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Michel Lévy frères (volume IIp. 47-59).


— Saint-Malo, le…

Le sublime de l’aubergiste de province, c’est de vous faire manquer la diligence et de vous forcer ainsi à passer vingt-quatre heures de plus dans son taudis. On a voulu faire de moi une victime sublime. Mais je me suis rebellé et j’ai quitté Rennes, cette ville si aristocratique, perché sur l’impériale d’une diligence, au grand étonnement de l’hôte fripon. Je n’en étais que mieux pour admirer la campagne vraiment remarquable qui sépare Rennes de Dol.

Le fils d’un gentilhomme de ce pays disait à son père, en parlant d’un négociant, qui a une fille charmante dont il est épris :

— Mais il est d’une haute probité !

— Et que diable voulez-vous qu’il soit ? C’est la seule vertu laissée à ces petites gens.

Il y a un endroit où le chemin de Rennes à Dol arrive droit sur une jolie colline isolée au milieu de la plaine, et couronnée par l’admirable château de Combourg. Est-ce le lieu honoré par l’enfance de M. de Chateaubriand ?

Il y a bien des années que je connais l’admirable cathédrale de cette très-petite ville de Dol ; je l’ai trouvée encore au-dessus de mes souvenirs d’enfance. C’est le plus bel exemple du style gothique quand il était encore simple. Suivant moi, l’église de Dol ressemble tout à fait à la fameuse cathédrale de Salisbury.

Je la comparerais encore, non pour la forme, mais sous le rapport de l’élégance et de l’effet produit sur l’âme du spectateur, à ce joli temple antique qu’à Rome on appelle Sainte-Sabine. Elle est située un peu en dehors de la ville, sur un monticule qui domine la plaine fertile et la mer. Le plan, d’une régularité remarquable, serait une croix latine, si le croisillon ne divisait pas l’église en deux parties égales. Dans la nef, deux rangées de piliers soutiennent les arcades, et ces piliers se composent de quatre colonnes accouplées. Mais, du côté de la grande nef, on remarque, au centre de ces piliers, une colonnette qui n’a peut-être pas six pouces de diamètre, et qui de la base du pilier s’élève, complètement isolée, jusqu’aux retombées des voûtes, et ces colonnettes si frêles sont de granit.

L’ogive des arcades de la nef est fortement dessinée par de larges moulures alternativement saillantes et creuses. Les voûtes sont en tuffeau ; elles sont très-minces, et renforcées par des nervures rondes qui se croisent diagonalement.

Le chœur est orné avec beaucoup plus de richesse que la nef : l’architecte y a pratiqué une foule d’ouvertures ; il voulait lui donner une apparence d’extraordinaire légèreté, et surtout attirer l’œil des fidèles par une grande clarté. Plus on étudie les parties de ce chœur, plus on se sent charmé de sa rare élégance. Bientôt, dans cette église, de l’admiration on passe à l’enthousiasme, et, si l’on en excepte la façade, la cathédrale de Dol me semble un des ouvrages les plus parfaits que l’architecture gothique puisse offrir à notre admiration.

Je croirais que vers le milieu du treizième siècle le même architecte dirigea la construction de tout l’édifice. El mon patriotisme n’ira point jusqu’à cacher que la tradition répandue en Bretagne attribue à des architectes anglais la construction des principales églises de cette province.

La façade de celle-ci est fort mauvaise ; une seule des deux tours est suffisamment élevée, celle du sud ; et on ne l’a terminée qu’au seizième siècle, par une lanterne dans le goût de la renaissance. À l’intersection des croisillons, ou au transsept, se trouve une troisième tour carrée médiocrement haute.

Un chanoine, qui apparemment ne fut que riche, a dans cette église un magnifique tombeau ; j’aurais dit charmant, mais me passerait-on d’appliquer ce mot à un tombeau ? Celui-ci appartient à la renaissance. Par malheur, il est fort mutilé. Deux médaillons ont pourtant échappé aux outrages du temps ; ils représentent le chanoine et son frère. Il ne faut pas trop s’étonner de l’admirable élégance de ce tombeau, absolument pur de souvenirs gothiques. Une inscription fort difficile à lire nous apprend qu’il fut construit en 1507, et que l’architecte était de Florence.

