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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/252

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ŒUVRES DE STENDHAL.

la plus grande puissance du clergé. Avec des indulgences, un archevêque disposait de milliers de travailleurs. Pendant les onzième et douzième siècles, l’on songeait à pourvoir aux besoins ; l’on n’était ni assez riche ni assez puissant pour songer à la magnificence. On construisit une quantité de petites églises, mais rarement on songea élever ces monuments magnifiques, triomphe de l’orgueil.

Au treizième siècle, au contraire, la mode ne fut point de bâtir une quantité de petites églises. On vit des princes, des villes, des nations même, se cotiser pour élever des cathédrales. L’art gothique, disposant d’immenses richesses, choisit hardiment dans l’architecture romane des formes déjà en usage et les perfectionna toutes, en ce sens qu’il les fit servir à ce grand but qu’il ne perdait jamais de vue, la légèreté.

Ainsi l’architecture romane avait des colonnes, mais timides et trapues ; l’architecture gothique les allonge démesurément ; elle en fait un de ses principaux moyens de décoration. Souvent, comme dans la charmante cathédrale de Dol[1], en Bretagne, ces colonnes allongées ne servent en rien à la solidité ; elles ne sont qu’un admirable moyen d’augmenter l’apparence de la légèreté.

Nous voyons de hautes nefs, divisées par des colonnettes, sur lesquelles semble reposer la masse d’une voûte élevée. Voir le réfectoire du prieuré Saint-Martin, à Paris, et la chapelle basse de la Sainte-Chapelle. Par un artifice de construction, cette masse, en réalité, ne porte point sur ces colonnettes, mais sur des murs latéraux, d’une solidité à toute épreuve. On porta si loin la passion pour l’apparence de la légèreté, que l’on s’étudia à dissimuler tous les moyens qui peuvent garantir la solidité. Ce principe de l’architecture romaine et de l’architecture romane était devenu comme le laid idéal des architectes gothiques, auxquels nous devons les chefs-d’œuvre du genre ; par exemple, Saint-Ouen de Rouen.

  1. Mémoires d’un Touriste, t. II, p. 48.