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appliquées sur sa blessure. Ce bandeau, la maigre haridelle qui lui servait de monture, la longue pique qu’il brandissait de la main droite, tout lui donnait une certaine ressemblance avec l’ingénieux Hidalgo de la Manche monté sur Rossinante. Résolu à venger sa blessure, il se plaça le plus près du toril pour recevoir le premier choc du Brujo (le sorcier) le troisième taureau, et il s’en tira le mieux du monde, aux applaudissements d’un public sympathique, au moyen d’un vigoureux puyazo qui fit couler quelques filets de sang ; à partir de ce moment, Calderon, échauffé par les bravos, et poussé par l’amour propre qui est commun à tous les toreros, tint à se surpasser lui-même, et sa terrible pua ne laissa pas de repos au taureau ; on eût dit que cet homme, qui venait d’avoir le crâne fendu, avait à peine reçu une égratignure. Il est vrai que ses camarades l’avaient beaucoup engagé à ne pas reparaître sur l’arène ce jour-là, mais il n’y voulut jamais consentir. On aurait de la peine à se faire une idée de l’obstination extraordinaire que montrent souvent les toreros dans des circonstances analogues. Ainsi un torero bien connu, Roque Miranda, surnommé Rigores, ayant reçu un jour trois coups de corne dans la plaza de Madrid, voulut figurer peu après dans une course qui se donnait à plus de cent lieues de là, à Bilbao : bien qu’il s’en fallût de beaucoup qu’il ne fût guéri, il entreprit ce long voyage ; mais le célèbre Montès ne voulut jamais lui permettre de prendre l’épée, et l’engagea à retourner à Madrid. Peu de temps après il prit part à une corrida dans l’amphithéâtre de cette ville ; mais ses blessures, à peine fermées, s’envenimèrent, et il mourut après avoir subi deux cruelles opérations.

La course continuait avec un entrain parfait ; le Tato, poussé à la fois par l’ardeur de la jeunesse et par une vraie passion qu’il professe pour son art, se multipliait et se trouvait toujours prêt à secourir un des toreros au moment du danger : ce jour-là fut, au dire d’afficionados très-experts, un des plus brillants de sa carrière tauromachique : il nous donna des suertes de capa des plus brillantes et des plus difficiles ; ces jeux de cape, très-variés, sont désignés par des noms particuliers, et s’emploient suivant les allures de chaque taureau ; ainsi nous le vîmes exécuter la suerta de espaldas, qu’on appelle ainsi parce que le diestre se place devant l’animal en lui présentant les épaules, puis, grâce a un mouvement rapide, le laisse passer à côté de lui ; nous vîmes encore la suerte à la navarra, une des plus gracieuses, et celle de las tijeras ou des ciseaux, qui consiste à s’embosser en face du taureau en se croisant les bras. Dans ces différents exercices, le Tato déploya une grâce et une assurance qu’aucun autre torero ne saurait égaler. Quand arriva le moment de tuer le troisième taureau, il l’immola d’un superbe coup d’épée qu’on appelle mete y saca, littéralement met et retire ; c’est-à-dire qu’après avoir enfoncé la lame jusqu’au trois quarts il la retira de suite et la conserva à la main.

Le quatrième taureau était attendu par les spectateurs avec une très-grande impatience, car on avait annoncé que le Gordito devait lui poser une paire de banderillas sentado, c’est-à-dire assis sur une chaise. La chose nous paraissait difficile, pour ne pas dire impossible, et il nous tardait aussi de voir comment le fameux banderillero se tirerait d’un tour de force aussi dangereux ; le clairon annonça enfin le moment attendu, et nous vîmes un garçon de service apporter une chaise grossière recouverte en paille, qu’il plaça au milieu de l’arène. Le Gordito vint s’y asseoir, et ses deux dards à la main, il attendit d’un air souriant le choc de l’animal (voy. p. 337) : celui-ci, attiré par les capes des chulos, ne tarda pas à prendre le Gordito pour point de mire. Des milliers de poitrines palpitaient à la pensée du danger auquel l’exposait sa témérité. Le taureau se précipita bientôt, faisant voler sous ses pas des tourbillons de poussière ; quand il ne fut plus qu’à deux pas de la chaise, un immense cri de terreur retentit dans tout l’amphithéâtre nous eûmes à peine le temps de voir le Gordito élever les bras et se jeter rapidement de côté en faisant une pirouette ; puis le taureau, doublement furieux de se sentir piqué par le fer et de voir son ennemi lui échapper, fit voler la chaise en l’air à plusieurs reprises et continua sa course, chaque flanc orné d’une superbe banderilla.

Dire l’enthousiasme provoqué par l’intrépidité et l’adresse du Gordito serait chose impossible : il va sans dire qu’une nouvelle avalanche de chapeaux tomba sur l’arène avec des centaines de cigares, que le banderillero s’empressa de partager avec ses camarades.

Bientôt après un autre incident, qui faillit avoir un dénoûment fatal, vint émouvoir de nouveau l’assemblée, Un des banderilleros, au moment où le clairon venait de donner le signal de la mort, eut la malheureuse idée de vouloir poser encore une paire de banderillas : mais ayant fait un faux pas, il glissa et tomba la face contre terre, les bras étendus en avant ; il n’avait pas encore eu le temps de se relever, que les chulos étaient déjà venus à son secours, les uns attirant le taureau au moyen de leurs capes, un autre le saisissant par la queue. Cependant la tête de l’animal venait de s’abaisser vers le malheureux, qui fut enlevé au bout des cornes, les bras et les jambes pendantes ; tout le monde le crut perdu en le voyant ainsi suspendu aux cornes du tanreau, qui avait déjà fait deux fois le tour de l’arène en le secouant d’une manière furieuse. Tout à coup, le pauvre diable tomba à terre sans mouvement, et le taureau continua sa course, emportant au bout de ses cornes quelques lambeaux de satin. Voici ce qui s’était passé : le banderillero, par un bonheur providentiel, avait eu sa ceinture et sa veste accrochées par les cornes de l’animal, qui, à force de saccades, les avaient déchirées, envoyant l’homme rouler à quelques pas. Étourdi par sa chute, il fut relevé par ses camarades qui s’assurèrent, à leur grand étonnement et à celui du public tout entier, qu’il n’avait pas reçu la moindre blessure.

Cet accident nous fit penser à l’eau-forte de Goya, qui représente la mort de Pepe-Illo, dans le cirque de Madrid ; seulement, le malheureux torero était tombé sur le dos ; ce fut une mort affreuse ; bien que ses entrailles