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Plon-Nourrit et Cie (p. 264-267).

MAINTENANT… RENOUONS


18 décembre 1905.

La loi établissant le régime de la séparation des Églises et de l’État a été votée par les deux chambres. On vient de la promulguer et son entrée en vigueur ne saurait désormais faire de doute. Jamais texte législatif n’aura été l’objet de discussions plus approfondies, d’examens plus minutieux. La clarté pourtant n’a point jailli. Ce que nous réserve ce grand acte personne ne le sait : ce peut être l’apaisement définitif aussi bien que la persécution endémique ; ce peut être l’amorce du progrès comme l’obligation du retour en arrière. En un mot, l’abrogation du Concordat établit une loterie : le numéro qui sortira, Mme de Thèbes elle-même serait bien embarrassée de le découvrir.

Mais cette réforme — si réforme il y a — ne s’est pas faite seule ; elle a été précédée par autre chose : la suppression de notre ambassade auprès du Vatican et la cessation de tous rapports diplomatiques entre le Saint-Siège et la République française.

Ce fut là, si l’on peut ainsi dire, un geste de gouvernement, un geste pas très adroit, pas bien fin, médiocrement opportun ; mais, à coup sûr, ce ne fut qu’un geste. Sans revenir sur le détail d’événements malencontreux dans lesquels la Cour pontificale a peut-être une part de responsabilité, il est bon de rappeler que la majorité parlementaire qui approuva la rupture fut considérable et s’étendit jusqu’aux approches du centre droit. Si pourtant une voix autorisée était venue dire à cette majorité : « Vous savez, nous allons faire la séparation et nous allons là faire complète ; il ne restera rien du Concordat ; l’Église et l’État, chez nous, s’ignoreront totalement… » ne pensez-vous pas que bon nombre de députés auraient répondu : « Mais alors, point de rupture. Les deux actes non seulement ne sont pas connexes ; ils se contredisent. À la rigueur, la France peut se passer de l’ambassade, et à la rigueur, du Concordat ; elle ne peut se passer des deux. Il lui faut bien un contact, intérieur ou extérieur, avec le Saint-Siège, et cela par la seule raison que toutes les autres puissances en ayant, le neutre Brésil aussi bien que la schismatique Russie, la France se trouverait placée de la sorte dans une situation d’infériorité par rapport à ses rivales. »

Un tel langage eût été celui du clair bon sens. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne, au Palais-Bourbon, que parmi les approbateurs de la rupture beaucoup regrettent leur vote, parce que cette rupture est devenue le préambule de la séparation, ce qui ne devait pas être et ce qu’il n’était nullement dans leur intention de provoquer. Même à gauche, très à gauche, on a le sentiment que les intérêts français vont souffrir du fait que la France n’aura plus le moindre moyen d’action sur le Saint-Siège dont l’influence n’en continuera pas moins de s’exercer sur le monde. Comme fiche de consolation, les leaders affirment avec une confiance plus ou moins robuste que l’Église est entrée en agonie : agonie lente évidemment, mais au bout de laquelle on peut entrevoir le coma final ; les Papes vont devenir de simples dalaï-lamas ; de toutes parts, le dogme est chassé des âmes ; les projections lumineuses de la science fouillent les recoins obscurantistes. Quelques années encore et les autels de Jésus-Christ seront aussi déserts et aussi délabrés que l’étaient ceux de Jupiter ou de Minerve quand s’étendit sur l’empire romain le crépuscule des dieux.

Ô ignorance ! ignorance des sincères qui croient ces choses, et prodigieuse audace de ceux qui les racontent pour les besoins d’une si petite cause ! Ainsi, depuis vingt ans, le prestige et la puissance morale des religions ont pu aller s’affirmant d’une façon de plus en plus évidente, de plus en plus rapide, la Papauté a pu s’élever à un rang imprévu, le catholicisme américain a pu se développer avec cette vigueur et le catholicisme germanique s’organise avec cette habileté… tout cela sans qu’en France nous en ayons seulement conscience ! La crise inverse qui se produit parmi nous a suffi à nous rendre tellement aveugles aux grands courants universels que l’énorme réveil du sentiment religieux et l’effondrement du temple matérialiste si laborieusement édifié se sont produits hors de nôtre rayon visuel ! Étrange : cela est néanmoins. Notre peuple tend à se figurer que, gardien d’une foi décrépite, le Pape calcule avec désespoir ce que vont coûter de fidèles à son Église l’initiative de M. Combes et l’ardeur de M. Buisson. Bien loin de coûter, cette ardeur et cette initiative rapporteront. Alors même que la rénovation qui agite le reste de l’univers tarderait à passer nos frontières, l’Église sait que chaque Français momentanément écarté d’elle sera remplacé par deux Allemands ou Anglo-Saxons… pourquoi donc s’inquiéterait-elle ?

Voilà ce qu’il ne faut pas se lasser de répéter, parce que, agréable ou non, c’est la vérité : vérité connue de ceux qui étudient l’étranger pour en tirer des enseignements, méconnue de ceux qui s’y réfèrent pour en tirer des arguments.

Alors ?… alors renouons. Maintenant que la question du régime intérieur de l’Église de France est vidée, que l’essai est obligatoire du régime nouveau, bon ou mauvais, hâtons-nous de rétablir avec le Souverain Pontife les relations normales qui s’imposent à toute grande puissance soucieuse de ne rien distraire de son patrimoine, de ne rien gaspiller des forces amassées par ses ancêtres. Cela s’accomplirait, avec un peu de bonne volonté, le plus facilement du monde. S. Ém. le cardinal Mathieu ou bien M. Barrère, puisque nous avons la chance d’avoir sur place comme représentants officieux un prélat d’envergure et un diplomate de tout premier ordre, aviseraient discrètement la secrétairerie d’État de l’envoi prochain d’un nouvel ambassadeur, qui serait par exemple M. Gérard, notre éminent ministre à Bruxelles, dont le tact ferait merveille en des circonstances délicates… et le cours des choses reprendrait comme si de rien n’était. Il ne serait plus question de Mgr Geay ni de Mgr Le Nordez, ni des évêchés vacants, ni des Articles organiques, haies d’épines… Seulement, on ne verrait plus à Constantinople des couvents trop zélés hisser le drapeau italien à la place du tricolore et attribuer à l’ambassadeur du roi Victor-Emmanuel le fauteuil réservé jusqu’ici au représentant de la France… On ne verrait plus de ces incidents parce qu’aussitôt, chargé de parchemins vénérables, l’ambassadeur de la République française près du Saint-Siège s’acheminerait vers les appartements Borgia pour y rappeler à propos nos titres et nos droits.