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x. — Des Chaldéens.

Les Chaldéens, les Indiens, les Chinois, me paraissent les nations le plus anciennement policées. Nous avons une époque certaine de la science des Chaldéens ; elle se trouve dans les dix-neuf cent trois ans d’observations célestes envoyées de Babylone par Callisthène au précepteur d’Alexandre[1]. Ces tables astronomiques remontent précisément à l’année 2234 avant notre ère vulgaire. Il est vrai que cette époque touche au temps où la Vulgate place le déluge ; mais n’entrons point ici dans les profondeurs des différentes chronologies de la Vulgate, des Samaritains, et des Septante, que nous révérons également. Le déluge universel est un grand miracle qui n’a rien de commun avec nos recherches. Nous ne raisonnons ici que d’après les notions naturelles, en soumettant toujours les faibles tâtonnements de notre esprit borné aux lumières d’un ordre supérieur.

D’anciens auteurs, cités dans George le Syncelle, disent que du temps d’un roi chaldéen, nommé Xixoutrou[2], il y eut une terrible inondation. Le Tigre et l’Euphrate se débordèrent apparemment plus qu’à l’ordinaire. Mais les Chaldéens n’auraient pu savoir que par la révélation qu’un pareil fléau eût submergé toute la terre habitable. Encore une fois, je n’examine ici que le cours ordinaire de la nature.

Il est clair que si les Chaldéens n’avaient existé sur la terre que depuis dix-neuf cents années avant notre ère, ce court espace ne leur eût pas suffi pour trouver une partie du véritable système de notre univers ; notion étonnante, à laquelle les Chaldéens étaient enfin parvenus. Aristarque de Samos nous apprend que les sages de Chaldée avaient connu combien il est impossible que la terre occupe le centre du monde planétaire ; qu’ils avaient assigné au soleil cette place qui lui appartient ; qu’ils faisaient

  1. On peut révoquer en doute ce fait dont Aristote ne parle pas, ni aucun autre écrivain que Simplicius, qui vivait au VIe siècle de notre ère. Ce qui est plus sûr, c’est que Ptolémée, dans son Almageste, emploie trois éclipses de lune observées à Babylone dans les années 719 et 720 avant notre ère. On peut donc placer à cette date les plus anciennes observations dignes d’être signalées. Toutefois, la remarque que Voltaire va faire au quatrième paragraphe n’en reste pas moins entière. (G. A.)
  2. Xixoutrou est le Xissutre dont il est question dans les Fragments sur l’Inde, article vi (voyez Mélanges, année 1773) ; dans le iie des Dialogues d’Évhémère (Mélanges, année 1777), et dans le Dictionnaire philosophique au mot Ararat.