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Hetzel (p. 338-356).


IX

une idée commerciale de bob.


À un mois de là, sur la route qui descend vers le sud-est de Cork dans la direction de Youghal, en traversant les territoires orientaux du comté, un garçon de onze ans, un garçonnet de huit, poussaient par l’arrière une légère charrette que traînait un chien attelé entre ses brancards.

Les deux enfants étaient P’tit-Bonhomme et Bob. Le chien était Birk.

Les incitations de Grip avaient porté leur fruit. Avant d’avoir rencontré le premier chauffeur du Vulcan à Queenstown, P’tit-Bonhomme rêvait de quitter Cork pour aller tenter fortune à Dublin. Après la rencontre, il se décida à faire de son rêve une réalité. Et ne vous imaginez point qu’il n’eût réfléchi aux conséquences de cette grave détermination : c’était abandonner le certain pour l’incertain, pourquoi se le dissimuler ? Mais, à Cork, sa situation ne pouvait guère s’accroître. À Dublin, au contraire, un plus vaste champ s’ouvrait à son activité. Bob, appelé à donner son avis, se déclara prêt à partir au premier jour, et un avis de Bob méritait d’être pris en considération.

Il suit de là que notre héros alla retirer ses économies de chez l’éditeur, lequel ne laissa pas de lui faire quelques observations sur ses futurs projets. Il n’obtint rien de cet enfant, si supérieur à son âge, et qui n’avait pas l’habitude de se payer de chimères — disposition d’esprit trop commune aux Paddys de tous les temps. Non ! P’tit-Bonhomme était fermement résolu à suivre les chemins qui montent : c’est le seul moyen d’arriver haut, et son précoce instinct lui disait que de quitter Cork pour Dublin, c’était s’élever sur la route de l’avenir.

Et, maintenant, quelle voie prendrait P’tit-Bonhomme, et quel moyen de transport ?

La voie la plus courte, c’est celle que suit le railway jusqu’à Limerick, et de Limerick à travers la province de Leinster jusqu’à Dublin. Le moyen de transport le plus rapide, c’est de prendre le train à Cork et d’en descendre, dès qu’il s’arrête dans la capitale de l’Irlande. Mais ce mode de locomotion avait l’inconvénient de ne pouvoir s’effectuer qu’en dépensant une guinée par personne, et P’tit-Bonhomme tenait à ses guinées. Quand on a des jambes, et de bonnes jambes, pourquoi se faire brouetter en wagon ? De la question de temps, il n’y avait point à s’inquiéter. On arriverait quand on arriverait. On était dans la belle saison, et les chemins du comté ne sont point mauvais de mai à septembre. Et quel avantage, quelle entrée de jeu, si, au lieu de coûter gros, le voyage rapportait, au contraire !

Telle avait été la préoccupation de notre jeune négociant — gagner de l’argent au lieu d’en perdre en frais de route, continuer, de village à village, de bourgade à bourgade, le trafic qui lui avait réussi à Cork, vendre des journaux, des brochures, des articles de librairie et de papeterie, en un mot, faire le commerce en se dirigeant vers Dublin.

Et, pour exercer ce commerce, que fallait-il ?

Rien qu’une charrette, dans laquelle serait déposée la pacotille du marchand forain, et qu’une toile cirée permettrait d’abriter contre la poussière ou la pluie. Cette charrette, attelée de Birk, qui ne refuserait pas de tirer en avant, les deux enfants la pousseraient par derrière. On parcourrait la voie du littoral, parce qu’elle dessert des villes d’une certaine importance, Waterford, Wexford, Wicklow, et aussi diverses stations balnéaires très suivies à cette époque de l’année. Sans doute, il y aurait près de deux cents milles à enlever dans ces conditions. Eh bien ! dût-on y employer deux mois, trois mois, peu importait, si la boutique ambulante réalisait des gains en marchant au but !

Voilà pourquoi, à cette date du 18 avril, un mois après avoir rencontré Grip à Queenstown, P’tit-Bonhomme, Bob et Birk, l’un traînant, les autres poussant, cheminaient sur la route de Cork à Youghal, où ils arrivèrent dans la matinée, sans être trop fatigués de leur étape.

Ils n’avaient point à se plaindre, et, en tous les cas, ce n’est pas Birk qui eût songé à grommeler.

