Pœuf/Chapitre I

Paris : H. Floury (p. 1-28).


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PŒUF


— André…

— Papa ?

— J’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre.

Je m’efforçai d’entrevoir le visage de mon père, dont le pantalon et le paletot blancs, à cette heure, semblaient avoir gardé un reste de lumière ; mais il me fut impossible de le distinguer : trop de lianes obscurcissaient la nuit de notre terrasse.

— Est-ce que maman ?… murmurai-je.

— Il ne s’agit pas de ta mère.

Quelques éclats de cuivre retentissant alors, je me retournai, et la retraite sonna au milieu du Champ-d’Arbaud. « Quelle mauvaise nouvelle avait-on à m’apprendre ? »

Les clairons jacassaient, lançaient des notes stridentes, connues ; une brise tiède soufflait, emplissant les manguiers de rumeurs ; des feuilles de palmier claquaient l’une contre l’autre ; sur deux minces pelouses, presque à mes pieds, des mouches à feu luaient ; un ruisseau babillait follement ; une sentinelle, non loin de nous, dans l’ombre, se dressait, l’arme au pied ; et, autour du Champ-d’Arbaud, à travers des feuillages noirs, mille clartés scintillaient à certaines fenêtres, papillotaient, mouraient, jaillissaient des jalousies du Gouvernement, semblable à une immense cage à poules.

La retraite cessant tout à coup, un large silence lui succéda, durant lequel des bruits de voix s’épandirent, voix de négrillons en gaieté. Puis les clairons s’acheminèrent vers la caserne, pétardant une marche, qui, pour un temps, nous vint par bouffées.

— Eh bien ! papa ? demandai-je.

On me répondit :

— Pœuf est en prison.

« Pœuf en prison ?… Pœuf !… Pœuf !… Pœuf !… Mais, deux ou trois heures auparavant, il était encore de planton à notre porte !… Qu’avait-il donc fait… ? »

— Tu connais Barrateau ?

— Barrateau ? l’adjudant Barrateau ? celui que je vois ici, chaque matin, au rapport ?

— Oui. Tu ne le verras plus. Il est mort… C’est ton ami Pœuf qui l’a tué, à coups de baïonnette.

« De baïonnette ! »

— Mon Dieu ! mon Dieu ! balbutiai-je, ahuri.

Puis, je m’écriai :

— Pourquoi l’a-t-il tué ?

— Quant à ça, répliqua mon père, je n’en sais rien… Je crois même que personne ne le sait… personne, personne.

Mais, à l’air dont il insistait sur ses affirmations, je compris qu’il savait, et ne voulait pas me dire.

« Bah ! pensai-je, Robert n’est pas discret ! Robert me dira, lui ! »

Et j’évoquai la bonne tête crépue de notre cuisinier, plantée sur son grand corps, dans le jaune éclairage de ses fourneaux.

— Le diable t’emporte ! reprit bientôt mon père. — Comment ! c’est tout ce qu’une pareille nouvelle te fait ?

Oui, c’était, pour la minute, à peu près tout ce que me faisait la nouvelle.

— Tu ignores donc que Pœuf sera sans doute fusillé ?

J’ignorais.

— Allons, tiens ! va te coucher, me fut-il ordonné rudement. — Tu n’as pas de cœur.

J’étais triste cependant, mais d’une tristesse inerte qui, en d’autres circonstances, toujours avait commencé par surgir très loin en moi, puis avait eu besoin de réflexion et de silence pour s’accroître, d’énervée solitude et d’un effort d’imagination pour m’envahir. J’étais même d’une telle tristesse, après avoir ainsi reçu l’avis de déguerpir, que je ne cherchai pas à me révolter, et que j’abandonnai machinalement la terrasse, l’œil fixe et l’esprit en travail.

— C’est toi, André ? Tu viens te coucher ? me dit ma mère, quand j’entrai dans ma petite chambre.

Une bougie à la main, elle promenait un dernier coup d’œil par la demeure.

— Oui, maman, fis-je.

— Tu n’es pas malade ?

— Non… C’est papa qui m’envoie me coucher.

— Ah !

