Pœuf/Chapitre II

Paris : H. Floury (p. 29-52).


page=1


Je m’éveillai tard, le lendemain, avec un peu de lassitude aux membres ; je déjeunai d’une tasse de café ; puis, après avoir chipoté une dictée, quelques multiplications, sous l’œil indifférent de Chassagnol, un sergent, secrétaire de mon père, je commençai de faire toilette, vers les dix heures, pour assister à la messe funéraire de Barrateau.

On me passa en revue, — rien ne manquait à l’ordonnance de ma mise, composée d’un pantalon blanc, d’une veste bleue à boutons de cuivre, de souliers vernis, d’un chapeau de soie noire ; — on m’étreignit les mains dans une paire de gants de filoselle, à élastiques ; et nous partîmes, ma mère et moi. Mon père ne nous avait point attendus.

Quand nous débouchâmes hors de la maison, une impitoyable clarté nous sauta aux yeux ; le soleil ardait. L’herbe, une herbe haute, verdoyait néanmoins, n’avait aucune trace de brûlure. Une cohue bruyante et débraillée d’Indiens longeait la grille du vieux gouvernement, badigeonnée de minium, et, à l’ombre papillotante d’allées qui, de trois côtés, ceignent le Champ-d’Arbaud, çà et là caquetaient des mulâtresses, en robes claires, coiffées de madras ; tandis que sur leurs bras ou parmi elles piaillait, turbulait ou somnolait une smalah d’enfants blêmes, à demi nus.

C’était l’heure où, là-bas, toute une marmaille anémique prend l’air. — Je donnai un coup d’œil à des manguiers dont les fruits, plastronnés de carmin, mûrissaient ; nous côtoyâmes une vieille négresse aux pieds énormes, aux plantes grises, vautrée sur un tas de sable, — elle fumait une courte pipe ; — puis, apercevant Lapin, mon ennemi ! vêtu d’un sarrau brun à pois, maigre, les jambes sales, en train de chauffer ses taches de rousseur aux feux d’une matinée de plus en plus rude, je lui montrai le poing, à l’insu de ma mère, et continuai ma route. — Mon malaise s’était dissipé.

En approchant de Notre-Dame du Mont-Carmel, ce qui d’abord m’intéressa, fut un groupe d’officiers, en grande tenue, au milieu desquels je reconnus mon père à sa tournure et au voltigement flou de son plumet bleu, blanc, rouge.

— Tiens ! papa, fis-je.

Il nous salua d’un geste, les officiers soulevèrent leurs shakos, — et tous entrèrent dans l’église. Le cortège de Barrateau arrivait par une petite rue où, sur deux rangs, nous vîmes quelques curieux, hommes et femmes de couleur.

Nous entrâmes à notre tour, — on allumait les cierges, — et, rasant deux tréteaux, deux simples tréteaux de bois fruste établis face à l’autel, nous allâmes nous placer contre une dame que je distinguai, malgré l’obscurité de la nef, pour être la femme d’un capitaine surnommé la Trogne.

Je cherchai des yeux mon père, le groupe d’officiers, — et je les découvris à droite et à gauche du chœur, debout, sans couvre-chefs, au dos d’une balustrade.

C’était très amusant !

Du bruit éclatant alors vers le porche, je me retournai, et, par la grand’porte, béant sur une flambée de soleil, s’avança toute une compagnie d’infanterie de la marine, fusils baissés, croix et prêtre en tête.

Elle s’échelonna de chaque côté des tréteaux. Un flot de sergents, de caporaux et de soldats, les curieux de la première heure, plusieurs nouveaux venus, beaucoup de négresses à sa suite, pêle-mêle se répandirent aux quatre coins de la nef ; puis : Portez armes !… Présentez armes ! commanda d’une voix brève le lieutenant de service. Des mains tapèrent sur les fusils, — personne ne pleurait ; — et le cercueil de Barrateau pénétra dans l’église, sous un drap noir, sous sa tunique, son shako et son sabre. On le déposa sur les tréteaux.

Ce diable de cercueil, avec son cadavre en piteux état, sur mes derrières, débuta par m’occasionner une sorte de fraîcheur nerveuse à une omoplate, à l’omoplate dont il était proche, — cela me gênait ; — il me travailla ensuite l’intellect, rien ne s’y formulait, mais je ne m’amusais plus ; — et, à fin de compte, je repensai à Pœuf. Autant je l’avais excusé la veille, dans les transports d’une récente surprise, autant il me parut soudain répulsif et brutal, comme balayé en moi par un vent d’impressions immédiates : « Je n’avais point rêvé !… Pœuf était en prison ; rien de plus vrai décidément !… Il avait tué l’homme couché là, sous le drap noir… Barrateau !… ce pauvre Barrateau… un excellent soldat !… un légionnaire ! — Fallait-il être assez canaille ! »

— Tu vas prier pour Pœuf, n’est-ce pas, mon chéri ? me dit ma mère.

