Périclès/Traduction Hugo, 1866

Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (2p. 61-162).


PÉRICLÈS, PRINCE DE TYR

PERSONNAGES :


PÉRICLÈS, prince de Tyr.
HÉLICANUS,
ESGANÈS,
seigneurs de Tyr.
ANTIOCHUS, roi d’Antioche.
THALIARD, ministre d’Antiochus.
SIMONIDE, roi de Pentapolis(1).
CLÊON, gouverneur de Tharse.
LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylène.
CÉRIMON, seigneur d’Éphèse.
PHILÉMON, serviteur de Cérimon.
LÉONIN, serviteur de Dionysa.
UN MAQUEREAU.
BOULT, son serviteur.
UN MAJORDOME.
GOWER, faisant office de chœur.


THAÏSA, fille de Simonide.
MARINA, fille de Périclès et de Thaïsa.
LYCHORIDA, nourrice de Marina.
LA FILLE D’ANTIOCHUS.
DIONYSA, femme de Cléon.
UNE MAQUERELLE.
DIANE.
SEIGNEURS, DAMES, CHEVALIERS, GENTLEMEN, MATELOTS, PIRATES, PÊCHEURS, MESSAGERS, ETC.


La scène se passe dans différencies parties de l’Asie Mineure.

PROLOGUE.

[Le palais d’Antioche. Au-dessus de la porte d’entrée sont clouées des têtes coupées.]
Entré Gower.

GOWER.

Pour chanter une chanson qui se chantait jadis,
Le vieux Gower est sorti de ses cendres ;
Assumant les infirmités humaines
Afin d’amuser votre oreille et de charmer vos yeux.
Ce récit a été chanté dans les fêtes,
Dans les veillées, dans les soirées fériées ;
Et dans le temps, seigneurs et dames
Le lisaient pour se récréer.
Il a pour but de rendre les hommes dignes de gloire.
Et quo antiquius, eo melius.
Si vous daigniez, vous, nés dans ces temps modernes
Où les esprits sont plus mûrs, agréer mes vers,
Si vous pouviez prendre plaisir
À écouter chanter un vieillard,
Je souhaiterais vivre encore, afin de pouvoir
Consumer pour vous le flambeau de ma vie.
Cette ville que vous voyez ; Antiochus le Grand
La bâtit pour sa capitale ;
C’est la plus belle de toute la Syrie,
(Je vous répète ce que disent mes auteurs.)
Ce roi prit une compagne
Qui mourut, lui laissant une fille

Si accorte, si agréable, si belle
Que le ciel semblait lui avoir prêté toutes ses grâces.
Son père conçut une passion pour elle,
Et la provoqua à l’inceste.
Mauvais père ! Entraîner son enfant
Au mal, c’est ce que nul ne devrait faire.
La chose une fois commencée entre eux,
À la longue, ne leur parut plus criminelle.
La beauté de cette dame coupable
Fit venir là bien des princes,
Qui la recherchèrent comme compagne de lit
Et de jouissances dans les plaisirs du mariage.
Le père fit une loi pour y mettre obstacle,
Pour tenir sa fille en garde et les prétendants en respect.
Il ordonna que quiconque la demanderait pour femme
Perdrait la vie, s’il ne devinait certaine énigme.
C’est ainsi que beaucoup moururent pour elle,
Comme le prouvent ces sinistres figures.

Il montre les têtes coupées.

Ce qui suit, je le livre au jugement
De vos yeux, dont le témoignage est le meilleur.

SCÈNE I

[Même lieu.]
Entrent Antiochus, Périclès et leur suite.

ANTIOCHUS.

— Jeune prince de Tyr, vous êtes pleinement instruit — des dangers de la tâche que vous entreprenez.


PÉRICLÈS.

— Oui, Antiochus, et, l’âme — enhardie par la gloire d’un tel triomphe, — je ne m’inquiète pas de la mort dans cette entreprise.

Musique.

ANTIOCHUS.

— Qu’on amène notre fille, vêtue comme le serait une fiancée — pour les embrassements de Jupiter lui-même. — Lors de sa conception a laquelle présida Lucine, — la nature lui donna en dot les grâces qui l’embellissent, — toutes les planètes se réunirent en conseil — pour la douer de leurs perfections suprêmes.

Entre la fille d’Antiochus.

PÉRICLÈS.

— Voyez-la venir, parée comme le printemps ! — Les Grâces sont ses sujettes, et sa pensée règne — sur toutes les vertus qui font la gloire des hommes. — Son visage est un livre de beauté où l’on ne peut lire — rien qui ne soit exquis et charmant, et — d’où l’ennui a été pour toujours raturé, comme si la sombre colère — ne devait jamais être la compagne de sa douceur. — Vous, dieux, qui m’avez fait homme et qui commandez à l’amour, — vous qui avez allumé dans mon cœur le désir — de goûter le fruit de cet arbre céleste, — ou de mourir à la tâche, aidez-moi, — s’il est vrai que je suis un enfant soumis à votre volonté, — aidez-moi à conquérir un si immense bonheur !