Cette église me donne une idée que je répète trop souvent. L’impiété du dix-huitième siècle nous a fait perdre la faculté de bâtir des églises. Eh bien, quand une ville de province a de l’argent et demande une église, copiez celle de Dol ; le portail seulement à prendre ailleurs. Rien d’absurde comme les colonnes grecques de la Madeleine pour le culte catholique ; les églises de Palladio allaient mieux à cette religion terrible. Donc, si vous exigez absolument des colonnes, qui sont un contre-sens avec nos pluies du nord, et surtout avec un enfer éternel et sans pitié, prenez au moins les églises de la Lombardie ou celles de Venise.

Où est le mur latéral extérieur d’une église, cette chose si difficile à faire, que l’on puisse comparer au mur de San-Fedele de Milan, du côté de la Scala ?

Le savant, au dîner, trahi par les femmes, m’avait dit qu’à Dol il fallait voir une seconde église, celle des Carmes, qui sert aujourd’hui de halle aux blés. J’y ai passé en allant voir le Menhir, et je n’y ai trouvé de curieux que quelques piliers, dont les chapiteaux ornés de sculptures peuvent remonter au douzième siècle[1].

Le monument vraiment social de Dol, celui que dans un pays de pluie tel que la France on devrait imiter partout, c’est la suite d’arcades qui bordent la grande rue marchande et donnent une promenade à couvert.

Ces arcades, tantôt en ogives, tantôt en plein cintre, sont soutenues par des colonnes ou des piliers de toutes les formes. Les chapiteaux baroques sont assez bien pour être exécutés avec du granit, pierre rebelle s’il en fut. Cette sculpture chargée de petits détails, le triomphe des temps barbares, me rappelle les gravures d’Hoghart ; l’idée est tout, et l’exécution pitoyable, mais l’on est habitué à ne pas songer à la forme. On y trouve, sous ces arcades de Dol, des chapiteaux de toutes les époques, depuis le roman fleuri jusqu’aux derniers caprices du gothique. Comme les maisons qui s’appuient sur ces colonnes ont une apparence assez moderne, je suppose que les colonnes ont été prises çà et là dans des édifices que l’on démolissait.

Une seule maison, dont les corniches sont ornées de damiers et d’étoiles, annonce une origine antérieure au treizième siècle.

C’est à un quart de lieue de la ville qu’il faut aller chercher la fameuse pierre du Champ-Dolent. Ce nom rappelle-t-il des sacrifices humains ? Mon guide me dit gravement qu’elle a été placée là par César. Était-elle jadis au sein des forêts ? Maintenant elle se trouve au beau milieu d’un champ cultivé. Ce Menhir a vingt-huit pieds de haut et se termine en pointe ; à sa base il a, suivant ma mesure, huit pieds de diamètre. Au total, c’est un bloc de granit grisâtre dont la forme représente un cône légèrement aplati.

Il faut noter que ce granit ne se retrouve qu’à plus de trois quarts de lieue de la ville, au Mont-Dol, colline entourée de marécages et qui probablement fut une île autrefois. La pierre du Champ-Dolent repose sur une roche de quartz dans laquelle elle s’enfonce de quelques pieds. Par quel mécanisme les Gaulois, que nous nous figurons si peu avancés dans les arts, ont-ils pu transporter une masse de granit longue de quarante pieds et épaisse de huit ? Comment l’ont-ils dressée ?

César nous a dit quelle était la puissance des druides. Ces prêtres adroits régnaient absolument sur les Gaulois ; en dirigeant l’attention de leur peuple constamment sur un seul objet, ils leur firent perdre à son égard la qualité de sauvages.

Ces monuments des Gaulois indiquaient des lieux de rendez-vous au milieu des forêts sans bornes. Le Danemark, la Suède, la Norwége, l’Irlande, le Groënland même, offrent des monuments semblables. Les druides ont-ils régné dans tous ces pays, on les blocs de granit étaient-ils élevés par un pouvoir autre que celui de la religion des druides ? Sioborg nous apprend qu’en Scandinavie la tradition indique des usages différents pour chaque monument.

Toutefois ils étaient relatifs au culte, car les conciles chrétiens en marquent une grande jalousie ; ils défendent les prières et d’allumer des flambeaux devant des pierres (ad lapides).

Le pouvoir des druides était établi en partie sur la croyance qu’après la mort les âmes changeaient de corps.

