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Hetzel (p. 356-375).

X

à dublin.


Dublin !… P’tit-Bonhomme est à Dublin !… Regardez-le !… C’est l’acteur qui aborde les grands rôles, et passe d’un théâtre de bourgade au théâtre d’une grande cité.

Dublin, ce n’est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n’est pas Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec ses quatre-vingt-six mille. C’est une capitale — la capitale de l’Irlande — qui possède une population de trois cent vingt mille âmes. Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil, qui est le second fonctionnaire de l’île, assisté de vingt-quatre aldermen, de deux shérifs et de cent quarante-quatre conseillers, Dublin compte parmi les villes importantes des Îles-Britanniques. Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante avec son université et ses académies, pourquoi faut-il que les work-houses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les ragged-schools pour ses déguenillés ?

N’ayant pas l’intention de réclamer l’assistance ni des ragged-schools ni des work-houses, il ne restait à P’tit-Bonhomme qu’à devenir un savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l’avenir en eût fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit.

En cet instant, notre héros eut-il le regret d’avoir quitté Cork ? Lui parut-il téméraire d’avoir suivi les conseils de Grip — conseils en parfaite concordance, d’ailleurs, avec ses propres instincts ? Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l’existence serait autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants ?… Non !… Il était parti confiant, et sa confiance n’avait point faibli en route.

Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de lin et d’avoines. Là n’est point sa richesse cependant. C’est à la mer qu’il la demande, c’est au commerce maritime, lequel se chiffre par un mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille navires — ce qui assigne à la capitale de l’Irlande le septième rang parmi les ports du Royaume-Uni.

La baie de Dublin, au fond de laquelle s’élève cette cité dont le périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les plus belles de l’Europe. Elle s’étend du port méridional de Kingstown au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par l’estuaire de la Liffey. Deux « walls », prolongés en mer pour contenir l’ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l’accès difficile, et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière jusqu’au premier pont, Carlisle Bridge.

C’est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes a largement dégagé l’horizon, qu’il convient d’arriver dans cette capitale, si l’on veut embrasser d’un coup d’œil son magnifique ensemble. Bob et P’tit-Bonhomme n’avaient pas eu cette bonne fortune.

La nuit était sombre, l’atmosphère épaissie, lorsqu’ils atteignirent les premières maisons d’un faubourg, après avoir suivi la route, le long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin.

Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient les bas quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de quelques becs de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des rues étroites et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques fermées, publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables sans domicile, fourmillement des familles au fond des taudis, partout l’abjection de l’ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de toutes, engendrant les querelles, les injures, les violences…

Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n’était pas pour les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu’ils étaient nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes, au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à peine couverts de haillons ! P’tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la masse confuse d’une église, l’une des deux cathédrales protestantes, restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d’une flèche octogone, toute palpitante sous l’ébranlement des huit cloches de son carillon, s’échappaient les tintements de la neuvième heure.

Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait pris place dans la charrette. P’tit-Bonhomme poussait, afin de soulager Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit, quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le quartier qui s’appelle « les Libertés », à l’entrée de sa principale rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l’autre cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de « lanes » infectes, où les bouges abondent, d’horribles masures à faire regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant qui impressionna l’esprit de P’tit-Bonhomme… Et pourtant, il n’était plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de l’Île Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son commerce, que tous ces déguenillés n’avaient de farthings dans leur poche. Aussi chercha-t-il, non point un de ces endroits suspects, où la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la nourriture et le coucher seraient à des prix abordables.

Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de Saint-Patrick Street — un hôtel de modeste apparence, assez convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n’auraient pu interrompre leur sommeil.

Le lendemain, on se leva dès l’aube. Il s’agissait d’opérer une reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il s’apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c’était indiqué ; le rencontrer, rien ne serait plus facile, si le Vulcan était de retour à Dublin, son port d’attache.

« Nous emmenons Birk ?… demanda Bob.

— Sans doute, répondit P’tit-Bonhomme. Il faut qu’il apprenne à connaître la ville. »

Et Birk ne se fit point prier.

Dublin décrit un ovale d’un grand diamètre de trois milles. La Liffey, entrant par l’ouest et sortant par l’est, le divise en deux parties à peu près équivalentes. À son embouchure, cette artère se raccorde avec un double canal, faisant ceinture à la cité — au nord le Royal-Canal, qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal, dont le tracé, en se prolongeant jusqu’à Galway, met en communication l’océan Atlantique et la mer d’Irlande.

