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Plon-Nourrit et Cie (p. 191-194).

LES CONDITIONS
DU PROGRÈS SCANDINAVE


30 novembre 1904.

Pour nous autres Français, la Scandinavie contemporaine est un miroir fidèle où nous pouvons dévisager utilement le problème de notre propre pensée.

Certes, au premier abord, l’assertion a de quoi surprendre. Comment comparer cette trinité disjointe à notre solide unité ? Comment mettre en parallèle ses persistantes incertitudes philosophiques et sociales, son histoire embrumée, sa géographie rude et contournée avec l’épanouissement de notre sol, avec la clarté de nos annales, avec la continuité stable de notre mentalité nationale ? Regardons-y de plus près pourtant. Laissons là Hamlet et Odin, les fjords et le soleil de minuit, les karioles et les skis. Tâchons de pénétrer un peu plus profondément dans la vie collective du scandinavisme. Qu’y relevons-nous, non point à l’horizon, sous la lueur lointaine des sagas mais au premier plan, parmi les réalités immédiates et inéluctables ?… Un dilemme dont l’alternative inquiétante pèse aussi sur nous, — des blessures semblables à celles dont nous souffrons, — des souvenirs, les mêmes auxquels nous ne saurions échapper, — un conflit, enfin, dont nous connaissons trop bien les termes contradictoires.

Le dilemme, c’est celui de la terre ou de la mer. Comme la France, la Scandinavie ne peut se libérer des contacts continentaux, pas plus qu’il ne lui est loisible de renoncer à ses façades océaniques. Elle est l’esclave des conditions inverses qu’imposent les frontières et les rivages. Son double destin à cet égard s’est dessiné de bonne heure : tandis que Norvégiens et Danois se ruaient à la conquête des Orcades, des Shetland, des Hébrides, des Féroé et qu’ils essaimaient en Islande et en Normandie, les Suédois travaillaient laborieusement à arrondir leur domaine terrien, d’abord en remontant vers le nord de la péninsule et plus tard en s’enfonçant à l’est du côté de la Moscovie. Que les Scandinaves se confient trop exclusivement aux flots et voici que leur patrimoine devient dangereusement vulnérable. Qu’ils tiennent au contraire leurs regards trop obstinément tournés vers les ambitions territoriales et quelque chose s’appauvrit et végète en eux qu’on sent nécessaire au bon équilibre de leur race. N’est-ce pas là le décalque exact de notre politique extérieure française ?

Des blessures ?… le rapprochement s’impose à toutes les mémoires. Ce n’est pas en cent ans ni en cinquante ans que s’efface l’œuvre de plusieurs siècles et, sous la domination russe et allemande, le scandinavisme en Finlande et en Slesvig est demeuré singulièrement robuste et vivace. Les échos que le seul nom des provinces séparées éveille là-bas dans les cœurs fidèles, nous les sentons vibrer dans les nôtres quand s’évoque l’image endeuillée de l’Alsace et de la Lorraine. Impossible à un peuple qui a subi une pareille épreuve de n’en pas conserver une empreinte indélébile et sans cesse ravivée.

Non moindre est l’action qu’exerce une épopée triomphale s’étalant somptueusement à travers toute une période d’histoire internationale. Le plus pacifique des Français, le plus décidé à respecter scrupuleusement les autonomies voisines, est influencé quand même par le fait qu’entre Marengo et Waterloo des annexions indéfinies ont été opérées en son nom et que Rome et Amsterdam ont appartenu à l’empire géant édifié par l’homme qui étendit jusqu’aux limites du monde le prestige et la gloire du drapeau tricolore. « Ce fut à nous, » songe-t-il en parcourant d’énormes étendues de pays retournés aujourd’hui à leur destination naturelle, — et ce simple rappel mental, même exempt d’orgueil et de regrets, exerce sur l’ensemble de ses idées une pression fatale. Or le Scandinave qui débarque à Revel, à Riga, à Dantzig, à Stralsund peut-il ne pas revoir en un raccourci glorieux cette paix de 1617, bientôt complétée par la conquête de la Courlande et qui, en fermant aux Russes tout accès maritime, fît de la Baltique un lac suédois ? Peut-il ne pas rendre un tacite hommage à ces grandes figures de Birger Iarl, de Gustave Vasa, de Gustave-Adolphe et de Charles xii, qui composent, si l’on ose ainsi parler, un Napoléon en quatre actes ?

Mais de même qu’en France la formule napoléonienne ne satisfait que par intervalles l’âme nationale, de même l’âme Scandinave a voulu s’ouvrir d’autres issues. Voilà le conflit. Il oppose les traditions et les aspirations, les instincts aristocratiques et les passions démocratiques, le goût de l’autorité et l’amour de la liberté. Quand, à Stockholm, le roi Oscar, portant la pourpre et l’hermine et assis sur son trône, a procédé à l’ouverture du Parlement suédois, il se rend à Christiania où, vêtu d’une redingote et assis dans un fauteuil, il procède à l’ouverture du Parlement norvégien. Nous les avons aimés, non point simultanément mais successivement, cette pompe et cette simplicité ; pour les remplacer l’une par l’autre, que de barricades n’avons-nous pas dressées, que de sang, hélas ! n’avons-nous pas répandu !

Tels sont les problèmes Scandinaves ; il suffît de les mentionner pour enlever à une comparaison entre la France et la Scandinavie toute apparence paradoxale. Il suffit d’un peu de réflexion pour comprendre d’autre part que le meilleur moyen de les rendre plus ardus et plus redoutables, ce serait de les vouloir résoudre ; ils sont par nature insolubles.

C’est pourquoi la tâche qu’on tente en ce moment d’accomplir chez nous est à la fois si vaine et si dangereuse. Que nos aimables visiteurs ne manquent point d’y réfléchir au cours de leur rapide voyage. Qu’ils s’empressent d’observer le profitable spectacle offert à leur curiosité. Ils verront des hommes politiques occupés à distinguer les principes vitaux de l’activité française, pour exagérer à leur gré les uns et supprimer les autres. Ils les verront traitant les exploits d’antan comme un conte de fées fait pour la marmaille et l’amputation d’hier comme une écorchure qu’un peu de sparadrap cicatrise, persécutant les opinions individuelles sous le prétexte de créer de la conviction collective, considérant qu’un terrain limitrophe est destiné à des échanges d’amourettes et que la poudre est faite pour saluer joyeusement des aubes fraternelles. Alors ils apercevront plus nettement l’excellence de l’unique recette qui leur convienne à eux aussi bien qu’à nous : l’équilibre. Équilibre entre le passé et l’avenir, entre la guerre et la paix, entre le calcul et l’idée, entre l’arme et la récolte, entre l’énergie et la pitié, entre le respect de la vie et le mépris de la mort, entre la foi aveugle et la raison émancipée, entre la justice désirable et l’inégalité obligatoire.

Équilibre difficile et méritoire, mais fécond ; équilibre qui est, après tout, le lot des peuples les plus riches et les plus intelligents.