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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/622

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montagnes transmettront pendant la nuit de cime en cime, depuis le mont Ida jusqu’aux sommets de l’Argolide. le signal convenu ; et par la rapidité de ce voyage aérien, la nuit même de la chute de Troie, Mycènes en sera informée. On est à ce moment fatal. L’aube va paraître. Le veilleur se plaint de sa longue et pénible attente, de ses nuits sans sommeil, de ses promenades monotones et solitaires sous la rosée, en présence de « l’assemblée des astres. » Tout il coup, il voit la flamme s’élancer de la montagne voisine. Troie est prise ; la gloire d’Agamemnon est à son comble, et les mystères que cette maison cache dans ses murs, qu’elle a révélerait si elle pouvait parler, » vont paraître à tous les yeux.

Dans les Erinnyes, le veilleur a quitté son poste, mais il n’a pas disparu ; autant du moins qu’on peut continuer d’exister sans garder de traits personnels. Il représente deux choses. C’est d’abord l’effet pittoresque de ces feux qui propagent dans les ténèbres la grande nouvelle de la victoire. La merveilleuse description qu’Eschyle avait mise dans la bouche de Clytemnestre est ici résumée en quelques vers que les spectateurs étrangers à l’œuvre grecque ont dû avoir quelque peine à comprendre :

O sanglante splendeur d’un jour victorieux
Qui roules de montagne en montagne dans l’ombre,
Salut, flamme, salut, gloire de la nuit sombre !
…..

Ce qui ressort ensuite dans la courte apparition de ce personnage, c’est la joie sauvage du triomphe :

Patrie, ils ont mordu, les mâles de ta race,
La gorge phrygienne avec l’airain vorace !

Voilà le pauvre veilleur transformé en guerrier barbare et savourant le plaisir de frapper son ennemi. Ainsi l’a voulu M. Leconte de Lisle, sans doute afin de marquer plus fortement le caractère de ces temps primitifs et de leur rendre leur couleur. De même Clytemnestre qui, dans Eschyle, pensait plus à la Némésis divine qu’aux horreurs de la guerre, va se représenter l’Hellène victorieux

La lance au poing, la haine aux yeux, l’injure aux dents.

Et elle se complaira dans des images comme celle-ci :

Et les mères hurler d’horreur, quand les berceaux,
Du haut des toits fumans écrasés sur les pierres.
Trempent d’un sang plus frais les sandales guerrières.