Saint-Patrick Street compte parmi ses habitants — et ce sont les plus riches — des fripiers, juifs d’origine. C’est chez ces revendeurs que s’achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l’accoutrement usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d’homme indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi, on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et les ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les « inns »
P’tit-Bonhomme traversait « les Libertés ». (Page 358.)

du voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent l’attention de P’tit-Bonhomme.

L’animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On se lève tard à Dublin, où, du reste, l’industrie est médiocre. Peu d’usines, si ce n’est quelques établissements qui travaillent la soie, le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation de
Ils examinèrent un à un les navires. (Page 364.)

l’Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries sont florissantes. Ici s’élève l’importante et renommée distillerie de wiskey de M. Roe. Là s’étend la brasserie de stout de M. Guiness, d’une valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau de conduites souterraines au dock Victoria, d’où partent cent navires qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l’industrie périclite, le commerce, au contraire, tend à s’accroître sans cesse, et Dublin est devenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui concerne l’exportation des porcs et du gros bétail. P’tit-Bonhomme savait ces choses pour les avoir apprises dans les statistiques et mercuriales, qu’il lisait tout en colportant journaux et brochures.

En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui s’offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude.

« Ah ? cette église !… Ah ! cette place !… Quelle énorme bâtisse !… Quel beau square ! »

La bâtisse, c’était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de Dame-street, c’était le City-Hall, c’était le Commercial-Building, salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques. Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant et de siège au gouvernement civil et militaire. Au-delà se dessinait le square de Stephen, orné de la statue galopante d’un Georges Ier en bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l’archevêque protestant et le Board-Room sont les plus vastes. Puis, sur la droite, s’étend le square Merrion, où s’élève l’ancien manoir de Leinster, l’hôtel de la Société royale, à façade corinthienne et vestibule dorique, et aussi la maison qui a vu naître O’Connell.

P’tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait à tirer de ce qu’il observait quelque idée pratique. Comment ferait-il fructifier sa petite fortune ?… À quel genre de commerce demanderait-il de la doubler, de la tripler ?…

Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables confinant à des quartiers riches, les deux enfants s’égarèrent plus d’une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté Saint-Patrick Street, ils n’avaient pas encore atteint les quais de la Liffey.

« Il n’y a donc pas de rivière ? répétait Bob.

— Si… une rivière qui débouche dans le port », répondait P’tit-Bonhomme.

Et ils continuaient leur reconnaissance, s’allongeant de multiples détours. C’est ainsi qu’au-delà du château, ils débouchèrent devant un vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland, possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d’angles décorés de pilastres et d’attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce donc un gymnase ?… Non, c’était l’Université, qui fut fondée sous Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel ; ces jeunes gens, c’étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent d’audace et d’entrain avec leurs camarades de Cambridge et d’Oxford. Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur devait être un bien autre personnage que M. O’Bodkins !

Bob et P’tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n’avaient pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s’écriait :

« Des mâts… J’aperçois des mâts…

— Donc, Bob… il y a une rivière ! »

Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l’extrémité au-dessus des maisons d’un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui descendît vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction, précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s’il eût suivi quelque piste.

Il en résulta qu’ils n’accordèrent qu’un regard distrait à la cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu’ils se fussent singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n’y a que la distance mesurée par Saint-Patrick Street. Une assez curieuse église, cependant, la plus ancienne de Dublin, datant du XIIe siècle, en forme de croix latine, flanquée d’une tour carrée comme un donjon, surmontée de quatre pinacles à toits pointus. Bah ! ils auraient le temps de la visiter plus tard.

Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque anglican, n’allez pas croire que la capitale de l’Irlande appartienne à la religion réformée. Non ! les catholiques, sous la direction de leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins, et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute sa magnificence — telles la Conception, Saint-André, une chapelle métropolitaine de style grec, l’église des jésuites, sans parler d’une basilique que l’on songe à élever sur un plan monumental au quartier de Thomas Street.

Enfin P’tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey.

« Que c’est beau ! dit l’un.

— Jamais nous n’avons vu si beau ! » répondit l’autre.

Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit, bordés d’habitations superbes — à droite ceux d’Ushers, d’Aleschants, de Wood, d’Essex ; à gauche, ceux d’Ellis, d’Aran, de King’s Inn, et autres vers l’amont.

