafe pleine d’eau, remplit son verre jusqu’au bord, le vida d’un trait, et, le repoussant vide sur la table :

— Il y a deux ans de cela, dit-il d’une voix qu’il essayait de raffermir ; maintenant, sans doute, elle m’a oublié ; c’est une belle et sainte jeune fille ; elle est heureuse.

– Le croyez-vous, Olivier ? répondit doucement don Jose.

— Eh bien ! non, mon ami, je ne le crois pas, répondit-il avec explosion ; j’essaie vainement de me mentir à moi-même. Il y a quelque chose au fond de moi qui me crie qu’elle ne m’a pas oublié, qu’elle pense à moi et qu’elle souffre de mon absence, comme je souffre de la sienne ; mais, pour cette fois, tout est fini, bien fini entre nous : un monde va nous séparer pour toujours ; nous ne nous reverrons jamais. Ce n’est plus à présent pour moi qu’un doux songe ; le réveil a été terrible ! mais, grâce à Dieu ! si la lutte a été opiniâtre, elle a été décisive : j’en suis sorti vainqueur ; seul j’ai vécu, seul je dois vivre, seul je mourrai ; je suis résigné. Le masque que désormais je porterai sur le visage, nul ne le verra grimacer ; les trésors de foi, d’amour, de bonté qui existent au fond de mon cœur y resteront enfouis ; de mon caractère on ne verra plus que le côté sceptique, railleur et égoïste ; méconnu dès la première heure de ma naissance, je vivrai seul et méconnu, et je mourrai comme je suis né, méprisant cette société hybride, qui n’a de sourires et d’encouragements que pour ceux qui encensent toutes les bassesses et flattent toutes les ignominies.

— Prenez garde, Olivier vous vous engagez dans une mauvaise voie : cette misanthropie, à laquelle vous vous laissez aller, se changera plus tard, malgré vous, en haine.

— Non, mon ami, cela n’est point à redouter : je resterai bon, quoi qu’on fasse ; seulement, je me couvrirai d’une peau de loup, afin de ne pas être une proie aussi facile pour les loups véritables, qui peuplent cette forêt ténébreuse et remplie de fauves qui constitue la société dans laquelle nous sommes contraints de vivre, quoi que nous fassions pour lui échapper. Mais parlez-moi d’elle, je vous prie : la pensée de cette jeune fille me rafraîchit le cœur ; elle est un baume posé sur les douleurs cruelles qui me torturent.

Que puis-je vous dire, mon ami, sinon ce seul mot : Courage ! Vous croyez que tout est fini, que, sorti vainqueur d’une lutte vaillamment soutenue contre vous-même, vous n’avez plus à songer au passé que vous laissez derrière vous, et que l’avenir vous appartient ; c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’une nouvelle vie commence pour vous, et que le passé n’est plus qu’un rêve anéanti par votre subit réveil. Hélas ! mon ami ! peut-être n’avez-vous jamais eu plus besoin de vos forces. Voilà pourquoi, moi, votre ami dévoué, je vous crie : Courage, Olivier ! On ne se désintéresse jamais du passé ; il vous étreint sans cesse, à chaque seconde ; c’est la tunique de Nessus qui, une fois posée sur les épaules d’Hercule, ne peut en être arrachée sans emporter avec elle des lambeaux de chair saignante, et que l’on est contraint de garder jusqu’au tombeau.

— Que voulez-vous dire, mon ami ? fit Olivier avec émotion ; je ne vous comprends pas, ou plutôt je crains de vous comprendre. À quoi faites-vous allusion dans mon passé, si court d’années encore, et si long déjà de souffrances ?

– Vous m’avez deviné, mon ami.

– Peut-être, mon cher José ; mais, je vous en prie, expliquez-vous.

— Vous le voulez ?

— Ne vous ai-je pas dit au commencement de cette conversation : le doute me tue.

– C’est vrai, vous m’avez dit cela, Olivier.

– Eh bien ! faites cesser ce doute ; vous le pouvez, je le vois ; donnez-moi une certitude, quelle qu’elle soit : tout est préférable pour moi à l’ignorance dans laquelle je suis plongé.

Depuis longtemps déjà le déjeuner était terminé.

Les deux amis avaient même bu le café et les liqueurs, ce complément obligé de tous les repas confortablement ordonnés.