ANTIOCHUS.

— Prince Périclès…


PÉRICLÈS.

Qui désire être le gendre du grand Antiochus.


ANTIOCHUS.

— Devant toi apparaît cette belle Hespéride, — au fruit d’or, mais dangereux à toucher : — car des dragons meurtriers veillent près d’elle pour épouvanter. — Son visage, pareil au ciel, t’invite à contempler — des splendeurs sans nombre que le mérite seul peut conquérir ; — et, si ce mérite te manque, toute ta personne devra mourir — pour expier la téméraire indiscrétion de tes yeux.

Montrant les têtes coupées.

— Les princes, jadis illustres que tu vois là, comme toi, — attirés par la renommée, enhardis par le désir, — t’avertissent avec leur langue muette et leur mine sinistre ; — sans autre abri que ce champ d’étoiles, — ils restent là comme les martyrs, égorgés dans cette guerre d’amour ; — et avec leur funèbre visage ils te conseillent de te désister — et de ne pas te jeter dans la nasse irrésistible de la mort.


PÉRICLÈS.

— Antiochus, je te remercie : tu as appris — à ma frêle mortalité à se reconnaître, — en préparant ma personne, par la vue de ces objets terribles, — a une destinée semblable à la leur. — L’image de la mort est comme un miroir — qui nous dit que la vie n’est qu’un souffle, et que s’y fier est une erreur. — Je vais donc faire mon testament, semblable à un malade — qui, ayant connu le monde, aperçoit le ciel, et, sentant l’agonie, — cesse de se cramponner, comme auparavant, aux joies terrestres. — Ainsi je vous lègue une heureuse paix à vous, — et à tous les gens de bien, comme doit le faire un vrai prince ; — je lègue mes richesses à la terre d’où elles sont venues, — mais, à vous,

mmmS’adressant à la fille d’Antiochus.
la flamme immaculée de mon amour. — Ainsi, préparé pour la vie comme pour la mort, — je suis prêt à recevoir le coup le plus rude, Antiochus, — en dépit des avertissements.



ANTIOCHUS.

Lis donc l’énigme ; — si, l’ayant lue, tu ne peux l’expliquer, il est décrété — que tu périras comme tous ceux que tu vois là.


LA FILLE D’ANTIOCHUS.

— En tout, sauf en cela, puisses-tu réussir ! — En tout, sauf en cela, je te souhaite le succès.


PÉRICLÈS.

— Comme un hardi champion, j’entre dans la lice, — et je ne prends plus conseil — que de ma loyauté et de mon courage.

Il lit l’énigme :

Je ne peint vipère. pourtant je me repais
De la chair de ma mère qui n’engendra.
Je cherchais un époux, et, en le cherchant,
J’en ai trouvé la tendresse dans un père.
Lui est père, fils, et bon époux ;
Moi, je suis mère, épouse et pourtant sa fille.
Comment tout cela peut exister en deux personnes,
Devinez-le, si vous voulez vivre.

— Cette condition est bien amère !… Mais, ô puissances, — qui donnez au ciel d’innombrables yeux pour voir les actions humaines, — pourquoi ne se voilent-ils pas d’un éternel nuage, — si cette chose est bien vraie, dont la lecture me fait pâlir ?

Prenant la main de la princesse.

— Beau miroir de lumière, je vous aimais, et vous aimerais encore, — si le mal ne remplissait pas cette splendide cassette ; — mais je dois vous dire… Non, ma pensée se révolte ; — car celui-là est loin d’être un homme parfait — qui, se sachant devant le logis du vice, veut pousser la porte. — Vous êtes une belle viole, dont vos sens sont les cordes ; — touchée de manière à produire sa légitime harmonie, — elle eût attiré à elle le ciel et les dieux, avides de l’entendre ; — mais, maniée avant l’heure, — elle ne fait danser que l’enfer avec sa musique discordante. — En vérité, je ne me soucie pas de vous.


ANTIOCHUS.

— Prince Périclès, ne la touche pas, il y va de ta vie ; — car c’est là un article de notre loi, — aussi dangereux que les autres… Le temps pour vous est expiré : — ou expliquez l’énigme sur-le-champ, ou subissez votre sentence.


PÉRICLÈS.

Grand roi, — bien peu aiment à entendre les fautes qu’ils aiment à commettre ; — ce serait vous offenser trop gravement que de parler. — Celui qui a un registre de tous les actes des rois — fait mieux pour sa sûreté de le tenir fermé qu’ouvert. — Car leur vice, qu’on divulgue, est comme le vent déchaîne, — qui, en se répandant, souffle de la poussière dans tous les yeux ; — et quel est le prix de cet effort ? — la bouffée passe, et les yeux, d’abord blessés, y voient assez clair — pour se fermer au vent qui leur serait funeste. La taupe aveugle — soulève ses monticules vers le ciel pour déclarer que la terre souffre — de l’oppression de l’homme ; et le pauvre animal meurt pour cela. — Les rois sont les dieux de la terre ; dans le vice, leur volonté est leur loi ; — et, si Jupiter s’égare, qui ose dire que Jupiter fait le mal ? — Il suffit que vous le sachiez, et il est sage, — quand le mal s’aggrave à être connu, de l’étouffer. — Tous aiment le sein qui leur a donné l’être ; — permettez aussi à ma langue d’aimer ma tête.