D’ailleurs, on ne le surmenait pas, et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal que lui. Très légère, cette charrette à deux roues — une véritable occasion dont P’tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork. Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares, brochures politiques — quelques-unes assez lourdes d’idées et de style, cependant — papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les meilleurs débitants à l’enseigne du montagnard écossais peinturluré, enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice.

Que voulez-vous ? Les gens de village s’intéressaient à ces deux enfants, l’un sérieux comme un négociant de vieille roche, l’autre d’une physionomie si souriante qu’on aurait eu honte de le marchander !

La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants, doublée d’un port de cabotage, au fond de l’estuaire de la Blackwater.

Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur ! Et Paddy pourrait-il jamais oublier que c’est aux environs de Youghal que sir Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le véritable pain de l’Irlande ?

P’tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit à prendre du repos qu’après avoir entièrement réassorti son étalage, lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner substantiel à la table d’une auberge, un lit pour Bob et pour lui, une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en s’arrêtant aux fermes, et il s’en comptait de deux à trois par mille. C’est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette, lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer nuitamment sur les routes. Oui ! c’était préférable, malgré que Birk fût chien à défendre son maître et son étalage à deux roues.

Et, lorsque P’tit-Bonhomme se rappelait ce qu’il avait autrefois souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette époque ! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi ! Ces choses ne se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille royale et la cour d’Angleterre en tournant la mécanique… Il ne vivait point du produit de l’aumône, mais des bénéfices quotidiennement réalisés. Et puis, quelle confiance en l’avenir, et quel espoir il avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu’il avait réussi à Cork !

Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre la route de Dungarvan.

« Voilà un pont ! s’écria Bob. Je n’en ai jamais vu de cette longueur !

— Moi, non plus », répondit P’tit-Bonhomme.

En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de la Blackwater, et faute duquel on s’allongerait d’une bonne journée de marche !

La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche brise de l’ouest.

« C’est comme si on était sur un bateau ! fit remarquer ce fin observateur de Bob.

— Oui… Bob… un bateau avec vent arrière… sens-tu comme le vent nous pousse ! »

Le pont traversé sans dommage, il n’y eut plus qu’à s’engager dans le comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province de Leinster.

P’tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés ? L’essentiel, c’était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés à Youghal, avant d’avoir atteint Dungarvan où l’on se réassortirait de nouveau. Il va de soi qu’en deux ou trois jours, la charrette aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente milles, en tenant compte des crochets, ce n’eût été qu’une promenade de quelques jours. Mais, s’il n’existait que de rares villages à l’approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette circonstance offrait des chances de débit qu’il convenait de ne point négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et les paysans s’y approvisionnent difficilement des choses usuelles. Aussi, P’tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en conscience.

Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après s’être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence récoltés depuis le matin, et P’tit-Bonhomme les inscrivait sur son « livre de caisse », à la colonne des recettes, en regard de la colonne des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles, nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d’aligner cette monnaie, rien ne plaisait à P’tit-Bonhomme comme d’additionner son avoir, rien ne plaisait à Birk comme d’être couché près d’eux, pendant qu’ils réglaient leurs affaires en attendant l’heure de se livrer au sommeil !

Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan. Elle était vide — pas la bourgade, la charrette — et le réassortiment dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d’avoir une certaine importance. C’est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom, dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante toises. Même avantage qu’à Youghal ; on peut traverser la baie sans être obligé de la contourner.

P’tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente idée — celle d’acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d’un débit courant dans la campagne. Ce n’était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait pas de la surcharge.

Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l’abandonne pas, et P’tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu’il arrivera dans la capitale. D’ailleurs, si la tournée foraine s’accomplissait sans incidents dignes d’être relatés, elle était exempte d’accidents — ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces enfants ? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n’a point de ces instincts qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n’est pas si pauvre qu’en maints comtés — tels ceux du Connaught ou de l’Ulster. La mer lui est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage.

C’est dans ces conditions favorables que la charrette dépassa Trenmore, à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard, Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster. P’tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan, au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début commercial à Cork. D’ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés déjà. Il ne se souvenait que des trois années au milieu de la famille des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on regrette les joies du foyer domestique !

« Bob, dit-il, est-ce que je ne t’ai pas promis que l’on se reposerait à Waterford ?

— Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux continuer ?…

— Non… Restons quelques jours ici…

À rien faire, alors ?…

— Il y a toujours à faire, Bob. »

Et, en effet, n’est-ce rien que de visiter une agréable ville de vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit un beau pont de trente-neuf arches ? Ajoutons que Waterford est un port très fréquenté — ce qui intéressait toujours notre jeune négociant — le port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin.