M. Maraval choisit un puro, parmi ceux placés sur la table dans une assiette ; il alluma le puro d’un air pensif, et, pendant quelques instants, il demeura silencieux, les yeux fixés au plafond de la cabine, que cependant il ne regardait pas.

Soudain, M. Maraval se pencha sur la table, aspira vivement deux ou trois fois la fumée de son cigare, et, le retirant de sa bouche :

— Je ne sais vraiment pas pourquoi, dit-il d’un ton de bonne humeur, j’hésite si longtemps, mon cher Olivier, à vous dire la vérité. Vous êtes un cœur vaillant : mieux vaut cent fois, je crois, vous dire nettement les choses, que de vous laisser ainsi vous creuser en pure perte le cerveau à deviner des énigmes ; d’ailleurs, un homme prévenu en vaut deux ; vous prendrez vos précautions, ce qui est préférable, et tout sera ainsi terminé.

— Oui, vous avez raison, Jose, mieux vaut cent fois parler net ; soyez convaincu que, quoi qu’il arrive, je ne faillirai pas.

— Je l’espère, mon ami, et je m’explique. Tout ce que les hommes projettent est bâti sur le sable ; presque toujours les meilleures résolutions sont vaines ; ou plutôt le hasard, ou si vous le préférez la Providence, se plaît à déjouer les combinaisons les plus sûres, les plans les plus habilement conçus, et à amener à l’improviste les péripéties les plus étranges ; vous allez en juger. Don Diego Quiros de Ayala est, vous le savez, propriétaire, de compte à demi avec un certain don Estremo Montès, d’un grand nombre de riches mines d’argent, situées dans la Cordilière, près du village d’Obrajil, à vingt-cinq ou trente lieues environ de Lima, la capitale de la vice-royauté du Pérou.

— Je sais cela, mon ami ; ces mines composent même le plus clair des revenus et, par conséquent, de la fortune de don Diego Quiros de Ayala. C’est au Cerro de Pasco même, la localité où sont situées ces mines, que, pour la première fois, j’ai rencontré don Diego, et que je me suis lié avec lui ; le climat de ces contrées est d’une rigueur et d’une bizarrerie extrêmes : le matin il y a trente degrés au-dessous de zéro, le froid est insupportable ; à midi, la chaleur est si intense, que l’on prend des glaces et des sorbets, comme on le ferait à Lima ; le soir, le froid reprend de plus belle. Les Indiens seuls résistent à ces variations presque subites du temps, et Dieu sait à quel prix ! Donc don Diego Quiros, attaqué d’une maladie lente, et reconnaissant que le climat s’opposait à ce qu’il demeurât plus longtemps au Cerro de Pasco, résolut de retourner à Lima au plus vite, ne voulant pas mourir dans cet effroyable pays. Je me souviens qu’il fit un compromis avec don Estremo Montès, son co-propriétaire ; compromis à la suite duquel il quitta le Cerro de Pasco, revint à Lima, et de là, quelques mois plus tard, s’embarqua pour l’Espagne, sur un navire nolisé par lui au Callao. Don Diego Quiros avait résolu de se fixer définitivement en Andalousie ; j’avais même engagé don Diego Quiros à vendre sa part à son co-propriétaire, ce qui, à mon avis, aurait tout terminé. Voilà tout ce que je sais sur cette affaire.

— Malheureusement, don Diego Quiros ne suivit pas votre conseil, mon ami ; aujourd’hui les colonies espagnoles sont en pleine révolte don Estremo Montès, pensant ne plus avoir rien à redouter des Espagnols, s’est déclaré seul propriétaire des mines d’argent du Cerro de Pasco ; il soutient que don Diego Quiros lui a vendu sa part, qu’il lui a soldée argent comptant, et il refuse péremptoirement de payer aucune des sommes que lui réclame son ex-associé.

— C’est un vol manifeste !

— D’accord mais qu’y faire ? L’Espagne perd chaque jour du terrain en Amérique ; bientôt elle sera, par la force des choses, contrainte de reconnaître l’indépendance de ses anciennes colonies, et don Diego Quiros de Ayala sera ruiné, sans recours possible d’aucune sorte.

— Hélas ! c’est vrai. Oh ! si jamais…

— Attendez, interrompit en souriant M. Maraval : dans toutes les questions il y a deux faces ; je vous ai fait voir la plus sombre, je vais maintenant vous montrer l’autre.

— Voyons, voyons reprit Olivier, Dieu veuille qu’il reste un espoir, si léger qu’il soit.