Aristote, au contraire, croyait l’âme mortelle ; les Celtes et les Germains étaient donc mieux préparés au culte catholique que les Grecs et les Romains. L’habitude d’obéir aux druides avec terreur prépara nos ancêtres à obéir aux évêques. La sanction des prêtres était la même : l’excommunication.

En faisant ces beaux raisonnements et bien d’autres, j’ai pris place dans une carriole du pays pour faire les cinq lieues qui séparent Dol de Saint-Malo : j’avais pour compagnons de voyage des bourgeois riches ou plutôt enrichis. Jamais je ne me suis trouvé en aussi mauvaise compagnie ; mon imagination était heureuse, ils l’ont traînée dans la boue. Que de fois j’ai regretté ma calèche ! Ces gens parlaient constamment d’eux et de ce qui leur appartient : leurs femmes, leurs enfants, leurs mouchoirs de poche, qu’ils ont achetés en trompant le marchand de un franc sur la douzaine. Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence : sa femme vaut mieux que toutes les femmes ; la douzaine de mouchoirs qu’il vient d’acheter vaut mieux que toutes les autres douzaines. Jamais je ne vis l’espèce humaine sous un plus vilain jour : ces gens triomphaient de leurs bassesses à peu près comme un porc qui se vautre dans la fange. Pour devenir député, faudra-t-il faire la cour à des êtres tels que ceux-ci ? Sont-ce là les rois de l’Armorique ?

Pour en tirer quelques faits et diminuer mon dégoût, j’ai essayé de parler politique ; ils se sont mis à louer bêtement la liberté et de façon à en dégoûter, la faisant consister surtout dans le pouvoir d’empêcher leurs voisins de faire ce qui leur déplaît. Il y a eu là-dessus entre eux des discussions d’une bassesse indicible : je renouvellerais mon dégoût en en donnant le détail. Ils ont fini par me convertir à leur système. J’aurais donné quinze jours de prison pour pouvoir faire administrer à chacun d’eux une volée de coups de canne. Ils m’ont expliqué que s’il y a des élections, ils n’enverront certes pas à Paris un orgueilleux. J’ai compris qu’ils donnent ce titre aux députés qui ne se chargent pas avec empressement de retirer leurs bottes et leurs habits de chez les ouvriers qu’ils emploient à Paris.

Il est plaisant que pour être appelé à discuter les grandes questions de commerce et de douanes qui vont décider de ce que sera l’Europe dans cent ans d’ici, il faille commencer par plaire à de tels animaux.

Pour l’agrément de ma route, quelle différence si j’avais eu affaire à cinq légitimistes ! Leurs principes n’auraient pas pu être plus absurdes et plus hostiles au bonheur commun, et, loin d’être blessé à chaque instant, mon esprit eût goûté tous les charmes d’une conversation polie. Voilà donc ce peuple pour le bonheur duquel je crois qu’il faut tout faire !

Pour me distraire des coups de couteaux que me donnait à chaque instant la conversation de ces manants enrichis, je me suis mis à regarder hors du cabriolet. Après la première lieue qui conduit de Dol au rivage au milieu d’une plaine admirablement cultivée, surtout en colza, le chemin est souvent à dix pas de la mer. Aussitôt qu’on a dépassé un grand rocher qui défend cette plaine contre les flots et qui est probablement le Mont-Dol, ce que je n’ai pas voulu demander à mes ignobles compagnons, on aperçoit à une immense distance sur la droite, et par dessus les vagues un peu agitées, le mont Saint-Michel. Il était éclairé par le soleil couchant et paraissait d’un beau rouge ; nous, nous étions un peu dans l’obscurité.

Le mont Saint-Michel sortait des flots comme une île, il présentait la forme d’une pyramide ; c’était un triangle équilatéral d’un rouge de plus en plus brillant et tirant sur le rose, qui se détachait sur un fond gris.

Nous avons quitté la mer, puis de nouveau nous l’avons vue devant nous ; comme elle baissait en ce moment, de toutes parts nous apercevions des îlots déchiquetés de granit noirâtre sortant des eaux.

Sur le plus grand de ces îlots de granit on a bâti Saint-Malo, qui, comme on sait, à marée haute, ne tient à la terre que par la grande route.