J’ouvris la bouche et faillis répondre : » Oh ! non, par exemple ! » — mais quelque chose, une appréhension vague, m’en détourna.

Quittant la sacristie d’ailleurs, un vieux prêtre, à ce moment, cahin-caha, se dirigeait vers l’autel, et je fus distrait par les tignasses crépues et les soutanelles pourpres des deux enfants de chœur qui le précédaient. Il s’inclina devant le tabernacle ; les négrillons s’agenouillèrent, et un orgue se mit à glapir d’aigres notes, — de même que la clarinette, naguère.

La tête lourde, avec, sur un fond de pensées veules, d’un peu moins nuageuses pensées où, continuellement, venaient atterrir, sans jamais y stagner, des bribes de souvenirs, de mystérieuses inquiétudes, l’image pâle de l’adjudant, d’excentriques évocations, de fugitifs reflets, mille apparences vaines, des simulacres de projets, un certain nombre d’avatars où j’étais tout excepté moi, longtemps j’écoutai mal des psalmodies, et braquai d’abêtissants regards sur mes mains, sur mon chapeau, sur la flamme des cierges, sur la croix violette étalée contre le dos du vieux prêtre ; — puis, la messe allant son train, je redevins lucide.

Et la présence de Barrateau, de ce Barrateau dont la physionomie m’avait été désagréable, ne me gêna bientôt plus ; tandis que cheminait en moi une face lointaine et malheureuse, — celle de Pœuf quêtant son pardon.

Elle m’ennuya d’abord, fatigua mon esprit, las de s’y être trop attaché ; mais, la question de savoir pourquoi Pœuf avait tué Barrateau me revenant, je la sondai encore de toutes manières. — On entonnait le Dies iræ, dies illa, et, de temps à autre, l’orgue trouvait des notes profondes.

« Oui, pourquoi Pœuf avait-il tué Barrateau ? » Je m’étais bien ingénié à scruter Robert là-dessus ; j’avais bien employé ma souplesse d’enfant à tâcher de le surprendre, de l’amadouer ; mais, sans doute par ordre, il avait aussi prétendu ne rien savoir.

Et je m’ahurissais de plus en plus ; et de la colère, une effroyable colère me battait les tempes ; et sempiternellement me revenait la même question, comme un hoquet : Au nom de qui, au nom de quoi Pœuf a-t-il tué Barrateau ? — J’y gagnai presque la migraine.

J’avais beau me répéter : « Bah ! puisqu’on s’obstine à ne pas souffler mot, c’est que la chose doit être vilaine, très vilaine ! » cela ne me suffisait d’aucune sorte, ne me rendait ni moins petit, ni plus expérimenté devant cet inconnu malpropre et attractif que mon âge seul m’interdisait de percer.

— La messe est finie ; allons-nous-en, me dit soudain ma mère.

— Déjà ?

Je regardai : quatre soldats venaient en effet d’empoigner le cercueil de Barrateau.

Nous quittâmes l’église et nous dirigeâmes vers notre maison, sous un soleil écrasant.

La rue, le ciel clair, la disparité des milieux, l’aspect de cases difformes, les regards brefs que je ne cessais de jeter derrière moi sur le cortège de l’adjudant, commencèrent bien, durant quelques minutes, par me débarrasser de la question, de l’obsédante question dont j’étais pénétré ; mais, à la hauteur du Champ-d’Arbaud, quand, de loin, je distinguai le seuil où tant de jours j’avais vu Pœuf, mon brave Pœuf, au repos, elle m’entreprit avec une vigueur nouvelle. « Il eût été cependant si facile à ma mère de me sortir de peine ! » Une envie de pleurnicher me tarabusta. « Voyons, fallait-il mentir, brûler mes vaisseaux, et, à bout d’expédients, là, de suite, histoire d’intimider et peut-être d’arracher un mot significatif, jurer que je savais pourquoi Pœuf avait tué Barrateau ? — ou simplement continuer de me taire, jusqu’à ce qu’un hasard me donnât satisfaction ? » Je me le demandai ; puis, tout heureux d’une idée subite, aussitôt rasséréné, je résolus de me tirer d’affaire en m’adressant aux soldats qui, tour à tour de garde à notre porte, eux au moins étaient sans vergogne, et ne recevraient point la consigne de se tenir cois.


page=1

— Papa ne déjeune donc pas avec nous ? dis-je, lorsque nous fûmes prêts à nous mettre à table.

