Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome I, 1835.djvu/555

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
[1364]
487
LIVRE I. — PARTIE II.

rendus, sauves leurs vies et leurs biens. Mais le duc n’y vouloit entendre, si ils ne se rendoient simplement, ce que ils n’eussent jamais fait ; car ils savoient bien qu’ils étoient tous morts davantage.

Pendant que cils siéges, ces prises, ces assauts et ces chevauchées se faisoient en Beauce et en Normandie, couroient d’autre part messire Louis de Navarre et ses gens en la Basse-Auvergne et en Berry, et y tenoient les champs et y honnissoient et appovrissoient durement le pays, ni nul n’alloit au devant. Et aussi ceux de la Charité faisoient autour d’eux ce qu’ils vouloient, dont les complaintes en venoient tous les jours au roi de France. D’autre part le comte de Montbéliard, avecques aucuns alliés d’Allemagne, entrés étoient en la Bourgogne pardevers Besançon, et y honnissoient aussi tout le pays : pourquoi le roi de France eut conseil qu’il briseroit tous les siéges de Beauce et de Normandie, et envoieroit le duc de Bourgogne son frère en son pays ; car bien lui étoit mestier. Si lui manda incontinent qu’il défit son siége et se retraist devers Paris ; car il le convenoit aller autre part ; et lui signifia clairement l’affaire ainsi que il alloit. Quand le duc ouït ces nouvelles, si fut tout pensis, tant pour son pays que on lui ardoit, que pour ce que il avoit parlé si avant du siége de Connay qu’il ne s’en partiroit, si les auroit à sa volonté. Si remontra ce à son conseil, et trouva que, au cas que le roi le remandoit, qui là l’avoit envoyé, il s’en pouvoit bien partir sans forfait, mais on n’en fit nul semblant à ceux de Connay. Si leur fut demandé des maréchaux si ils se vouloient rendre simplement. Ils répondirent que nennil, mais volontiers se rendroient, sauf leurs corps et leurs biens.

Finablement le duc vit que partir l’en convenoit : si les laissa passer parmi ce traité ; et rendirent le châtel de Connay au dit duc, et s’en partirent, si comme ci-dessus est dit. Si en prit le duc de Bourgogne la saisine et la possession, et puis le délivra à un écuyer de Beauce qui s’appeloit Philippe d’Arties. Cil le répara bien et bel, et le pourvey et refraîchit de tous bons compagnons. Ce fait, îe duc de Bourgogne et ses gens d’armes s’en vinrent à Chartres. Si rechargea le duc la plus grand’partie de ses gens au comte d’Aucerre et au maréchal Boucicaut, et à monseigneur Louis de Sancerre[1]. Si se partit et emmena avecques lui monseigneur Louis de Châlons, le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de Vienne et tous les Bourguignons ; et chevauchèrent tant qu’ils vinrent à Paris. Si passèrent outre les gens d’armes sans point d’arrêt, en allant devers Bourgoingne. Mais le duc s’en vint devers le roi son frère, qui se tenoit à Vaux-la-Comtesse, en Brie ; et là fut un jour tant seulement de-lez lui, et puis s’en partit et exploita tant qu’il vint à Troyes en Champagne ; et passa outre et prit le chemin de Langres ; et partout mandoit gens d’armes efforcément ; et jà s’étoient recueillis les Bourguignons grandement et mis en frontière contre les ennemis. Et là étoit l’archiprêtre, le sire de Châtel-Villain, le sire de Vergy, le sire de Grancé, le sire de Sonbrenon, le sire de Rougemont, et un moult haut, gentil, riche homme qui s’appeloit Jean de Boulogne, le sire de Poises, messire Hugues de Vienne, le sire de Trischastel, et proprement l’évêque de Langres. Si furent encore les barons et les chevaliers de Bourgogne moult réjouis quand leur sire fut venu. Si chevauchèrent contre leurs ennemis, de quoi on disoit qu’ils étoient bien quinze cents lances : mais ils n’osèrent attendre, sitôt comme ils sentirent la venue du dit duc et de ses gens : si se retrairent arrière outre le Rin. Mais les Bourguignons ne se feindirent mie d’entrer en la comté de Montbéliard et en ardirent une grand’partîe.


CHAPITRE CLXXXIV.


Comment le roi de France envoya son connétable et ses maréchaux pour mettre le siége devant la Charité ; et comment le dit roi y envoya après le duc de Bourgogne.


Pendant que cette chevauchée se fit en Bourgogne envoya le roi de France monseigneur Moreau de Fiennes, son connétable, et ses maréchaux monseigneur Boucicaut et monseigneur Mouton de Blainville, à grand’foison de chevaliers et d’écuyers, pardevant la Charité ; lesquels y mirent le siége sitôt comme ils y furent venus, et l’assiégèrent d’un côté bien et fortement. Si alloient les compagnons, pour leurs corps avancer, presque tous les jours escamoucher à ceux de dedans : là y avoit des appertises d’ar-

  1. On a vu à la fin du chapitre 180 que Louis de Sancerre avait accompagné du Guesclin en Normandie : il l’avait apparemment quitté pour aller joindre le duc de Bourgogne.