Ce n’est point en cette partie de la Liffey que viennent s’amarrer les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu’en aval, dans une profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus épaisse encore.

« Ce sont les docks, sans doute ?… dit P’tit-Bonhomme.

— Allons-y ! » répondit Bob, dont ce mot « dock » piquait la curiosité.

Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l’est, Carlisle Bridge, le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland Street et Sackeville Street, citées parmi les plus belles rues de la capitale.

Les deux enfants ne prirent point Sackeville Street. Cela les eût éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais, en premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dans la Liffey, au-dessous de Carlisle Bridge. Peut-être le Vulcan était-il là sur ses ancres ? Ils l’auraient reconnu entre mille, le steamer de Grip. On n’oublie pas un bâtiment que l’on a visité — surtout lorsque Grip en est le premier chauffeur.

Le Vulcan n’était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu’il ne fût point de retour. Il se pouvait aussi qu’il eût été s’amarrer au milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de carénage.

P’tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive gauche. Peut-être l’un, tout à la pensée du Vulcan, ne vit-il pas le Custom-House, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice quadrangulaire, surmonté d’un dôme de cent pieds, que décore la statue de l’Espérance. Quant à l’autre, il s’arrêta un instant à le contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient soumises aux visites de cette douane ?… Est-il rien de plus enviable que d’acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays lointains ?… Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée ?…

On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville commerçante, dont les veines rayonnent sur l’immensité des mers, y en avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement !

Un cri échappa à Bob.

« Le Vulcan… là… là !… »

Il ne se trompait pas. Le Vulcan était à quai, embarquant des marchandises.

Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord, rejoignit ses deux amis.

« Enfin… vous v’là… » répétait-il en les serrant entre ses bras à les étouffer.

Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à l’aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l’endroit où il débouche sur la Liffey.

Cet endroit était presque désert.

« Et d’puis quand qu’vous êtes à Dublin ? demanda Grip, qui les tenait un sous chaque bras.

— Depuis hier au soir, répondit P’tit-

Bonhomme.

— Seul’ment ?… Je vois, mon boy, que t’as mis quèqu’façon à t’décider…

— Non, Grip, et, après ton départ, j’avais pris la résolution de quitter Cork.

— Bon… il y a d’çà trois mois déjà… et j’ai eu l’temps d’aller deux fois en Amérique et d’en r’venir. Chaqu’fois que je m’suis r’trouvé à Dublin, j’ai couru la ville, espérant t’rencontrer… Pas l’moind’ P’tit-Bonhomme… pas l’ombre de c’mousse d’Bob ni d’cett’ bonn’ bête de Birk !… Alors j’t’ai écrit… T’as pas reçu ma lettre ?…

— Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en route.

— Deux mois ! s’écria Grip. Ah ça ! què train qu’vous avez donc pris pour v’nir ?

— Quel train ? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d’un œil rayonnant de malice. Eh ! le train de nos jambes.

— Vous avez fait tout’ la route à pied ?…

À pied et par le grand tour.

— Deux mois d’voyage ! s’écria Grip.

— Qui ne nous a rien coûté, dit Bob.

— Et qui nous a même rapporté une jolie somme ! » ajouta P’tit-Bonhomme.

Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux — une idée de Bob, s’il vous plaît…

Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de braise.

Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l’héritier des Piborne, la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s’en suivit.

« T’as cogné dur, au moins ?… demanda Grip.

— Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d’être à terre sous mon genou que si je l’avais frappé !

— C’t’égal… j’aurais cogné d’ssus, moi ! » répondit le premier chauffeur du Vulcan.

Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l’égard de P’tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce… Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter — à tout le moins aussi bien que M. O’Bodkins !… Et, lorsque P’tit-Bonhomme lui eut fait connaître l’importance du capital qu’il avait « en caisse », soit cent cinquante livres :

« Allons, dit-il, te v’là aussi riche que je l’suis, mon boy !… Seul’ment, j’ai mis six ans à gagner c’que t’as gagné en six mois !… J’te répète ce que j’t’ai dit à Cork… tu réussiras dans tes affaires… tu f’ras fortune…

— Où ?… demanda P’tit-Bonhomme.

— Partout où qu’t’iras, répondit Grip avec l’accent de la plus absolue conviction. À Dublin, si t’y restes… ailleurs, si tu vas ailleurs !

— Et moi ?… demanda Bob.

— Toi aussi, bambin, à c’te condition qui t’vienne souvent des idées comme l’idée des oiseaux.