Mon père avait déjeuné, conduisait Barrateau jusqu’au cimetière.

Et on m’avertit que, si on me laissait mon costume des dimanches, c’était pour faire une visite chez l’ordonnateur.

Les visites, en général, ne me souriaient guère, et je le témoignais ; mais celle-ci, chez cet ordonnateur, haut gradé du commissariat de la marine, bonhomme, père d’une fille à peu près de mon âge… de Marie ! avait de tout temps eu le don de m’épanouir.

Je déjeunai donc avec appétit ; nous mangeâmes de la barbadine au dessert, de la barbadine sucrée au kirsch, — je l’aimais beaucoup ; — et, après avoir été rôder par la cuisine, — il ne s’agissait plus de Pœuf ! — après avoir longuement gratté l’occiput d’un sapajou que je chérissais ; après avoir exaspéré un ara, un gros ara bleu et jaune, dans notre cour, je me trouvai heureux de bientôt revoir Marie.

Vers les trois heures, nos siestes achevées, d’un large perron où je m’empressais de sonner, un nègre, gileté de rouge, ne tardait pas à nous conduire, ma mère et moi, sur une véranda. La famille de l’ordonnateur y était réunie. La grand’mère, profil de macaque, une étonnamment vieille créole, desséchée, ridée, coiffée en madras d’un foulard crème, le menton et le nez tiquetés de pois chiches, au large dans un peignoir


page=1

sac de mousseline à fleurs, occupait un fauteuil canné, à bascule ; l’ordonnateur, un petit gros, barbu, habillé de coutil, berçait sa femme, une brune gentille, très pâle, vautrée au fond d’un hamac d’aloès ; et Marie… Marie ! en jupes courtes, ses longs cheveux bouclés au travers des épaules, — elle rougit quand elle m’aperçut, — Marie, au pied d’une chaise, dévêtait, pour la coucher sous son mouchoir, une superbe catin martiniquaise, en peau jaune, aux yeux d’amande, ornée d’un collier d’or. Un ruban de soleil, contre un garde-fou panaché de verdures, chargé de pommes-lianes, de grappes roses, entre l’ombre bleuâtre où semblait prête à s’évaporer cette famille et des stores de soie bleue, à demi levés, rutilait sur le parquet. Les murs étaient tendus de nattes paille, pleines d’oiseaux peints. Aux quatre coins de la véranda, des grenadiers sur des vases en forme de tulipes, arrondissaient de grêles feuillages, pomponnés de vermillon. J’avais tout embrassé d’un coup d’œil.

La vieille et sa belle-fille s’étant levées cependant, puis l’ordonnateur nous ayant fait asseoir, une conversation venait de s’engager à propos de Pœuf, conversation où la voix de ma mère, sans accent fadasse, éclipsait les voix qui l’interrogeaient. Pauvre Pœuf !… Comme les oreilles devaient lui tinter ! J’en négligeai Marie, tant j’espérais que ma mère allait oublier ma présence, et là, raconter enfin pourquoi il avait tué l’adjudant. Mais, sur un signe d’elle, quand jaillit la minute, cette minute où l’on écoute des oreilles et de l’âme, la vieille, l’horrible vieille, — je l’aurais déchirée ! — grasseya :

— Marie, si tu laissais ta poupée pour faire à André les honneurs du jardin ?

Marie abandonna sa poupée, se munit d’une ombrelle ; nous descendîmes un escalier de pierre, et brusquement nous nous trouvâmes au grand soleil, l’un et l’autre un peu éblouis.

— De quel côté veux-tu te promener ? me demanda Marie, — du côté de la basse-cour ou du côté du bassin ?

— Où tu voudras, répondis-je, — du côté du bassin.

Et une douceur contemplative s’éparpilla en moi ; et, au mépris de ce que j’aurais pu apprendre sur Pœuf, je me sentis tout joyeux d’être seul, à deux pas de cette petite Marie si aimante et si jolie avec ses poignets nus, sa robe rose et ses minuscules bracelets de corail.

Nous marchâmes d’abord sans nous rien communiquer, elle, placide, moi, l’ouïe à la musique tumultueuse que trompettaient, dans un massif de balsamines, les frelons et les mouches à miel ; puis, comme s’élançait, au détour d’une allée, le plumet frémissant d’un jet d’eau, Marie, qui avait ouvert son ombrelle, m’adressa derechef la parole :

— Tu n’as pas trop chaud ?… Tu ne désires pas que je t’abrite ?