Cette route que je viens de parcourir, depuis qu’elle arrive à la mer à une lieue de Dol, a souvent sur son côté gauche de fort jolies petites maisons, qui rappelleront tout à fait les cottages de la côte d’Angleterre qui est vis-à-vis. À l’approche de la voiture, je voyais sortir de ces habitations quelques douaniers et une quantité prodigieuse d’enfants fort gais.

En entrant à Saint-Malo, et nous approchant de la porte fortifiée, nous avions sur la droite la grande mer, et à gauche de la route un immense bassin de boue humide sur laquelle paraissaient de cent pas en cent pas de pauvres navires couchés sur le flanc. Ils attendent le flot pour se relever, et cet exercice continu fatigue leurs membrures.

Au delà de cette plaine de boue et de sable entrecoupée de flaques d’eau, on aperçoit Saint-Servan, qui a l’air d’une assez jolie petite ville. Elle est du moins entourée d’arbres bien verts, tandis qu’à Saint-Malo on ne voit que du granit noirâtre et quelques figuiers de quinze ou vingt pieds de haut, à peu près comme ceux de Naples sur la route de Portici ; mais les figues de Saint-Malo ne mûrissent pas. Je conclus de la vue de cet arbre du Midi, à la vérité abrité par des murs, que les froids de Saint-Malo ne sont jamais fort rigoureux. C’est déjà un grand avantage que cette ville doit au voisinage de la mer. Elle doit à Louis XIV, et à la considération qu’avait inspirée aux ministres de la marine l’audace admirable de ses habitants, une enceinte de murs qui fait exactement le tour de la ville et dont l’épaisseur sert de promenade. Il y a parapet du côté de la ville comme du côté de la mer, et le promeneur se trouve à peu près à la hauteur du second étage des maisons. Il m’a semblé qu’à marée basse, ce parapet est souvent à soixante pieds des flots. Cette promenade originale m’a fort intéressé, et ce n’est qu’au bout d’une heure et demie, après avoir fait exactement le tour de la ville, que je suis revenu à l’escalier voisin de la porte par lequel j’y étais monté. Mais je me suis arrêté souvent pour considérer soit les îlots noirs et déchirés par les vagues qui défendent Saint-Malo contre les lames de la grande mer, soit la colline couverte d’arbres qui, à droite au delà du golfe de Saint-Servan, s’avance fort dans la mer. Les grands figuiers dont j’ai parlé se trouvent dans de fort petits jardins, qui existent quelquefois entre le mur de la ville et les maisons du côté opposé à l’unique porte de Saint-Malo, c’est-à-dire au couchant.

Ce que le destin m’avait fait voir de la société aujourd’hui m’avait jeté dans un si profond dégoût de l’espèce humaine, que j’ai sottement refusé d’aller au spectacle à Saint-Servan. Mon hôtesse me l’a proposé, et j’ai refusé sans réfléchir, uniquement par humeur de m’entendre adresser la parole.

Puis, regardant d’un air bourru, j’ai vu que l’hôtesse était assez jolie femme et polie à l’anglaise ; elle me disait avec dignité qu’une sorte d’omnibus me conduirait à Saint-Servan en un quart d’heure.

J’ai erré dans la ville. Tout y est d’un gris noirâtre ; c’est la couleur du granit de ce pays-ci. J’aurais bien voulu voir la rue où sont nés MM. de Chateaubriand et de Lamennais ; mais j’avais horreur d’adresser la parole à qui que ce soit. Vis-à-vis un palais de justice que l’on construit avec des colonnes à la grecque, j’ai aperçu une ridicule statue de Duguay-Trouin. Avec ses culottes flottantes, cet intrépide marin ne ressemble pas mal à ces statues de bergers en plomb, que les curés de village mettent dans leurs jardins. J’ai trouvé un café fort joli à côté de la statue ; mais j’étais encore empoisonné par mes manants de la route ; je prenais en mauvaise part tout ce que j’entendais dire aux pauvres officiers des trois compagnies qui viennent tous les mois tenir garnison dans cette île. Ces messieurs paraissaient se formaliser beaucoup de l’absence de toute promenade, autre que celle des murailles, non moins que de l’extrême vertu des dames de Saint-Malo. L’un d’eux disait : « Certes, il n’y aurait aucun danger à laisser les demoiselles de ce pays-ci seules avec les jeunes gens les plus aimables ; on peut être assuré qu’elles ne songeront jamais qu’à leur plus ou moins de fortune. Le plus beau cavalier, s’il n’est pas assez riche pour s’établir, n’est d’aucun danger pour ces vertus calculantes. »

Il me restait la ressource de demander du vin de Champagne ; mon hôtesse m’avait assuré que le sien était excellent. Mais quoi de plus triste que de boire seul pour oublier un chagrin ridicule ?

