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été très-agréable. Je m’étonnai cependant de trouver à la salle de réception une apparence mesquine et délabrée. Les murs étaient peints à la chaux et repoussants de saleté. Comme j’en fis la remarque, on m’assura que la salle avait toujours été ainsi. Quelque juste que fût la réponse, il me parut que les Turcs poussaient un peu trop loin le culte de la tradition.

On se rappelle que lors de mon précédent passage à Hodeidah, la guerre était imminente entre la garnison de cette place et les troupes du shériff de la Mecque[1]. Celui-ci s’était approché jusqu’à une journée d’Hodeidah, avec une armée qui, au dire des Turcs, ne comptait pas moins de quarante mille hommes. Il envoya au pacha un parlementaire pour le prier de venir lui livrer bataille. Le pacha lui fit répondre que s’il se sentait capable de se battre contre les Turcs, il n’avait qu’à se présenter. Ce manége dura plus de deux mois. Bientôt la moitié de l’armée du shériff mourait du choléra ; d’autres disent que les Turcs avaient fait empoisonner les puits. Quoi qu’il en soit, le reste de l’armée ennemie battit en retraite et le vieux Mahamoud put respirer en toute liberté.

Après avoir fait mes adieux au pacha et à mes connaissances d’Hodeidah, je pris de nouveau la mer. Dès le lendemain de mon départ je fus atteint d’une violente fièvre et de douleurs horribles dans les os. Cette fièvre dura jusqu’à Aden, et je restai pendant quelque temps en proie à un délire affreux. On peut se figurer ce que je dus souffrir, n’ayant aucun remède à ma disposition, dans une petite barque non pontée, ballottée par une grosse mer et un fort vent debout.

Vue de Tadjoura. — Dessin de A. de Bar d’après Hochet d’Héricourt.

Après trois jours de cette pénible traversée, je mouillai sur rade de Moka. Malgré mon triste état et les souffrances que j’endurais, je descendis à terre pour voir mon correspondant, le Persan Abderasoul, avec qui j’avais noué des relations dès mes premiers voyages. Cet excellent homme me reçut avec sa politesse accoutumée. Il m’apprit que, si je voulais envoyer des travailleurs aux îles Maurice et Bourbon, on pourrait en engager sur cette côte de mille à douze cents par année. On peut encore se procurer à Moka d’excellent blé et du doura ou millet, avec lequel les Arabes font le couscous. Enfin, la pelleterie est abondante sur ce marché, ainsi que le café, le beurre, l’ivoire et la myrrhe.

Après m’être arrêté quelques jours à Moka, je fis route pour Aden. Le 15 mai, je franchis le Babel-el-Mandeb et le 20 je touchai à destination et reçus chez moi les soins empressés que réclamait mon triste état.

  1. Le personnage que M. Lambert, dans ses Mémoires, appelle par deux fois le shériff de la Mecque (voy. plus haut son précédent passage à Hodeidah, p. 68) ne peut être que le shériff de Sana ou celui d’Abou-Arish. Tous les shériffs arabes étaient du reste alors en guerre avec les Turcs, qui venaient de réoccuper les ports du littoral de la mer Rouge.