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par un bénédictin, nommé Jean Godescalc, sur la prédestination et sur la grâce : l’événement fit voir combien il est dangereux de traiter ces matières, et surtout de disputer contre un adversaire puissant. Ce moine, prenant à la lettre plusieurs expressions de saint Augustin, enseignait la prédestination absolue et éternelle du petit nombre des élus, et du grand nombre des réprouvés. L’archevêque de Reims, Hincmar, homme violent dans les affaires ecclésiastiques comme dans les civiles, lui dit « qu’il était prédestiné à être condamné et à être fouetté ». En effet, il le fit anathématiser dans un petit concile, en 850. On l’exposa tout nu en présence de l’empereur Charles le Chauve, et il fut fouetté depuis les épaules jusqu’aux jambes par des moines.

Cette dispute impertinente, dans laquelle les deux partis ont également tort, ne s’est que trop renouvelée. Vous verrez chez les Hollandais un synode de Dordrecht, composé des partisans de l’opinion de Godescalc, faire pis que fouetter les sectateurs d’Hincmar[1]. Vous verrez au contraire, en France, les jésuites du parti d’Hincmar poursuivre autant qu’ils le pourront les jansénistes attachés aux dogmes de Godescalc ; et ces querelles, qui sont la honte des nations policées, ne finiront que quand il y aura plus de philosophes que de docteurs.

Je ne ferais aucune mention d’une folie épidémique qui saisit le peuple de Dijon, en 844, à l’occasion d’un saint Bénigne, qui donnait, disait-on, des convulsions à ceux qui priaient sur son tombeau : je ne parlerais pas, dis-je, de cette superstition populaire, si elle ne s’était renouvelée de nos jours avec fureur, dans des circonstances toutes pareilles[2]. Les mêmes folies semblent être destinées à reparaître de temps en temps sur la scène du monde ; mais aussi le bon sens est le même dans tous les temps, et on n’a rien dit de si sage sur les miracles modernes opérés au tombeau de je ne sais quel diacre de Paris[3] que ce que dit, en 844, un évêque de Lyon sur ceux de Dijon : « Voilà un étrange saint, qui estropie ceux qui ont recours à lui : il me semble que les miracles devraient être faits pour guérir les maladies, et non pour en donner. »

Ces minuties ne troublaient point la paix en Occident, et les

  1. Allusion à la mort de Barneveldt. Voyez chapitre clxxxvii.
  2. Sur les convulsionnaires modernes voyez une note du Pauvre Diable et une note des Cabales (tome X, pages 109 et 182) ; le chapitre xxxvii du Siècle de Louis XIV ; et le Dictionnaire philosophique, au mot Convulsions.
  3. Voltaire joue sur le nom du diacre Pâris.