Je suis allé chez le libraire, où j’ai trouvé la Princesse de Clèves, petit bouquin fort joliment relié. Afin de ne pas avoir à m’impatienter contre les sales chandelles de la province, je suis allé moi-même acheter des bougies. Ma chambre donnait sur une rue affreuse de dix pieds de large ; il n’y en avait pas d’autre dans l’hôtel. J’ai demandé une bouteille de vin de Champagne ; et aussitôt l’on s’est souvenu, comme par miracle, qu’un monsieur venait de partir par le bateau à vapeur de Dinan, et l’on m’a conduit, par un escalier de bois en escargot, à une grande chambre au troisième étage, d’où l’on aperçoit fort bien la mer par-dessus le rempart. Je me suis enivré de cette vue, puis j’ai lu la moitié de l’admirable volume que je venais d’acheter ; l’âme enfin rassérénée par ces douces occupations, je me suis mis à écrire ce procès-verbal peut-être trop fidèle de tous mes malheurs intellectuels. Les ennuyeux m’empoisonnent ; c’est ce qui m’eût empêché de faire fortune de toute autre façon que par le commerce ; et mon père eut toute raison de me jeter violemment dans cette voie. Lorsque j’étais douanier, mes amis m’estimaient sans doute ; mais la plupart eussent été charmés que, lorsque je sortais pour la première fois avec un bel uniforme neuf, un enfant jetât sur moi un verre d’eau sale.

Une vérité m’assiège à chaque heure du jour, depuis que je suis en Bretagne. Le petit bourgeois d’Autun, de Nevers, de Bourges, de Tours, est cent fois plus arriéré, plus stupide, plus envieux même, que le bourgeois qui vit à quatre lieues des côtes, et de temps en temps a un cousin noyé par une tempête. — Bravoure des jeunes enfants bretons de la côte de Morlaix, qui se cachent à bord des navires qui partent pour la pêche de la morue sur le banc de Terre-Neuve ; on les appelle des trouvés (trouvés à bord du navire, quand il est loin des côtes). On pourrait lever ici une garde impériale de marins.

Du temps de l’Empire, les corsaires bretons attendaient, pour sortir, quelque tempête qui ne permît pas aux vaisseaux du blocus anglais de se tenir près de leurs rochers de granit noir. Quelle différence pour Napoléon, si, au lieu de faire des flottes, il eût équipé mille corsaires ? Que n’eût-il pas fait avec des Bretons !


— Saint-Malo, le

Je ne sais comment je me suis laissé entraîner à perdre deux jours dans cette ville singulière, mais peu aimable : au fond, c’est une prison.

Hier j’ai pris un bateau pour faire le tour des îlots noirs qui, suivant moi, gâtent beaucoup la vue de Saint-Malo du côté de la mer ; ensuite je suis allé errer le long de la jolie côte couverte d’arbres qui termine l’horizon au couchant. Le vent étant agréable et la mer tranquille, j’ai fait mettre la voile, et suis allé au loin vers le couchant, toujours lisant mon roman. J’avais oublié tout au monde. Si l’on m’eût demandé où j’étais, j’aurais répondu : À la Martinique.