— J’en aurai, Grip.

— Et d’ne rien faire sans consulter l’patron…

— Qui… le patron ?…

— P’tit-Bonhomme !… Est-ce qu’il n’te fait pas l’effet d’en être un, d’patron ?…

— Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela…

— Oui… mais après l’déjeuner, répondit Grip. J’suis libre d’ma journée. J’connais la ville comm’ la chaufferie ou les soutes du Vulcan… Il faut que j’te pilote, et qu’nous courions Dublin ensemble… Tu verras c’qui s’ra l’mieux à entreprendre… »

On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences de l’inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand plaisir de Bob. P’tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu’il était né à vingt ans, et qu’il en avait maintenant trente !

Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste avec les milieux pauvres, car il n’y a point de transition en cette capitale de l’Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après avoir enjambé la rivière, se développe jusqu’au Stephen’s Square. Là habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable, une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions de religion et de politique.

Une rue splendide, Sackeville Street, bordée d’élégantes maisons en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait beau, et d’air, quand elle s’emplit des âpres brises de l’est. Si elle s’appelle Sackeville Street officiellement, on la nomme O’Connell Street patriotiquement. C’est là que la Ligue nationale a fondé son comité central, dont l’enseigne éclate en lettres d’or.

Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des statues ! Tant de misères ne laissa pas d’impressionner P’tit-Bonhomme, si accoutumé qu’il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville Street.

Une particularité surprenante aussi, c’était le grand nombre d’enfants occupés à la vente des journaux, la Gazette de Dublin, le Dublin Express, la National Press, le Freeman’s Journal, les principaux organes catholiques et protestants, et bien d’autres.

Sackville-street, à Dublin. (Page 368.)

« Hein, fit Grip, qué tas d’vendeurs dans les rues, aux abords des gares, su’ l’bord des quais…

— Un métier qui n’est pas à tenter ici, observa P’tit-Bonhomme. Il a réussi à Cork, il ne réussirait pas à Dublin ! »

Rien de plus juste, la concurrence eût été redoutable, et la charrette de Birk, pleine le matin, aurait risqué de l’être encore le soir.

On découvrit, en continuant la promenade, d’autres rues magnifiques, de beaux édifices, le post-office dont le portique central repose sur des colonnes d’ordre ionique. Et P’tit-Bonhomme songeait à l’énorme quantité de lettres, qui s’abattent là comme une nuée d’oiseaux ou qui s’envolent sur le monde entier.

« C’est pour qu’t’en uses qu’on l’a bâti, mon boy, dit Grip, et c’qu’il t’arrivera d’lettres à ton adresse : Master P’tit-Bonhomme, négociant à Dublin ! »

Le jeune garçon ne pouvait s’empêcher de sourire aux manifestations exagérées et enthousiastes de son ancien compagnon de la ragged-school.

Enfin, on aperçut le bâtiment des quatre cours de justice, réunies sous le même toit, sa longue façade de soixante-trois toises, sa coupole, percée de douze fenêtres, que le soleil daignait illuminer ce jour-là de quelques rayons.

« Par exemple, fit observer Grip, j’compte que t’auras jamais d’rapport avec c’te bâtisse-là !

— Et pourquoi ?…

— Parce que c’est un’ chaufferie comme celle du Vulcan. Seulement, c’n’est pas du charbon qu’on y consomme, ce sont des clients qu’on y brûle à p’tit feu, et qu’les solicitors, les attorneys, les proctors, et autres marchands d’lois enfournent… enfournent… enfournent…

— On ne fait pas d’affaires sans risquer d’avoir des procès, Grip…

— Enfin tâche d’en avoir l’moins possible ! Ça vous coût’cher quand on gagne, et ça vous ruine quand on perd ! »

Et Grip secouait la tête d’un air très entendu. Mais comme il changea de ton, lorsque tous trois furent en train d’admirer un édifice circulaire, dont le dessin architectural reproduisait les splendeurs de l’ordre dorique.

« La Banque d’Irlande ! s’écria-t-il en saluant. V’là, mon boy, où j’te souhaite d’entrer vingt fois par jour… C’te bâtisse vous a des coffres grands comme des maisons !… Est-ce que t’aimerais à d’meurer dans une de ces maisons-là, Bob ?