— Parce que je n’ai pas pleuré… à cause de Pœuf.

— Pauvre Pœuf ! soupira ma mère. — Comme on peut se tromper sur les gens ! L’aurais-tu cru capable d’une aussi méchante action, toi ?

— Moi ?… Non, par exemple ! déclarai-je.

Et m’asseyant, je délaçai mes souliers.

— Si encore on savait pourquoi il a tué Barrateau ! repris-je toutefois, avec l’espoir d’obtenir, sans plus tarder, un éclaircissement quelconque.

Mais je n’obtins pas de réponse. D’où provenait donc cette obstination à ne me rien conter ?… Pourvu que, de son côté, Robert n’allât pas garder sa langue !

— Bonsoir, maman.

— Bonne nuit, mon bonhomme.

On m’embrassa, et on s’éloigna, emportant la bougie. — Je suivis le jet de lumière qui traîna contre une boiserie ; puis, l’obscurité m’accaparant soudain, je me pelotonnai entre mes draps et, peu à peu, me mis à écouter les bruits épars autour de moi : on chuchotait dans une pièce voisine ; du haut d’un colossal noyer, debout sur notre cour, un oiseau jetait parfois diverses notes saccadées ; les cri-cri exhalaient leur concert nocturne ; et, au fond de sa cuisine, Robert, en train de taper quelque chose, égrenait à pleine voix les couplets d’une chanson créole.

Un éclat bref, dans le bois de mon lit, — je ne sais trop pour quelle cause ! — me rappela brusquement Pœuf ; et je me le représentai en prison, occupé à se curer les dents avec son épinglette de tir, — tel que je l’avais vu à notre porte, les jours où il était de planton. — Il se tenait assis par terre, guêtre, pantalonné de toile bise ; sa tunique était ouverte, sa tunique chevronnée, plaquée d’ancres rouges au collet, de haches rouges sur les manches ; et il pleurait, sa longue barbe poivre et sel en désordre, les yeux tuméfiés ; tandis que l’épinglette fouillait ses moustaches à tort et à travers.


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Zi, zi, pan, pan lan pan pan, chantait Robert, d’une voix de stentor, sur un rythme hilare. J’en eus la chair de poule. « Pauvre Pœuf ! » murmurai-je avec un soupir, comme précédemment ma mère ; — et les larmes de ma vision allant au loin chercher les miennes, larmes sympathiques, je ne tardai pas à larmoyer aussi, tout débordant d’une émotion pénible, difficile à contenir, et d’autant plus violente qu’elle arrivait à son terme, sans surprise et sans astuce enfantine.

Zi, zi, pan… ne cessait de chanter Robert ; mais son tapage malsonnait de plus en plus à mes oreilles, me paraissait dérisoire, ajoutait du déplaisir à mon chagrin.

Et je ne pouvais comprendre que Pœuf, malgré son crime, fût détestable ! J’avais beau me ressasser : il a tué Barrateau, à coups de baïonnette… à coups de baïonnette ! rien n’y faisait ; Pœuf demeurait indemne. Et je le défendais par instinctif sentiment de justice ! et j’estimais qu’il n’avait pas dû tuer pour le plaisir de tuer !

L’adjudant mort, l’adjudant pâle, maculé de sang, l’adjudant, dont je me rappelais la mine victorieuse et les cheveux trop pommadés, m’occasionnait bien quelques frissons, des craintes, une sorte de stupeur à me sentir ainsi son adversaire, au milieu d’opaques ténèbres ; mais cela ne me pénétrait ni ne m’agitait outre mesure. Pœuf seul m’intriguait, forçait ma pitié ; c’était sur le seul Pœuf que je versais de chaudes larmes, de silencieuses larmes ; et rien n’eût été capable d’en divertir mes pensées.