J’ai manqué ainsi, à mon grand regret, l’heure du bateau à vapeur qui conduit à Dinan. On dit que les bords de la rivière sont charmants et hérissés de rochers singuliers ; et d’ailleurs on trouve, près de cette ville toute du moyen âge, un menhir de vingt-cinq pieds de haut : ces monuments informes font réfléchir, et je commence à m’y attacher, à mesure que je vois augmenter mon estime pour les Bretons. On m’a beaucoup vanté les quatre Évangélistes, ainsi que le lion et le bœuf ailés, attributs de saint Marc et de saint Luc, qui ornent la façade de l’ancienne cathédrale de Dinan. À peu de distance existait une abbaye dont les ruines sont célèbres ; à la vérité, je n’y aurais peut-être rien compris. Ma longue promenade sur mer m’a privé de tout cela : mais jamais peut-être je ne fus plus sensible à cette admirable peinture, la plus ancienne qui existe dans la langue, d’une passion qui devient tous les jours plus rare dans la bonne compagnie. Plusieurs parties de cette peinture n’ont point été surpassées ; je les compare à certains ciels ornés d’anges par le Pérugin, que les écoles de Rome et de Bologne, si savantes et si supérieures dans tout le reste, n’ont jamais pu faire oublier.

Aujourd’hui j’ai passé ma vie sur les remparts de Saint-Malo à considérer la marée montante, qui quelquefois, à ce qu’on dit, s’élève ici jusqu’à quarante pieds. Je devais partir à midi pour Dol et Avranches ; mais, avant de monter en diligence, j’ai regardé la figure de mes compagnons de voyage ; elle m’a effarouché. Je suis remonté sur le mur, et j’ai perdu le prix de ma place.

Le coucher du soleil m’a dédommagé du retard, il a été magnifique : le ciel était en feu, ce qui donnait une couleur plus noire encore aux îlots de Saint-Malo. J’ai passé mon temps sur la plage du couchant, au milieu d’une troupe d’enfants qui avaient ôté leurs souliers, et jouaient avec le flot puissant de la mer ; ils se retiraient à mesure que la lame montante venait les mouiller.

Quelle idée noble et exagérée je me faisais de Saint-Malo, d’après ses hardis corsaires ! Sera-ce donc toujours là mon erreur ? Que d’enfantillage il y a encore dans cette tête ! Je n’ai vu que des figures à argent. Dans tout l’art de la peinture, y a-t-il rien d’aussi laid que les contours de la bouche d’un banquier qui craint de perdre ?

Au milieu de cette sécheresse d’âme, je n’ai trouvé qu’une intonation touchante ; c’était un postillon qui me disait : « Ah ! monsieur, quand on vient de ce côté-ci, il faut toujours reprendre le même chemin : on ne peut pas aller plus loin. » Dans ce dernier mot si commun, il y avait par hasard toute la tristesse profondément sentie d’un insulaire ou d’un prisonnier. J’ai songé à ce pauvre Pellico.

On va me trouver exagéré ; mais enfin je tiens à la bizarrerie de dire la vérité (j’en excepte, bien entendu, les vérités dangereuses). Voici ce que je trouve dans mon journal, à la date de Saint-Malo :

« On ne sait rien faire bien en province, pas même mourir. Huit jours avant sa fin, un malheureux provincial est averti du danger par les larmes de sa femme et de ses enfants, par les propos gauches de ses amis, et enfin par l’arrivée terrible du prêtre. À la vue du ministre des autels, le malade se tient pour mort ; tout est fini pour lui. À ce moment commencent les scènes déchirantes, renouvelées dix fois le jour. Le pauvre homme rend enfin le dernier soupir au milieu des cris et des sanglots de sa famille et des domestiques. Sa femme se jette sur son corps inanimé ; on entend de la rue ses cris épouvantables, ce qui lui fait honneur ; et elle donne aux enfants un souvenir éternel d’horreur et de misère : c’est une scène affreuse. »

Un homme tombe gravement malade à Paris ; il ferme sa porte ; un petit nombre d’amis pénètrent jusqu’à lui. On se garde bien de parler tristement de la maladie ; après les premiers mots sur sa santé, on lui raconte ce qui se passe dans le monde. Au dernier moment, le malade prie sa garde de le laisser seul un instant ; il a besoin de reposer. Les choses tristes se passent comme elles se passeraient toujours, sans nos sottes institutions, dans le silence et la solitude.

Voyez l’animal malade, il se cache, et, pour mourir, va chercher dans le bois le fourré le plus épais. Fourier est mort en se cachant de sa portière.

Depuis que l’idée d’un enfer éternel s’en va, la mort redevient une chose simple, ce qu’elle était avant le règne de Constantin. Cette idée aura valu des milliards à qui de droit, des chefs-d’œuvre aux beaux-arts, de la profondeur à l’esprit humain.



  1. Mérimée, Voyage dans l’Ouest.