Je déclarai, pris d’une arrière-pensée de me faire valoir :

— Non, va ! merci… Les hommes n’ont pas besoin d’ombrelle !

Et je courus à cloche-pied pendant quelques mètres. Marie s’était arrêtée pour me regarder :

— Comme tu vas vite !

— Et longtemps donc… si je voulais ! répondis-je.

Elle me rejoignit.

— Sais-tu comment ça s’appelle, ça ? m’écriai-je alors, le doigt sur un arbuste, avec l’intime et de plus en plus précis dessein de m’étaler aux yeux de mes affections.

— Ça !… oui, c’est un myrte.

— Et ça ?… et ça ? et ça ? répétai-je, coup sur coup, en lui montrant tantôt des fleurs, tantôt un arbre.

Elle ne s’abusa point une fois. J’étais aussi charmé d’elle que mécontent de mes premiers essais de supériorité.

— Si nous nous amusions à qui sautera le plus loin ? dis-je, de guerre lasse.

Mais elle secoua négativement la tête :

— Il fait trop chaud.

Je la dévisageai, elle souriait ; et nous continuâmes notre promenade vers le bassin, dont les eaux nous apparurent toutes lamées de reflets écailleux.

Il y avait un banc, auprès du bassin, à l’ombre d’un camaïtier, nous nous assîmes, et là, bien à l’ascension poudroyante du jet d’eau, tandis que deux canards huppés nageaient, plongeaient, battaient des ailes sous la pluie fine qui tombait, nous demeurâmes un instant béats, un peu étourdis.

— Je suis contente que tu sois venu ! me dit pourtant Marie.

— À cause ? demandai-je, en rabotant de mes souliers le sable de l’allée.

— Mais, André, parce qu’on ne te voit pas souvent.

— Alors, m’écriai-je, très jaloux de la phrase qu’elle avait lancée, — tu serais moins contente de me voir si je venais tous les jours ?

— Oh ! non, fit-elle, — ce n’est pas ça que j’ai voulu dire.

Et elle m’examina d’un air sérieux, en croisant l’une sur l’autre ses petites jambes qui ne touchaient pas le sol. Mais je n’étais déjà plus jaloux, je songeais aux canards du bassin. J’aurais souhaité avoir une cabane en pointe, pareille à la leur, plus grande, et y vivre au bord de la mer, avec Marie.

— Tu es joliment bien habillée aujourd’hui ! repris-je.

Elle se parcourut des pieds jusqu’aux épaules, complaisamment.

— Tu trouves ?

— Tu es habillée comme… comme une fleur, accentuai-je, sans oser la regarder.

Et je cueillis une brindille, la portai à ma bouche, me mis à la mâchonner. Marie s’écria :

— Jette, jette… c’est peut-être du poison. Moi, papa m’a défendu de rien mettre dans ma bouche.

— Bah ! proclamai-je, la mine aussi dégagée que possible, — quand même ce serait du poison ?

Je me sentais le cœur d’un héros.

— Voyons, André, jette… répéta-t-elle. À quoi bon risquer du mal… pour faire de la peine à ta mère ?

Je jetai la brindille ; mais, en moi-même, parce qu’un tas d’idées saugrenues me germaient dans la tête, sans liaison aucune, je désirai tout à coup que Marie chût au fond du bassin, afin de l’en tirer.

— Tiens ! dis-je cependant, pourquoi n’as-tu pas apporté ta catin ?… Nous aurions joué… Elle est très belle, ta catin.

— N’est-ce pas ?… C’est une de mes tantes qui me l’a envoyée de Fort-de-France. Je ne l’ai que d’hier… Veux-tu que j’aille la chercher ?

— Bé ! non, va ! fis-je. — Si tu l’avais eue, tant mieux ; mais puisque tu ne l’as pas, nous nous en passerons.

Nous restâmes silencieux ; les canards se mordillaient les plumes ; puis, sur une poussée de souvenirs, au moment où je me préparais à savoir de Marie si elle avait connu Pœuf, si elle se le rappelait, nos intentions se rencontrèrent et elle me demanda :

— Pœuf… le soldat qui a tué un autre soldat… est-ce que c’est celui que j’ai vu à ta porte ?… Celui qui avait une grande, grande barbe ?

— Oui, déclarai-je, — mais ce n’est pas un soldat, c’est un sapeur.

— Un sapeur ?

— Les sapeurs ont des haches. Tu sais bien ?… C’est eux qui ont un tablier blanc, et qui marchent devant la fanfare.