Un instant, je voulus me prouver qu’on se trompait en l’accusant, que je rêvais les yeux ouverts, qu’il ne pouvait s’être institué meurtrier, en un tour de main, une demi-heure après m’avoir quitté, — j’apercevais encore sa face tranquille et j’entendais son dernier bonsoir ! — mais les paroles de mon père me revenant : « C’est ton ami Pœuf qui a tué Barrateau ! » je n’eus pas à douter longtemps. Mon ami Pœuf !… mon ami Pœuf ! Voilà qu’il était en prison, mon ami Pœuf ! Quelle mouche l’avait piqué ?… Qui diable l’avait incité à se conduire d’une façon pareille ?… Dans quel but ?… Pour quelle cause ?… Mon ami Pœuf !… M’était-il seulement permis de lui garder ce titre ? Quelque chose me soufflait : non ; tout mon être criait : oui ; mais ne sachant auquel croire, je m’enfiévrais de remords et de troubles vagues.

Plus je m’enfiévrais d’ailleurs, et plus je m’acharnais à deviner Pœuf, sans y parvenir. Il avait été si bon pour moi ! on l’avait proclamé si bon, jusqu’à son crime !

Il buvait ! Chacun le disait ivrogne, comme tous les brisquarts ; j’avais même entendu raconter plaisamment que, pénétré d’une prescription relative au règlement des manœuvres, — l’œil fixé au loin sur un objectif déterminé, avec, chemin faisant, des points de repère, — il réussissait à gagner sa chambrée, sans trop de zigzags accusateurs, au mépris de l’absinthe et des sergents de garde ; mais, un gouffre ne séparait-il pas cette ivresse inoffensive de l’ivresse qui frappe et qui égorge ?

En tout cas, je ne l’avais pas une seule fois vu soûl, moi. Je lui avais demandé, un jour : — Ah çà ! tu bois donc, Pœuf ? — Il s’était mis à sourire dans sa barbe, après avoir cligné d’un œil ; mais qu’est-ce que cela prouvait ?

Qui savait pourtant si, plus ivre que d’habitude, et oublieux du fameux règlement, lorsqu’il avait rencontré Barrateau, il ne s’était point outré d’une punition trop brutale ?… Qui savait…


Mon père et ma mère se couchant sur l’entrefaite, bavardant, — peut-être allaient-ils parler de Pœuf ? — il me vint à l’idée de surprendre leurs dires. À voix haute, sans s’imaginer que je veillais, ils causèrent de la pluie, du beau temps, de projets futurs, — je les entendais comme s’ils avaient été dans ma chambre ; — ils se lamentèrent sur mon peu d’assiduité au travail, — je me promis de les mieux contenter ! — mais de Pœuf, mais des mobiles de son aventure, il ne fut pas le moins du monde question. Et je pensai : Tiens ! le père qui m’accusait de n’avoir point de cœur ; c’est plutôt lui qui n’en a pas. Il ne songe déjà plus à Pœuf !

Et je fus très fier de moi, de la verdeur de mes souvenirs, si fier que, mon excès d’orgueil s’amalgamant à mes contrariétés, je sombrai aussitôt en un attendrissement radical, attendrissement qui me poussa de nouveaux pleurs aux cils et me cloua tout alangui sur ma couchette. Ce pauvre Pœuf !… Dans quel désespoir il devait être !… C’est pour le coup qu’il pouvait dire adieu à ses galons de caporal-sapeur !… On les lui avait bien promis, cependant, — dès qu’il saurait lire !

Je me reportai à l’époque où je l’avais aperçu pour la première fois, sur un banc, à notre porte, près de quatre années auparavant, le lendemain de notre arrivée à la Guadeloupe. Il était en petite tenue, avec son coupe-choux, sa baïonnette au côté… sa baïonnette ! une cravate lâche autour du cou, des godillots comme des glaces, un chapeau de paille ceint d’un ruban noir, chapeau de colonial, et, la barbe striée de soleil, sa large face jaunie par les climats torrides : au Sénégal, en Cochinchine, à la Guyane, de suite il s’était pris à rire en me voyant.

— Comment t’appelles-tu ? lui avais-je demandé.

— Pœuf.

— Pœuf ?… Allons donc !

— Si, si… Pœuf.

— Quel drôle de nom !

J’avais ri, à mon tour. Notre amitié datait de là. — Et il était devenu ma bonne favorite, entre tous les sapeurs, qui, on le sait, sont les bonnes d’enfants des colonels. Et contrairement à la pluralité des affections, la nôtre, avec le temps, n’avait fait que s’accroître.