— Sont-elles en or ?…

— Non, mais c’est en or, tout c’qui est d’dans !… Et j’espère que P’tit-Bonhomme y logera son argent un jour ! »

Toujours les mêmes exagérations de Grip, qui venaient d’un cœur si convaincu ! P’tit-Bonhomme l’écoutait à demi regardant ce spacieux édifice, où tant de fortunes accumulées formaient « des tas de millions les uns sur les autres », à en croire le chauffeur du Vulcan.

La promenade fut reprise, allant sans transition des rues misérables aux rues heureuses ; ici les riches, flânant pour la plupart ; là les pauvres, tendant la main, sans trop chercher à apitoyer le passant. Et partout des policemen, le skiff à la main, et aussi, pour assurer la sécurité de l’île sœur, le revolver à la ceinture. C’est l’effervescence des passions politiques qui veut cela !… Frères, les Paddys ?… Oui, tant qu’une dispute de religion ou une question de home-rule ne vient pas les exciter les uns contre les autres !

Alors ils sont incapables de se posséder ! Ce n’est plus le même sang des anciens Gaëls qui coule dans leurs veines, et ils iraient jusqu’à justifier ce dicton de leur pays : Mettez un Irlandais à la broche et vous trouverez toujours un autre Irlandais pour la tourner.

Et que de statues Grip montra à ses deux amis pendant cette excursion ! Encore un demi-siècle, il y en aura autant que d’habitants. L’imaginez-vous, cette population de bronze et de marbre des Wellington, des O’Connell, des O’Brien, des Burke, des Goldsmith, des Grawan, des Thomas Moore, des Crampton, des Nelson, et des Guillaume d’Orange, et des Georges, qui, à cette époque, n’étaient encore numérotés que de un à quatre ! Jamais P’tit-Bonhomme et Bob n’avaient vu pareille foule d’illustres personnages sur leurs piédestaux !

Et alors, ils s’offrirent une excursion en tram, et, tandis que la voiture défilait devant d’autres édifices qui attiraient l’attention par leur grandeur ou leur disposition, ils questionnaient Grip, et Grip n’était jamais à court. Tantôt c’était un de ces pénitenciers où l’on enferme les gens, tantôt l’un de ces work-houses, où on les oblige à travailler, moyennant une très insuffisante rétribution.

« Et ça ?… demanda Bob, en désignant un vaste bâtiment dans Coombe-street.

— Ça ?… répondit Grip, c’est la ragged-school ! »

Que de souvenirs douloureux ce nom éveilla chez P’tit-Bonhomme ! Mais si c’était sous un de ces tristes abris qu’il avait tant souffert, c’était là qu’il avait connu Grip… et cela faisait compensation. Ainsi, il y avait, derrière ces murs, tout un monde d’enfants abandonnés ! Il est vrai, avec leur jersey bleu, leur pantalon grisâtre, de bons souliers aux pieds, un béret sur la tête, ils ne ressemblent guère aux déguenillés de Galway, dont M. O’Bodkins prenait si peu souci ! Cela tenait à ce que la Société des missions de l’Église d’Irlande, propriétaire de cette école, cherche des pensionnaires autant pour les élever et les nourrir, que pour leur inculquer les principes de la religion anglicane. Ajoutons que les ragged-schools catholiques, tenues par des religieuses, ne laissent pas de leur faire une très heureuse concurrence.

Enfin, toujours pilotés par leur guide, P’tit-Bonhomme et Bob quittèrent le tram à l’entrée d’un jardin, situé à l’ouest de la ville, et dont le cours de la Liffey forme la limite inférieure.

Un jardin ?… C’est, ma foi, bien un parc — un parc de dix-sept cent cinquante acres[1], Phoenix-Park, dont Dublin a le droit d’être fière. Des futaies d’ormes d’une venue superbe, des pelouses verdoyantes où paissent vaches et moutons, des taillis profonds entre lesquels bondissent les chevreuils, des parterres étincelants de fleurs, des champs de manœuvres pour les revues, de vastes enclos appropriés aux exercices du polo et du foot-ball, que manque-t-il à ce morceau de campagne conservé au milieu de la ville ? Non loin de la grande allée centrale, s’élève la résidence d’été du lord-lieutenant — ce qui a nécessité la création d’une école et d’un hospice militaires, d’un quartier d’artillerie et d’une caserne pour les policemen.

On assassine cependant à Phoenix Park, et Grip montra aux enfants deux entailles disposées en forme de croix le long d’un fossé. C’est là que, près de trois mois avant, le 6 mai, presque sous les yeux du lord-lieutenant, le poignard des Invincibles avait mortellement frappé le secrétaire et le sous-secrétaire d’État pour l’Irlande M. Burke et lord Frederik Cavendish.

