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L’ancienne opinion, que les femmes font tourner le vin et le lait, empêchent le beurre de se figer, et font périr les pigeonneaux dans les colombiers quand elles ont leurs règles, subsiste encore dans le petit peuple, ainsi que les influences de la lune. On crut que les purgations des femmes étaient les évacuations d’un sang corrompu, et que si un homme approchait de sa femme dans ce temps critique, il faisait nécessairement des enfants lépreux et estropiés : cette idée avait tellement prévenu les Juifs que le Lévitique, chapitre xx, condamne à mort l’homme et la femme qui se seront rendu le devoir conjugal dans ce temps critique.

Enfin l’Esprit-Saint veut bien se conformer tellement aux préjugés populaires que le Sauveur lui-même dit qu’on ne met jamais le vin nouveau dans de vieilles futailles, et qu’il faut que le blé pourrisse pour mûrir.

Saint Paul dit aux Corinthiens, en voulant leur persuader la résurrection : « Insensés, ne savez-vous pas qu’il faut que le grain meure pour se vivifier ? » On sait bien aujourd’hui que le grain ne pourrit ni ne meurt en terre pour lever ; s’il pourrissait, il ne lèverait pas ; mais alors on était dans cette erreur, et le Saint-Esprit daignait en tirer des comparaisons utiles. C’est ce que saint Jérôme appelle parler par économie[1].

Toutes les maladies de convulsions passèrent pour des possessions de diable, dès que la doctrine des diables fut admise. L’épilepsie, chez les Romains comme chez les Grecs, fut appelée le mal sacré. La mélancolie, accompagnée d’une espèce de rage, fut encore un mal dont la cause était ignorée ; ceux qui en étaient attaqués erraient la nuit en hurlant autour des tombeaux. Ils furent appelés démoniaques, lycanthropes, chez les Grecs. L’Écriture admet des démoniaques qui errent autour des tombeaux.

Les coupables, chez les anciens Grecs, étaient souvent tourmentés des furies ; elles avaient réduit Oreste à un tel désespoir qu’il s’était mangé un doigt dans un accès de fureur ; elles avaient poursuivi Alcméon, Étéocle, et Polynice. Les Juifs hellénistes, qui furent instruits de toutes les opinions grecques, admirent enfin chez eux des espèces de furies, des esprits immondes, des diables qui tourmentaient les hommes. Il est vrai que les saducéens ne reconnaissaient point de diables ; mais les pharisiens les reçurent un peu avant le règne d’Hérode. Il y avait alors chez les Juifs des exorcistes qui chassaient les diables ; ils se servaient d’une racine

  1. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Économie de paroles.