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En avions-nous mené à bien de ces joviales parties, tous deux, les après-déjeuners où le service ne le cadenassait pas à notre seuil !

— Y êtes-vous, m’sieur André ?

— J’y suis.

— Vous tenez bien la bride ?

— Oui.

— Alors… une, deuss, troiss… en route ! criait Pœuf.

Et nous partions, sous des ciels fastueusement d’or, lui, à ma droite, moi, juché sur le dos de Clémence, une ânesse qu’un des muletiers du bataillon m’amenait à heure fixe, trois fois par semaine. Aussitôt hors de la Basse-Terre, Pœuf coupait une badine et s’amusait à la décorer. On allait, au hasard, tantôt sur le bord de la mer, l’ouïe impressionnée par le clapotis monotone des vagues, le regard perdu, tantôt sur les routes, entre des plantations de cannes à sucre bruyant à toutes brises, de maniocs d’un vert bleuâtre, ou de cotonniers dont les houppes laiteuses s’effilochaient. Les paysages, se transformant, ici étaient peuplés d’arbres en fleur sur de verdoyants tapis, là de cultures potagères, plus loin de futaies agrestes où, d’une branche à l’autre, grimpaient et couraient des lianes, plus loin encore de plaines rocheuses ; puis, brusquement un pont de bois enjambait un abîme, — et, quand on le traversait, l’âme inquiète sans vraies causes d’inquiétude, un indéfinissable frisson aux vertèbres, une appréhension de vertige dans les yeux, au diable, sous soi, de torrents qui grondaient à l’ombre de feuillages massifs comme des aqueducs, on ne percevait qu’un gazouillis sylvestre, qu’un murmure discret de ruisseau.

— Pœuf, prête-moi donc ta badine, disais-je quelquefois.

— Ma badine ?… Y vous la faut ?… Parions que c’est pour me plaquer là, comme l’aut’jour ! faisait-il.

— Non… je t’assure, Pœuf… Non, non… Prête-la-moi, tu verras !… C’est seulement pour m’amuser.

— Vous m’promettez de n’pas vous défiler ?

— Je te le promets.

— Vrai de vrai ?

— Vrai de vrai.

— Eh ben, la v’là.


Oh ! les badines, les superbes badines de Pœuf ! Blanc sur noir, celles-ci ouvrées de rubans, celles-là lisérées d’anneaux, plusieurs entaillées de croix, beaucoup tigrées de rondelles ou longuement parcourues de rayures, elles me donnaient l’irrésistible envie de les mettre à l’épreuve.

— Hop ! hop ! Clémence, au galop ! m’écriais-je alors, le bras levé, sans plus me soucier de ma parole.

Et clic ! l’ânesse prenait le galop. Pœuf s’élançait après nous ; je l’entendais jurer, cracher de la poussière ; — mais vite il se fatiguait, perdait haleine, et, à mon intime joie, commençait de clamer : « Arrêtez ! arrêtez !… Vous… savez, m’sieur André… qu’on vous défend… de galoper… Je m’plaindrai au colonel… je m’plaindrai ! »

Pœuf se plaignant de mes actes, — brave Pœuf ! — c’eût été la fin du monde !

Malgré sa mansuétude pourtant, et peut-être à cause de sa mansuétude, de quelles farces ne l’avais-je point abreuvé ? farces bêtes, farces presque journalières.

Et je fus mal satisfait de moi, là, une minute, sur ce lit où de vibrantes contemplations m’émoustillaient sans gestes. Il était bien temps !