Tous deux, ayant fait choix d’une auberge convenable, où fut remisée leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s’y promenèrent quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient, comment aurait-on pu s’ennuyer un instant ?

« Hein ! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d’un coup ?…

— Non, Bob, répondit P’tit-Bonhomme. Le Vulcan ne relâche pas à Waterford, et j’ai calculé qu’il doit être loin maintenant… du côté de l’Amérique…

— Là-bas… là bas ? fit Bob, en étendant le bras vers l’horizon circonscrit par le ciel et l’eau.

— Oui… à peu près… et j’ai lieu de croire qu’il sera de retour, lorsque nous serons à Dublin.

— Quel plaisir de retrouver Grip ! s’écria Bob. Est-ce qu’il sera encore tout noir ?…

— C’est probable.

— Oh ! ça n’empêche pas de l’aimer !…

— Tu as raison, Bob, car il m’a bien aimé, lui, quand j’étais si malheureux…

— Oui… comme tu as fait pour moi ! » répondit l’enfant, dont les yeux brillaient de reconnaissance.

Si P’tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d’atteindre Dublin, il lui aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s’exécutent à très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués, en payant quelques shillings seulement pour des places à l’avant, et, en une douzaine d’heures, ils eussent été rendus à destination. Et quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface de cette admirable mer d’Irlande, presque en vue des côtes qui sont si variées d’aspect — une vraie traversée sur un vrai paquebot…

Chose tentante, à coup sûr ! Mais P’tit-Bonhomme s’était pris à réfléchir comme il n’y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus avantageux de n’arriver à Dublin qu’après le retour de Grip. Grip connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d’énorme, et où ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un voyage si fructueusement commencé ? L’esprit de suite, qui caractérisait P’tit-Bonhomme, l’emporta sur le plaisir qu’offrait cette attrayante traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu’à Dublin le littoral du Leinster.

Donc, qu’on ne s’étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n’aurait pas fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes, Bob s’attelait aux brancards, tandis que P’tit-Bonhomme donnait un fort coup d’épaule par derrière.

Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si capricieusement festonné d’anses et de criques. La charrette dut perdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.

Il n’y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait des fermes l’une à l’autre, et les divers articles de la boutique roulante s’y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P’tit-Bonhomme n’arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en droite ligne depuis Waterford ne soit que d’une trentaine de milles. Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la charrette avait été contrainte !

Wexford est plus qu’une bourgade : c’est une ville de douze à treize mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son embouchure. On dirait d’une petite cité anglaise qui aurait été transportée au milieu d’un comté d’Irlande. Cela tient à ce que Wexford fut la première place d’armes que les Anglais possédèrent sur ce territoire, et, en devenant cité, cette place d’armes a conservé sa physionomie d’origine. Peut-être P’tit-Bonhomme éprouva-t-il un certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts à demi détruits, des courtines réduites à l’état de brèches. C’est qu’il ignorait l’histoire de cette contrée au temps de Georges III, pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les épouvantables massacres qui s’accomplirent de part et d’autre, les incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être valait-il mieux qu’il l’ignorât, car ce sont là de ces terribles souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l’Irlande. Il l’apprendrait toujours assez tôt, s’il en avait un jour le loisir.

En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore s’éloigner de la côte, qu’elle retrouverait à quinze milles de là, aux approches du port d’Arklow. Il n’y eut pas à s’en plaindre, et cela pour deux raisons.

La première, c’est que la population est plus dense en cette partie du comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées, grâce au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication avec Dublin.

La seconde, c’est que le pays est charmant. Le chemin s’engage au milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres, entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l’Ovoca et leurs tributaires, comme elle l’avait été, hélas ! de tant de sang à l’époque des dissensions religieuses ! Et penser que c’est ce coin du sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les cours d’eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles d’or, c’est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses abominables excès ! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns, en bien d’autres localités, et jusqu’à Arklow, où les soldats du roi Georges, l’an 1798, battirent trente mille rebelles — ainsi appelait-on ceux qui défendaient leur patrie et leur foi !

Une journée de repos, ce fut ce que P’tit-Bonhomme, ayant fait halte au port d’Arklow, crut devoir octroyer à son personnel — mot qui est justifié si l’on veut bien considérer Birk comme une personne.

Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles n’y coûtent pas cher.

« Je suis sûr que tu n’as jamais mangé d’huîtres ? demanda P’tit-Bonhomme à ce gourmand de Bob.

— Jamais !

— Veux-tu en goûter ?…

— Je veux bien. »

Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu’essayer, et n’alla pas au-delà de la première huître.

« J’aime mieux le homard ! dit-il.

— C’est que tu es encore trop jeune, Bob ! »

Et Bob répliqua qu’il ne demandait pas mieux que d’atteindre l’âge de raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite.

Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow, le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin.

Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l’une des plus curieuses de l’Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la région des lacs de Killarney ! Quel ensemble pittoresque et varié, pour le plaisir des yeux ! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses sur leurs rives ; puis, au confluent du cours de l’Ovoca, cette vallée de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles bâties au bord d’un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon enrichi par les sept églises de Saint-Kevin, où affluent les pèlerins de toute l’Érin !

Et la tournée commerciale ?… Eh bien ! cela allait de mieux en mieux. Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah ! qu’ils étaient loin des comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche de l’Irlande ! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale. Et, en effet, à partir d’Arklow, la route côtière dessert nombre de stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l’argent en poche. Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu’il ne circule de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or c’est ce qui s’accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P’tit-Bonhomme aurait doublé sa fortune avant d’arriver au terme du voyage.

Et puis, Bob avait eu une idée, oui ! une idée… très ingénieuse, une idée qui n’était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue à lui… une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en l’exploitant dans ce monde d’enfants riches, hôtes habituels des grèves du Wicklow — une idée géniale enfin.

Bob — il l’avait déjà prouvé en mainte occasion — était habile à dénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes d’Irlande.

Jusqu’alors, Bob n’avait tiré aucun profit de ses talents de grimpeur — un vrai singe ! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant un nid au sommet d’un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au piège — simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés en forme de 4 — il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs.

Mais, avant de quitter Wicklow, l’idée en question avait poussé dans sa cervelle, et, de là, cette demande d’acheter une cage assez grande pour contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou autres de moyenne taille.

« Et pourquoi ? répondit P’tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à élever des oiseaux ?…

— Point.

— Qu’en veux-tu faire ?…

— Leur donner la volée…

À quoi bon les mettre en cage, alors ?… »

Vous l’avouerez, P’tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.

Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux… moyennant finance s’entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer… Et quel est celui d’entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la liberté des gentils prisonniers de Bob ?… C’est si charmant de voir un oiseau s’envoler, quand on a payé sa rançon ! Cela est si doux au cœur d’un petit garçon et surtout d’une petite fille !

Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P’tit-Bonhomme en saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d’essayer, d’ailleurs. La cage fut donc achetée, et Bob n’avait pas fait un mille au-delà de Wicklow, qu’elle était pleine d’oiseaux, impatients de reprendre leur vol.

Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P’tit-Bonhomme s’occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes misses pour ses jolis prisonniers. L’envolée se faisait au milieu des battements de mains, la cage se vidait… et les pence de pleuvoir dans la poche du malin garçonnet !

Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante !

C’est ainsi que l’un et l’autre, en remontant la côte vers Dublin, se trouvèrent à Bray, l’après-midi du 9 juillet.

Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au pied d’un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton de la côte anglaise. C’est du moins l’opinion de Mlle de Bovet, qui fait preuve, en décrivant les beautés de l’Île-Verte, d’un sens très fin et très artiste. Que l’on se figure une agglomération d’hôtels, de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu’à Dublin sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s’entassent aux approches de Bray, et quelle ville de l’Île Émeraude en est dépourvue ? Ici, ce sont les restes d’une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, un groupe de ces tours appelées « martello », qui servaient à défendre la côte au XVIIIe siècle, sans parler des batteries qui la protègent au xixe. Il paraît que, si l’on gravit les pentes du cap, une bonne lunette vous permet d’apercevoir les contours des montagnes du pays de Galles, au-delà de la mer d’Irlande. Ce dire, P’tit-Bonhomme ne put le vérifier, d’abord, parce qu’il ne possédait pas de lunette, ensuite, parce qu’il dut quitter Bray plus hâtivement qu’il n’y comptait.

Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, « la parade », comme on l’appelle. Là se réunissent ces petits riches, joufflus et rosés, pour lesquels la vie n’a été qu’un enchantement depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d’école, des fillettes qui s’ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n’était représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se passe à fouiller les varechs de la plage.

