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Chapitre 2Modifier

De la nativité du tres redoubté Pantagruel.

Gargantua, en son eage de quatre cens quatre vingtz quarante et quatre ans, engendra son filz Pantagruel de sa femme, nommée Badebec, fille du roy des Amaurotes en Utopie, laquelle mourut du mal d'enfant : car il estoit si merveilleusement grand et si lourd qu'il ne peut venir à lumière sans ainsi suffocquer sa mere.

Mais, pour entendre pleinement la cause et raison de son nom, qui luy feut baillé en baptesme, vous noterez qu'en icelle année fut seicheresse tant grande en tout le pays de Africque que passerent XXXVI moys, troys sepmaines, quatre jours, treze heures et quelque peu dadvantaige, sans pluye, avec chaleur de soleil si vehemente que toute la terre en estoit aride, et ne fut au temps de Helye plus eschauffée que fut pour lors, car il n'estoit arbre sus terre qui eust ny fueille ny fleur. Les herbes estoient sans verdure, les rivieres taries, les fontaines à sec ; les pauvres poissons, delaissez de leurs propres elemens, vagans et crians par la terre horriblement ; les oyseaux tumbans de l'air par faulte de rosée ; les loups, les regnars, cerfz, sangliers, dains, lievres, connilz, belettes, foynes, blereaux et aultres bestes, l'on trouvoit par les champs mortes, la gueulle baye. Au regard des hommes, c'estoit la grande pitié. Vous les eussiez veuz tirans la langue, comme levriers qui ont couru six heures ; plusieurs se gettoyent dedans les puys ; aultres se mettoyent au ventre d'une vache pour estre à l'hombre, et les appelle Homere Alibantes. Toute la contrée estoit à l'ancre. C'estoit pitoyable cas de veoir le travail des humains pour se garentir de ceste horrificque alteration, car il avoit prou affaire de sauver l'eaue benoiste par les eglises à ce que ne feust desconfite ; mais l'on y donna tel ordre, par le conseil de messieurs les cardinaulx et du Sainct Pere, que nul n'en osoit prendre que une venue. Encores, quand quelc'un entroit en l'eglise, vous en eussiez veu à vingtaines, de pauvres alterez qui venoyent au derriere de celluy qui la distribuoit à quelc'un, la gueulle ouverte pour en avoir quelque goutellete, comme le maulvais riche, affin que rien ne se perdist. O que bienheureux fut en icelle année celluy qui eust cave fresche et bien garnie !

Le Philosophe raconte, en mouvent la question pour quoy c'est que l'eaue de la mer est salée, que, au temps que Phebus bailla le gouvernement de son chariot lucificque à son filz Phaeton, ledict Phaeton, mal apris en l'art et ne sçavant ensuyvre la line ecliptique entre les deux tropiques de la sphere du soleil, varia de son chemin et tant approcha de terre qu'il mist à sec toutes les contrées subjacentes, bruslant une grande partie du ciel que les Philosophes appellent Via lactea et les lifrelofres nomment le chemin Sainct Jacques, combien que les plus huppez poetes disent estre la part où tomba le laict de Juno lors qu'elle allaicta Hercules : adonc la terre fut tant eschaufée que il luy vint une sueur enorme, dont elle sua toute la mer, qui par ce est salée, car toute sueur est salée ; ce que vous direz estre vray si vous voulez taster de la vostre propre, ou bien de celles des verollez quand on les faict suer ; ce me est tout un.

Quasi pareil cas arriva en ceste dicte année, car, un jour de vendredy que tout le monde s'estoit mis en devotion et faisoit une belle procession avecques forces letanies et beaux preschans, supplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil de clemence en tel desconfort, visiblement furent veues de terre sortir grosses gouttes d'eaue, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple commença à s'esjouyr comme si ce eust esté chose à eulx proffitable, car les aulcuns disoient que de humeur il n'y en avoit goute en l'air dont on esperast avoir pluye et que la terre supplioit au deffault. Les aultres gens sçavans disoyent que c'estoit pluye des Antipodes, comme Senecque narre au quart livre Questionum naturalium, parlant de l'origine et source du Nil ; mais ilz y furent trompés, car, la procession finie, alors que chascun vouloit recueillir de ceste rosée et en boire à plein godet, trouverent que ce n'estoit que saulmure, pire et plus salée que n'estoit l'eaue de la mer.

Et parce que en ce propre jour nasquit Pantagruel, son pere luy imposa tel nom : car panta en grec vault autant à dire comme tout, et gruel en langue Hagarene, vault autant comme alteré, voulent inferer que à l'heure de sa nativité, le monde estoit tout alteré, et voyant, en esperit de prophetie, qu'il seroit quelque jour dominateur des alterez. Ce que luy fut monstré à celle heure mesmes par aultre signe plus evident. Car, alors que sa mere Badebec l'enfantoit et que les saiges femmes attendoyent pour le recepvoir, yssirent premier de son ventre soixante et huyt tregeniers, chascun tirant par le licol un mulet tout chargé de sel, après lesquelz sortirent neuf dromadaires chargés de jambons et langues de beuf fumées, sept chameaulx chargés d'anguillettes, puis xxv charretées de porreaulx, d'aulx, d'oignons et de cibotz, ce que espoventa bien lesdictes saiges femmes, mais les aulcunes d'entre elles disoyent :

" Voicy bonne provision. Aussy bien ne bevyons nous que lachement, non en lancement. Cecy n'est que bon signe, ce sont aguillons de vin. "

Et, comme elles caquetoyent de ces menus propos entre elles, voicy sortir Pantagruel, tout velu comme un ours, dont dist une d'elles en esperit propheticque :

" Il est né à tout le poil : il fera choses merveilleuses ; et, s'il vit, il aura de l'eage. "