Souvent, à l’heure où on lui apportait la soupe, sur un des bancs du Champ-d’Arbaud, devant le jardinet de notre habitation, j’accourais lui tenir compagnie. Il sortait un mouchoir et une cuillère de sa poche, — mouchoir jaune ou rose, cuillère de fer battu, — déposait un mince paquet de sel à sa portée, ouvrait son couteau, — un large couteau à manche de corne cerclée de cuivre, — l’effilait contre sa paume, l’essayait au dossier du banc, se calait, levait le couvercle de sa gamelle, et, tandis qu’il humait l’opaline et grasse vapeur qui, d’un seul jet, montait d’abord par l’atmosphère, un large sourire l’éclaboussait et lui dilatait les narines… Une minute, le front plissé, la prunelle claire, il s’occupait à pêcher l’inévitable tranche de bœuf dont se compose l’ordinaire, à l’égoutter, à l’examiner, à l’étendre dans le couvercle de sa gamelle ; puis, goulûment il attaquait ses premières cuillerées de soupe. Quel homme ! quel appétit !

— C’est si bon que ça ? ne pouvais-je m’empêcher de murmurer.

Il répondait : — Oui, m’sieur André… Que même si vous vouliez me faire l’honneur…

Je refusais, par dignité, aussi pour ne pas le priver d’une bouchée ; mais, comme j’aurais voulu dévorer avec lui, manger de son bœuf, manger de sa soupe, et, à son exemple, m’enfourner des tranches de pain à ne plus être capable de fermer les mâchoires !

Quand il avait l’estomac plein, il se montrait volontiers loquace, d’habitude, après s’être curé les dents avec son épinglette, tout en bourrant sa pipe dans une vieille blague de peau sur laquelle achevaient de s’écailler, en sautoir, deux étendards autrefois tricolores. On débutait par évoquer Brest, la Bretagne, ses plaisirs, son climat, Lorient, Plougoumelen, le village où il était né ; puis, à peu près inévitablement, une même


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phrase lui jaillissait de la barbe : « C’est le frère et la sœur qui n’se doutent guère, en ce moment ici, que j’sors d’avaler une bonne soupe et que j’boirais bien un bon quart de vin ! » De ses proches, il ne restait que ce frère et cette sœur, dont il faisait ainsi mention. L’un travaillait dans des ardoisières ; l’autre devait s’être mariée ; — Pœuf n’en savait pas plus ! Et il ne les avait pas revus, depuis l’époque déjà lointaine où la conscription l’avait déféré à un régiment d’infanterie de la marine.

— Leur écriras-tu au moins, le jour où tu sauras écrire ? m’étais-je enjoint de lui demander, un après-déjeuner où, par hasard, son exclamation semblait avoir épandu entre nous de rétroactives et mélancoliques pensées.

Il avait secoué la tête, lentement, le pied de profil à terre, l’œil fixé sur la rangée de boutons de ses guêtres, puis il m’avait répondu :

— Bah !… J’vis sans eux… Ils vivent sans moi… On s’est oublié !… C’est-y qu’ça ne va pas tout de même ?

Il y avait bien, derrière le comique de cette réponse, quelque chose d’anormal dont une béate, jeune et, par suite, trop naïve sensibilité aurait pu ne point s’accommoder de prime abord ; mais je connaissais Pœuf : nul n’existait plus enfant, moins compliqué. « On s’était oublié ! » Il l’avait dit ; donc il fallait le croire… « On s’était oublié ! »… Pourquoi pas ?

Et je me reportai aux temps où, côte à côte, nous avions hanté le jardin du vieux gouvernement, plein de halliers, de ruines, d’arbres séculaires. Tout y poussait à l’abandon, depuis l’acajou, dont les pommes s’achèvent par une noix, jusqu’au sapotillier géant, dont les fruits, de couleur marron, à peau rêche, ont une chair juteuse et odorante. Aucune trace d’allées ; autant de fleurs que d’herbe ; des centaines de colibris à reflets de topaze ou d’émeraude. Certains feuillages avaient des épaisseurs de murs, d’autres filtraient une lumière intense ; les pelouses n’étaient plus que des champs de cactus friselés de rouge ; le verger appartenait aux fougères, la terre aux ronces et aux ananas sauvages ; çà et là, des kiosques pourrissaient sous des cascades de roses, — et, comme piqués à des troncs morts, au bout de tiges grêles, des papillons végétaux, papillons bleus ou blancs, parmi les papillons célestes, continuellement se balançaient dans une poudre de soleil. Que de fois nous avions goûté là, Pœuf et moi, d’un corossol ou de bananes, au fond de ce jardin sauvage !