Les trois premiers jours furent très fructueux — au point de vue commercial — dans cette bourgade. La marchandise de la charrette s’enleva. Du reste, l’étalage avait été composé de manière à plaire aux enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au-delà de toute probabilité. Dès quatre heures du matin, il s’occupait de tendre ses pièges et remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s’empressait à vider dans l’après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s’attarder à Bray. Le but, c’était Dublin, et quelle joie si le Vulcan s’y trouvait, mouillé au milieu du port, et Grip à son poste — Grip dont on n’avait plus de nouvelles depuis deux grands mois ?

Donc P’tit-Bonhomme songeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son départ.

On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d’oiseaux — ce qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.

Il n’y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.

Au moment où il tournait l’accotement du môle, Bob fit la rencontre de trois jeunes garçons de douze à quatorze ans — des gentlemen de joyeuse humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l’occiput, vareuses de fine laine écarlate à boutons d’or, estampés de l’ancre réglementaire.

Bob eut d’abord la pensée de saisir cette occasion d’écouler sa
Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)

marchandise volante, qu’il aurait le temps de renouveler avant l’heure du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur, leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce n’étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient d’ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de passer outre.

Maintenu sous le genou de P’tit-Bonhomme. (Page 355.)}}

Ce n’était point l’affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé — un petit monsieur — dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d’un ton brusque où il allait.

« Je retourne à la maison, répondit l’enfant avec politesse.

— Et cette cage ?…

— Elle est à moi.

— Et ces oiseaux ?…

— Je les ai pris au piège ce matin.

— Eh ! c’est ce gamin qui court la plage ! s’écria l’un des trois gentlemen. Je l’ai déjà vu… Je le reconnais… Pour deux ou trois pence, il met un de ces oiseaux en liberté !…

— Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu’ils auront tous la volée… tous ! »

Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l’ouvrit, et la gent emplumée de s’enfuir à tire d’ailes.

C’était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet poussa-t-il des cris, répétant :

« Mes oiseaux !… mes oiseaux ! »

Et les jeunes messieurs de s’abandonner à un rire non moins immodéré qu’imbécile.

Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se disposaient à regagner la parade, lorsqu’ils s’entendirent interpeller de la sorte :

« C’est mal ce que vous avez fait là, messieurs ! »

Et qui parlait ainsi ?… P’tit-Bonhomme, lequel venait d’arriver accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s’était passé, et il reprit d’une voix énergique :

« Oui… c’est très mal, ce que vous avez fait là ! »

Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen, il ajouta :

« Après tout, cette méchanceté ne m’étonne pas de la part du comte Ashton ! »

C’était, en effet, l’héritier du marquis et de la marquise. La noble famille des Piborne avait quitté Trelingar Castle pour cette station de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l’une des plus confortables villas de la bourgade.

« Ah ! c’est ce coquin de groom ! répondit avec l’accent du plus profond mépris le comte Ashton.

— Moi-même.

— Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon pointer ?… Il est donc ressuscité ?… Je croyais pourtant lui avoir réglé son compte…

— Il n’y paraît pas ! répliqua P’tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas devant l’aplomb de son ancien maître.

— Eh bien ! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce que je te dois, s’écria le comte Ashton, qui s’avança vivement, la canne levée.

— C’est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses oiseaux, monsieur Piborne !

— Non… toi d’abord… comme ceci ! »

Et, d’un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de P’tit-Bonhomme.

Celui-ci, quoiqu’il fût moins âgé que son adversaire, l’égalait en vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s’élança sur le comte Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses gifles à pleines mains.

Le descendant des Piborne voulut riposter… Il n’était pas de force. En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de P’tit-Bonhomme.

Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants, il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s’était redressé, ne l’avait retenu.

Puis, celui-ci s’adressant à Bob :

« Viens ! » dit-il.

Et, sans s’inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se souciaient pas d’entrer en lutte avec Birk, P’tit-Bonhomme et Bob revinrent vers leur auberge.

À la suite d’une scène aussi désagréable pour l’amour-propre du jeune Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu’il eût été l’agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciation de la nature humaine, P’tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci : c’est que ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d’ébruiter une aventure, dont il n’aurait eu qu’à rougir. Mais, n’étant point rassuré à cet égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide alors de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui avaient quitté Bray.

Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin, après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un laps de trois mois depuis leur départ de Cork.