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Pantagruel/Édition Marty-Laveaux, 1868/Prologue de l’Auteur

< Pantagruel‎ | Édition Marty-Laveaux, 1868


Prologue de l'AuteurModifier

Tres illustres et tres chevaleureux champions, gentilz hommes et aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, vous avez n'a gueres veu, leu et sceu les Grandes et inestimables Chronicques de l'enorme geant Gargantua et, comme vrays fideles, les avez creues gualantement, et y avez maintefoys passé vostre temps avecques les honorables dames et damoyselles, leur en faisans beaulx et longs narrez alors que estiez hors de propos, dont estiez bien dignes de grande louange et memoire sempiternelle.

Et à la mienne volunté que chascun laissast sa propre besoigne, ne se souciast de son mestier et mist ses affaires propres en oubly, pour y vacquer entierement sans que son esperit feust de ailleurs distraict ny empesché, jusques à ce que l'on les tint par cueur, affin que, si d'adventure l'art de l'imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent, on temps advenir un chascun les peust bien au net enseigner à ses enfans, et à ses successeurs et survivens bailler comme de main en main, ainsy que une religieuse Caballe ; car il y a plus de fruict que par adventure ne pensent un tas de gros talvassiers tous croustelevez, qui entendent beaucoup moins en ces petites joyeusetés que ne faict Raclet en l'Institute.

J'en ay congneu de haultz et puissans seigneurs en bon nombre, qui, allant à chasse de grosses bestes ou voller pour canes, s'il advenoit que la beste ne feust rencontrée par les brisées ou que le faulcon se mist à planer, voyant la proye gaigner à tire d'esle, ilz estoient bien marrys, comme entendez assez ; mais leur refuge de reconfort, et affn de ne soy morfondre, estoit à recoler les inestimables faictz dudict Gargantua.

Aultres sont par le Monde (ce ne sont fariboles) qui, estans grandement affligez du mal des dentz, après avoir tous leurs biens despenduz en medicins sans en rien profiter, ne ont trouvé remede plus expedient que de mettre lesdictes Chronicques entre deux beaulx linges bien chaulx et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizand avecques un peu de pouldre d'oribus.

Mais que diray je des pauvres verolez et goutteux ? O, quantes foys nous les avons veu, à l'heure que ilz estoyent bien oingtz et engressez à poinct, et le visaige leur reluysoit comme la claveure d'un charnier, et les dentz leur tressailloyent commefont les marchettes d'un clavier d'orgues ou d'espinette quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles ! Que faisoyent-ilz alors ? Toute leur consolation n'estoit que de ouyr lire quelque page dudict livre, et en avons veu qui se donnoyent à cent pipes de vieulx diables en cas que ilz n'eussent senty allegement manifeste à la lecture dudict livre, lorsqu'on les tenoit es Iymbes, ny plus ny moins que les femmes estans en mal d'enfant quand on leurs leist la vie de saincte Marguerite.

Est ce rien cela ? Trouvez moy livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ayt telles vertus, propriétés et prerogatives, et je poieray chopine de trippes. Non, Messieurs, non. Il est sans pair, incomparable et sans parragon. Je le maintiens jusques au feu exclusive. Et ceulx qui vouldroient maintenir que si, reputés les abuseurs, prestinateurs, emposteurs et seducteurs.

Bien vray est il que l'on trouve en aulcuns livres de haulte fustaye certaines propriétés occultes, au nombre desquelz l'on tient Fessepinte, Orlando furioso, Robert le Diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Huon de Bourdeaulx, Montevieille et Matabrune ; mais ilz ne sont comparables à celluy duquel parlons. Et le monde a bien congneu par experience infallible le grand emolument et utilité qui venoit de ladicte Chronicque Gargantuine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans.

Voulant doncques je, vostre humble esclave, accroistre vos passetemps dadvantaige, vous offre de present un aultre livre de mesme billon, sinon qu'il est un peu plus equitable et digne de foy que n'estoit l'aultre. Car ne croyez (si ne voulez errer à vostre escient), que j'en parle comme les Juifz de la Loy. Je ne suis nay en telle planette et ne m'advint oncques de mentir, ou asseurer chose que ne feust veritable. J'en parle comme un gaillard Onocrotale, voyre, dy je, crotenotaire des martyrs amans, et crocquenotaire de amours : Quod vidimus testamur. C'est des horribles faictz et prouesses de Pantagruel, lequel j'ay servy à gaiges dès ce que je fuz hors de page jusques à présent, que par son congié je m'en suis venu visiter mon païs de vache, et sçavoir si en vie estoyt parent mien aulcun.

Pourtant, affin que je face fin à ce prologue, tout ainsi comme je me donne à cent mille panerés de beaulx diables, corps et ame, trippes et boyaul, en cas que j'en mente en toute l'hystoire d'un seul mot, pareillement le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre vous vire, le lancy, le maulubec vous trousse, la caquesangue vous viengne,

Le mau fin feu de ricqueracque,
Aussi menu que poil de vache,
Tout renforcé de vif argent,
Vous puisse entrer au fondement,

et comme Sodome et Gomorre puissiez tomber en soulphre, en feu et en abysme, en cas que vous ne croyez fermement tout ce que je vous racompteray en ceste presente Chronicque !