Je me souvins encore des combats de coqs auxquels nous assistions, du perron de la gendarmerie ; tandis que, par une porte ouverte, on entendait des cliquetis d’anneaux et des bruits sourds de mouture.


Une après-midi, sur le cours Nolivos, comme passait près de nous une petite négresse aux cheveux en vrille, en jupe de percale, le madras ombragé d’une claie où s’empilaient mille sucreries à base de coco, n’avais-je pas vu Pœuf exhiber tout à coup un vieux mouchoir de cotonnade à carreaux jaunes, y défaire un nœud, en ôter un sou, et, d’un geste, appeler la marchande ?

— Oh ! non, Pœuf, m’étais-je écrié, — papa me gronderait… Papa ne serait peut-être pas content !…

— Est-ce c’lui-ci… c’lui-ci ou c’lui-là, qu’vous voulez ? m’avait-il répondu simplement.

J’avais désigné un pain de coco dont la capacité me semblait désirable.

— En veux-tu un morceau, Pœuf ?

— Ces dames-là, mi bonbons ! mi bonbons ! s’était mise à chanter la petite négresse, en s’éloignant.

Et Pœuf avait dit : non. Cher Pœuf ! Excellent Pœuf !


Les yeux clos, avec, sur les paupières, cette fraîcheur persistante que laissent les pleurs séchés, je réfléchis qu’il était tard et que je ne dormais pas ; puis, après avoir tenté d’observer si Robert vaquait toujours aux soins de sa cuisine ; pendant qu’au dehors montait sans discontinuer l’opiniâtre concert des cri-cri, je recommençai d’évoquer Pœuf : C’était lui, un dimanche matin, à l’heure où tintaient les cloches de Notre-Dame du Mont-Carmel, qui m’avait vengé de Lapin, un drôle, taché de rousseur, fils de soldat et de mulâtresse, dont la haine, Dieu sait pourquoi ! tendait à me lapider de loin, sitôt que je m’écartais du rayon familial. Pœuf avait empoigné mon Lapin, l’avait troussé, l’avait fessé, — je tremblais d’aise ! — et depuis, aucune pierre guadeloupéenne ne s’était plus permis de me siffler aux oreilles.

La tranquillité de l’ombre à mon chevet, l’heure et mon actuelle insomnie me remembrant alors qu’un soir par an je m’efforçais de veiller jusqu’à la seconde où, signalant la fête de ma mère, une bizarre sérénade partait dans notre cour, je ne sus me tenir d’exulter, malgré tout. Mon Dieu, de quelle gaieté stupéfaite n’avais-je pas tressailli, lorsque, débutant pour la première fois : pou, pou, pou pou, gaillardement, une flûte avait entamé l’air : Dansez, coolies, sur un rythme de scottish ! Les notes s’étaient répandues, me donnant des envies de sauter à bas de mon lit, de crier, de gambader, de voir l’homme qui les soufflait, me retenant par leur douceur sonore. Pou, pou ! cela m’avait conduit à une rêverie heureuse, puis ému, puis excité de nouveau ; le front barbouillé de raies blanches ou jauni d’un point d’ocre, des Indiens chevelus, ceints de pagnes, fantômes de mon imagination, avaient pivoté pour me plaire au bruit de galoubets criards, de gongs, de tam-tams, comme on pivote là-bas dans leur


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pays de tigres et de serpents, — et, quand l’air s’était brusquement éteint à travers l’obscurité chaude, il m’avait semblé qu’une chose indéfinie s’éteignait de même en moi, une chose très indéfinie, mais très poignante et très agréable.

