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VENISE,

PAR M. ADALBERT DE BEAUMONT[1].
185… — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Isola San Lazzaro dei Armeni (Suite).

Vers la fin du dix-huitième siècle, Babik, un des pères de Saint-Lazare, à la suite d’une discussion avec le supérieur du couvent, se retira à Trieste avec quelques-uns de ses collègues pour y fonder une nouvelle maison d’éducation. Mais bientôt la conquête de l’Italie par les Français força ces religieux de se réfugier à Vienne. L’empereur François leur céda l’ancien couvent des Capucins où ils s’établirent et leur maison prit en peu de temps une grande extension. Le P. Babik en devint le chef, fonda une imprimerie qui sert, comme celle de Saint-Lazare, au but général de l’association et pourvoit aux dépenses du couvent. De même qu’à Venise, les Mekhitaristes de Vienne s’occupent de travaux littéraires sur l’Arménie et publient, dans leur langue, un journal intitulé Europa.

Il y a quelques années, deux riches Arméniens de Londres et de Madras laissèrent des sommes considérables aux pères de Saint-Lazare avec injonction de les faire servir à l’éducation de leurs coreligionnaires. Ce fut alors que l’on créa deux colléges. L’un, placé à Venise, dans le palais Zénobio, porte le nom du donataire Raphaël. Trente élèves environ y reçoivent une éducation complète. L’autre était situé à Padoue ; mais des difficultés élevées par le gouvernement autrichien, à l’instigation de M. Moorat, fils du donataire, ont décidé les pères à transporter à Paris cette maison d’éducation. Comptant sur les ordonnances promulguées en leur faveur, ils ont acheté, rue de Monsieur, au faubourg Saint-Germain, un vaste et bel hôtel, construit jadis pour la duchesse de Bourbon.

La maison mère est toujours celle de l’île Saint-Lazare. C’est de là que part l’étincelle qui doit ranimer cet ancien foyer de la civilisation, et nous qui avons visité un coin de l’Arménie et surtout qui avons vu dans tout l’Orient cette race encore si pure et si active, nous pensons que, le cas échéant, elle serait aussi capable que la nation grecque de remplacer la puissance ottomane. Cette race est fine, belle, intelligente, patiente aussi et ambitieuse au suprême degré, mais de cette ambition qui s’applique à la patrie et qui, au ressouvenir de sa grandeur passée, croit voir déjà sa grandeur future. À Constantinople, les établissements de la banque et les différentes branches des administrations publiques s’appuient sur la science et l’intelligence arméniennes. Les Turcs, comme notre haute noblesse d’autrefois, se trouvent trop grands seigneurs pour s’occuper d’affaires. Ils veulent vivre sans trouble, et ce sont les Arméniens qu’ils chargent de la conduite de leur fortune et de leurs intérêts privés. Les Grecs sont pour cela trop légers ou trop fins. Les juifs, frappés par un préjugé universel, sont trop méprisés.

Le but principal des moines mekhitaristes est, comme on le voit, de montrer à leurs frères d’Orient la route à suivre pour devenir capables un jour de défendre et de soutenir leur nationalité. Le concours de la France doit d’autant plus leur être assuré que, dans les élans d’un patriotisme éclairé, ces religieux combattent avec énergie un entraînement trop général en Orient, celui de recourir à la protection de la Russie, sans réfléchir que c’est changer de maître et non conquérir l’indépendance. À ce titre seul, toutes nos sympathies doivent leur être acquises.


Le Lido.

Ici nous touchons au Lido, île trop chantée par les poëtes modernes. Cette langue de terre où végètent quel quels arbres a pour seul mérite d’être la digue naturelle de l’archipel vénitien.

C’est au Lido, sur ces grèves arides, que, pendant de longs siècles, les Vénitiens venaient s’exercer à l’arc, à l’arbalète, puis au tir des armes à feu. Maintenant on n’y trouve de foule et de réunions qu’au mois de septembre. À cette époque de l’année, il est de mode, tous les lundis, d’y tenir une sorte de bacchanale.

Lord Byron avait fait de cette plage déserte son hippodrome : il avait là ses écuries ; c’est dans des courses éperdues, au bord de la mer, que Beppo, ce conte vénitien, a pris naissance, ainsi que l’ode à Venise.

Pour voir la mer dans sa beauté, c’est en ce lieu qu’il faut venir, à l’heure où le soleil va disparaître dans les flots qui semblent bouillonner sous son contact ardent. Dans les brûlantes nuits du mois de juillet, nous venions y chercher la fraîcheur des vagues, en nageant jusqu’à la haute mer. Rien n’est beau comme Venise vue de cette île, la nuit, avec ses profils fantastiques et ses effets infinis. Ainsi détachée en noir sur le ciel lumineux, et toute scintillante des lumières de ses palais et de ses gondoles, elle ressemble à ces entassements babyloniens que nous montrent les gravures de Martens, et que bâtissent, pour l’œil abusé par les pénombres mystérieuses de la lune, les fées et les génies des grottes, des cavernes, et

  1. Suite et fin. Voy. pages 1 et 17.