— Mieux que cela, nous avons une certitude.

— De succès ?

— Pardieu !

— Oh ! oh ! dites vite, mon ami, j’ai hâte de savoir ?

— Connaissez-vous la République d’Andorre ?

— Au diable ! quelle question m’adressez-vous là ? s’écria Olivier en bondissant sur sa chaise.

– Une question toute naturelle, mon ami, répondit placidement M. Maraval, vous allez le reconnaître.

– Je ne demande pas mieux, mon ami seulement, je dois vous avouer tout d’abord que je n’ai jamais entendu parler de cette République d’Andorre, comme il vous plait de la nommer.

— Cela m’étonne, car elle est bien vieille ; il est vrai qu’elle ne fait pas beaucoup parler d’elle. Enfin, écoutez-moi je vais vous donner une leçon de géographie politique.

— Vous êtes bien aimable, répondit le capitaine en riant.

– Or, cher ami, sur les confins de la France et de l’Espagne, vous voyez que je ne vais pas loin…

— Non, continuez.

— C’est-à-dire entre la Catalogne et le département français de l’Ariège, il existe une République, grande comme la main, fondée par Charlemagne ; la date est respectable, n’est-ce pas ? Cet État lilliputien a eu ses révolutions tout comme les autres plus grands que lui ; il fut asservi plusieurs fois, mais il reconquit son indépendance en 1790 ; Napoléon Ier le reconnut ; il fut alors placé sous la protection de la France et de l’Espagne ; cet État est la République d’Andorre ; cette République compte six villes ou villages, et sa population s’élève à seize ou dix-huit mille habitants, contrebandiers pour la plupart.

— Très-bien, mon ami, je vous remercié de cette leçon de géographie, dont je ferai mon profit au besoin ; mais qu’est-ce que nous avons à voir avec cette République d’Andorre, dont les habitants sont contrebandiers et que Dieu bénisse ?

— Ceci, mon ami, répondit paisiblement M. Maraval : don Diego Quiros de Ayala est né à Andorre, la vieille capitale de la République, où toute sa famille habite depuis des siècles. Or, d’après mon conseil et n’ayant plus rien à espérer du côté de l’Espagne, don Diego Quiros, qui a conservé ses droits de bourgeoisie à Andorre, a réclamé, par l’entremise du viguier ou chef suprême de la République qui est un juge de paix du canton d’Ax, la protection de la France et son appui ; protection et appui qui lui ont été accordés par le préfet de l’Ariège, au nom du gouvernement français, après une réponse venue du président du conseil des ministres à un mémoire remis par le préfet.

— Pardieu ! voilà qui est bien joué ! Et c’est vous, sans doute, mon ami, qui avez mené toute cette affaire ?

— C’est moi-même, mon ami ; de sorte que don Diego Quiros de Ayala fait en ce moment ses préparatifs de départ, désirant se rendre au plus vite à Lima.

– Et sa famille ? demanda vivement Olivier.

– Vous savez bien que don Diego Quiros ne consentirait jamais à se séparer d’elle.

— C’est vrai, dit le jeune homme en pâlissant.

— Il compte s’embarquer dans quelques jours à Barcelone ; heureusement, vous serez loin lorsque le navire sur lequel il a pris passage entrera dans l’Atlantique ; cependant, comme nul ne peut répondre du hasard, j’ai préféré vous prévenir, pour le cas où, par une de ces éventualités qui se présentent si souvent, vous vous trouveriez à l’improviste en face l’un de l’autre.

— Vous avez eu raison de m’avertir, je vous en remercie, mon ami je me tiendrai sur mes gardes, dit-il avec une fermeté que don Jose ne put s’empêcher d’admirer.

Il y eut un court silence.

— Ah çà, reprit M. Maraval après un instant, est-ce que vous auriez réellement l’intention de vous rendre dans les eaux anglaises ?

C’était un changement de conversation, Olivier le comprit, il se sentit intérieurement soulagé.

— J’ai expédié mes prises à Southampton, répondit-il en souriant ; vous voyez, mon ami, que je ne me dérange pas de ma route.

Le mousse parut :

— Capitaine, dit-il, le soleil se couche ; nous sommes par le travers de Faro.

— Venez-vous ? dit Olivier à M. Maraval.

– Je vous suis, répondit celui-ci.

Les cigares furent allumés, et les deux amis se levèrent et montèrent sur le pont.