Après la flûte, un instant après la flûte, une clarinette avait pris la parole. Ô clarinettes des aveugles ! Celle-ci joua des rondes bretonnes. Je les avais entendues, ces rondes, naguère, dans les pardons, autour de Brest ; mais ainsi extirpées d’un instrument vieillot, catarrheux, irascible, au milieu d’effluves immobilisés, sous ce climat dont l’acoustique ne leur convenait point, elles défaillaient et ne possédaient plus d’accent. La nuit était sonore ; dix bonnes minutes, la clarinette avait fiorituré de sa voix mal assise, tout au plaisir, elle, au contraire, de retrouver par cette nuit profondément bleue, étoilée, vibrante, le pays natal, ses ajoncs, ses clochers, ses rocs, son ciel terne, ses maisons et sa mer blafardes ; puis, comme mon père avait ri, disant : « La drôle de musique ! Mon Dieu, la drôle de musique ! » j’avais éclaté de rire à mon tour, d’un rire qui déjà me frétillait à l’intérieur du gosier. — Le flûtiste était Robert, notre cuisinier ; quant au joueur de clarinette, est-il nécessaire de le nommer ?… Brave Pœuf !

M’avait-il amusé, du reste, à la suite de cette première sérénade, grâce à sa passion pour la clarinette ! Le long des jours torrides, aux heures où, dans les contrées du soleil, la fraîcheur des rivières attire invinciblement ceux que leur âge ou l’oisiveté ne livre pas aux travaux de l’après-midi, maintes fois, tandis que je barbotais, à la recherche des tourlourous et des cancelles, n’avais-je point admiré Pœuf, un Pœuf émaillé d’or ou sabré de rayons changeants, à l’ombre de tamariniers, extrayant d’un étui les deux antiques morceaux de sa clarinette jaune ? Il les manipulait un peu, les ajustait, d’un geste horizontal en introduisait le bec sous ses grosses moustaches, et alors se mettait à souffler éperdument, les yeux clos, jusqu’à ce que ses joues fussent paralysées.

— Tu sais donc la musique, Pœuf ? lui avais-je demandé un soir où, sur le point de quitter la rivière, il rengainait son instrument avec des précautions maternelles.

— Bah ! s’était-il écrié, — c’est-y qu’on a besoin d’ça pour bien jouer ?

Je n’avais pu m’empêcher de l’examiner, stupidement.


Et voilà qu’il venait de tuer Barrateau ! de tuer un homme !… lui !… Pœuf… mon ami Pœuf ! à coups de baïonnette !

Je comprenais de moins en moins.

Cependant, mes paupières s’alourdirent, et l’image de mon sapeur ne tarda point à se troubler. Elle se fit errante peu à peu, nuageuse ; de-ci, de-là, se promena en moi, surgissant, puis disparaissant au son falot d’une clarinette ; — et je m’endormis d’un sommeil accablé.

Combien de temps je restai là, inerte, je ne me le rappelle plus ; mais, ce dont j’ai gardé bonne mémoire, c’est que, soudain, Pœuf me parut entrer dans ma chambre.

— Pœuf !… oh ! Pœuf ! murmurai-je.

Il se détachait sur un fond de lumière pâle ; et, couvert de sang, d’un sang qui lui tombait des cils, de la barbe et des épaules, son uniforme était méconnaissable.

— Va-t’en, Pœuf !

Il ne s’en alla point.

— Mais, Pœuf, tu me fais peur ! m’écriai-je alors.

Il tira sa baïonnette de son ceinturon et se précipita sur moi.

Je dus pousser un cri épouvantable.

— Eh bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda mon père.

Ma mère dit :

— Est-ce toi qui as crié comme ça, André ?

J’étais sur mon séant, baigné de sueur.

— Vite ! oui, venez, venez ! répondis-je.

Et j’éclatai en sanglots, en hoqueteux sanglots dont les heurts me broyaient la poitrine.

On accourut.

— Tu es malade ?… Qu’as-tu ?… Où souffres-tu ?

— Pœuf ! déclarai-je. Je viens de voir Pœuf… Il a voulu… me tuer… aussi.

— Oh ! le niais ! fit mon père, — le petit niais qui prend un cauchemar pour une réalité !

Ma mère, elle, déposa la bougie qu’elle tenait sur ma table de nuit, m’embrassa, me recoucha, prit une de mes mains dans les siennes. Et longtemps, elle essaya de me consoler, avec une patience affectueuse ; tandis que, de retour à son lit, mon père bougonnait de fois à autre :

— Voyons, ça ne va donc pas finir… ?… Ça ne finira donc pas ?

J’avais huit ans.