Une promenade dans Phoenix Park, puis jusqu’au Zoological Garden, qui lui est annexé, termina cette excursion à travers la capitale. Il était cinq heures, lorsque les deux amis prirent congé de Grip pour revenir à leur garni de Saint-Patrick Street. Il était convenu que l’on devait se revoir chaque jour, si cela était possible, jusqu’au départ du steamer.

Mais voici que Grip dit à P’tit-Bonhomme, au moment où ils allaient se séparer :

« Eh bien, mon boy, t’est-il v’nu quèqu’bonne idée pendant c’tte après-midi ?…

— Une idée, Grip ?…

— Oui… què qu’t’as décidé qu’tu f’ras ?…

— Ce que je ferai… non, Grip, mais ce que je ne ferai pas, oui. Reprendre notre commerce de Cork, cela ne réussirait guère à Dublin… Vendre des journaux, vendre des brochures, il y aurait trop de concurrence.

— C’est m’n avis, répliqua Grip.

— Quant à courir les rues en poussant la charrette… je ne sais… Quels articles pourrait-on débiter ?… Et puis, ils sont en quantité à faire ce métier-là !… Non ! peut-être serait-il préférable de s’établir… de louer une petite boutique…

— V’là qu’est trouvé, mon boy !

— Une boutique dans un quartier où il passe beaucoup de monde… du monde pas trop riche… une de ces rues — des Libertés, par exemple…

— On n’pourrait imaginer mieux ! répliqua Grip.

— Mais qu’est-ce qu’on vendrait ?… demanda Bob.

— Des choses utiles, répondit P’tit-Bonhomme, de ces choses dont on a le plus généralement besoin…

— Des choses qui se mangent alors ? repartit Bob. Des gâteaux, n’est-ce pas ?…

— Qué gourmand ! s’écria Grip. C’n’est guère utile, des gâteaux…

— Si… puisque c’est bon…

— Ça ne suffit pas, il faut surtout que ce soit nécessaire ! répondit P’tit-Bonhomme. Enfin… nous verrons… je réfléchirai… je parcourrai le quartier là-bas… Il y a de ces revendeurs qui paraissent avoir un bon commerce… Je pense qu’une sorte de bazar…

— Un bazar… c’est ça ! s’écria Grip, qui voyait déjà le magasin de P’tit-Bonhomme avec une devanture peinturlurée et une enseigne en lettres d’or.

— J’y penserai, Grip… Ne soyons pas trop impatients… Il convient de réfléchir avant de se décider…

— Et n’oublie pas, mon boy, que tout m’n argent, je l’mets à ta disposition… Je n’sais c’ment l’employer… et positiv’ment, ça m’gêne de l’avoir toujours sur moi…

— Toujours ?…

— Toujours… dans ma ceinture !

— Pourquoi ne le places-tu pas, Grip ?

— Oui… chez toi… L’veux-tu ?…

— Nous verrons… plus tard… si notre commerce marche bien… Ce n’est pas l’argent qui nous manque, c’est la manière de s’en servir… sans trop de risques et avec profit…

— N’aie pas peur, mon boy !… J’te répète, tu f’ras fortune, c’est sûr !… J’te vois des centaines et des milliers de livres…

— Quand part le Vulcan, Grip ?…

— Dans un’ huitaine.

— Et quand reviendra-t-il ?

— Pas avant deux mois, car nous d’vons aller à Boston, à Baltimore… j’sais pas où… ou plutôt… partout où il y aura une cargaison à prendre…

— Et à rapporter !… » répondit P’tit-Bonhomme, avec un soupir d’envie.

Enfin ils se séparèrent. Grip prit du côté des docks, tandis que P’tit-Bonhomme, suivi de Bob et de Birk, traversait la Liffey, afin de regagner le quartier de Saint-Patrick.

Et que de pauvres, que de pauvresses ils rencontrèrent sur leur chemin, que de gens abrutis, titubant sous l’influence du wiskey, du gin !…

Et à quoi a-t-il servi que l’archevêque Jean, au concile de 1186, réuni dans la capitale de l’Irlande, eût si furieusement tonné contre l’ivrognerie ? Sept siècles après, Paddy buvait encore outre mesure, et ni un autre archevêque ni un autre concile n’auront jamais raison de ce vice héréditaire !



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