— N’importe ! continua-t-elle, — tu as joliment pleuré, n’est-ce pas ? quand on t’a dit qu’il était en prison. Moi, je pleurerais joliment si on menait ma négresse en prison.

Il doit exister des jours où l’on s’éveille menteur, bête, mauvais ; car, au lieu d’avouer que j’avais versé d’innocentes larmes et que le malheur de Pœuf m’avait ému, je voulus faire l’original, l’esprit fort, et publiai :

— Oh ! moi, je ne suis pas sensible ; tout ça m’a été bien égal !

— Oh ! le vilain ! dit aussitôt Marie.

Mais, trop jeune pour supporter un rôle, j’avais rougi et m’étais déjà blâmé de ma fanfaronnade.

— Le vilain ! le vilain ! répéta Marie.

Et ce fut très penaud que j’essayai de me disculper en narrant la lugubre messe et le bout de funérailles auxquels j’avais assisté, le matin. J’en arrivai même à tellement bredouiller, surchauffé que j’étais par un débordement nerveux d’affection, par des remords, par la certitude d’être idiot, que des larmes me montèrent aux cils et m’interrompirent.

— Comment ! scanda Marie, — tu pleures ?

Je me tus pour ne pas éclater, la face douloureuse, avec un tremblement aux lèvres. Mais quand elle eut ajouté : « Voyons, ne pleure pas… il ne faut pas pleurer ! » — j’abandonnai tout respect humain.

— Mon pau… mon pau… mon pauvre Pœuf ! sanglotai-je, les bras sur les yeux.

Marie soupira :

— Aussi, pourquoi être méchant ?… pourquoi ?

Il m’eût été difficile de l’expliquer.


page=1

— Veux-tu que nous retournions à la maison ? me demanda-t-elle.

Je fis : non, afin qu’on ne me vît point en déplorable état. « Qu’aurait pensé ma mère ? Qu’auraient pensé de moi l’ordonnateur, et la vieille ? »

Mon chagrin cessa d’exploser à la longue, mes larmes de s’épandre ; mais comme j’avais le visage mouillé, Marie me le sécha.

Et ma poitrine fut moins oppressée, ma tête plus légère, et, pour avoir pleuré mon soûl, de toutes mes fibres commença de se dégager une sorte de bien-être spécial : le bien-être des gens qui ont repris leur naturel.

Les canards dormaient ; une chaleur humide s’enlevait du bassin, et Marie, à mon côté, tenait une de mes mains entre les siennes.

Eh bien ? m’écriai-je alors, afin de ne plus garder le silence.

Elle arrondit ses lèvres et m’embrassa.

Je l’embrassai à mon tour, — elle inclina vers moi, — je l’embrassai de nouveau, — frissonnante, elle avait rentré son cou dans ses épaules ; — et j’allais lui dire : Mon Dieu, Marie, que je t’aime ! quand, sur la véranda, deux voix crièrent à l’unisson ;

— Marie !… les enfants !… Où étes-vous ?… Revenez !

Nous répondîmes :

— Tout de suite !… Nous sommes ici !

Et, l’imagination contrite, sans même échanger un traître mot, d’abord au pas de course, puis à une allure très lente, nous regagnâmes la maison.

— Vous êtes-vous bien amusés, au moins ? nous fut-il demandé.

Nous nous étions bien amusés.

Je feignis de ne plus voir Marie ; je tendis le front à l’ordonnateur, à sa femme, à la grand’mère ; et nous les quittâmes, ma mère et moi.


Mais, brusquement, je me sentis maussade, énervé, jaloux de cette famille dont j’aurais voulu être, las aussi, besogneux de solitude et mécontent de retourner chez nous. L’aspect lointain du Champ-d’Arbaud où manœuvrait un escadron de gendarmes, le long du vieux gouvernement, sous un soleil qui baissait vers la mer, n’attira mon attention qu’une minute.

Du vide ! c’était du vide qui descendait en moi maintenant, un vide glacé, un vide morbifique, un vide immense. Et je me trouvais malheureux, digne de compassion, abandonné, surtout abandonné. « Pourquoi n’avais-je pas de sœur ?… pourquoi, au lieu de frères, de deux grands diables de frères, — ils faisaient leurs études en France, — pourquoi mes parents ne m’avaient-ils pas donné une sœur ?… une sœur tendre et douce… jolie… une petite sœur comme Marie, par exemple !… Chère Marie ! » — Et je me mis presque à pleurer, encore ; et mes regards vaguaient tristement sans rien voir…

Ah ! Pœuf, mon ami Pœuf ! comme j’étais en train de t’oublier !