ANTIOCHUS, à part.

— Ciel ! que ne l’ai-je, sa tête ! il a trouvé le sens… — Mais rusons avec lui.

Haut.

Jeune prince de Tyr, — selon la teneur de notre strict édit, — votre explication étant erronée, — nous pourrions mettre fin à vos jours ; — cependant l’espérance, issue d’un arbre aussi beau — que vous, nous dispose autrement. — Nous vous accordons un sursis de quarante jours ; — si d’ici là notre secret est révélé, — cet acte de clémence prouve la joie que nous aurons alors à vous avoir pour fils ; — et jusqu’alors vous serez traité — comme il sied à notre dignité et à votre mérite.

Antiochus sort avec sa fille et sa suite.

PÉRICLÈS.

— Comme la courtoisie tâche de masquer le crime ! — C’est bien là l’acte d’un hypocrite, — qui n’a rien de bon que ce qu’il laisse voir. — S’il était vrai que mon interprétation fût fausse, — alors, il serait certain que tu n’as pas été assez criminel — pour déshonorer ton âme par un odieux inceste. — Mais j’ai trop bien deviné : tu es à la fois père et fils, — par ton union contre nature avec ton enfant, — union dont les jouissances conviennent à un mari, non à un père ; — et elle, elle se repaît de la chair de sa mère, — en souillant le lit maternel ; — et tous deux, vous êtes des serpents qui, tout en se nourrissant — des plus douces fleurs, ne produisent que du poison. — Antioche, adieu ! Car, la prudence me le dit, les gens — qui ne rougissent pas d’actions plus noires que la nuit — ne reculeront devant rien pour les dérober à la lumière. — Un crime. je le sais, en provoque un autre ; — le meurtre confine à la luxure, comme la fumée à la flamme. — Le poison et le guet-apens sont les deux bras du crime, — oui, et ses boucliers pour repousser le scandale. — Aussi, de peur que vous ne tranchiez mes jours pour vous sauvegarder, — j’échapperai par la fuite au danger que je redoute.

Il sort.
Rentre Antiochus.

ANTIOCHUS.

— Il a trouvé la solution ; aussi sommes-nous résolus — à avoir sa tête. — Il ne faut pas qu’il vive pour proclamer mon infamie, — et pour annoncer au monde qu’Antiochus pèche — d’une aussi abominable manière. — Donc ce prince doit mourir sur-le-champ ; — car mon honneur ne peut être maintenu que par sa chute. — Holà, quelqu’un !

Entre Thaliard.

THALIARD.

Votre altesse appelle ?


ANTIOCHUS.

— Thaliard, vous êtes de notre chambre. Notre conscience — confie ses actes intimes à votre discrétion, — et nous voulons que votre fidélité fasse votre avancement… — Tiens, Thaliard, voici du poison, et voici de l’or : — nous haïssons le prince de Tyr, et il faut que tu le tues : — il est inutile que tu m’en demandes la raison ; — nous te donnons un ordre. Dis-moi si c’est chose faite.


THALIARD.

Monseigneur, — c’est chose faite.


ANTIOCHUS.

Il suffit ; — les paroles, en exprimant ton zèle, ne feraient que refroidir ton élan.

Entre un messager.

LE MESSAGER.

— Monseigneur, le prince Périclès a pris la fuite.

Il sort.

ANTIOCHUS, à Thaliard.

Il y va — de ta vie, vole après lui ; et, pareil à la flèche qui, lancée — par un habile archer, frappe le but — visé par lui, ne reviens — que pour nous dire : Le prince Périclès est mort.


THALIARD.

Monseigneur, si — une fois je puis le tenir à la portée de mon pistolet, — son affaire est sûre. Sur ce, salut à votre altesse !

Il sort.

ANTIOCHUS.

— Thaliard, adieu ! Jusqu’à ce que Périclès soit mort, — mon cœur ne peut prêter secours à ma tête.

Il sort.

SCÈNE II

[Le palais du prince de Tyr.]
Entrent Périclès, Hélicanus et d’autres seigneurs.

PÉRICLÈS.

— Que personne ne nous dérange… Pourquoi ces pensées qui m’oppressent ? — Cette triste compagne, la sombre mélancolie, — est si assidue auprès de moi que ni le jour — à la marche radieuse, ni la nuit pacifique, — (cette tombe où devrait dormir la douleur) — ne peuvent me donner une heure de repos. — Ici les plaisirs courtisent mes regards, et mes regards les évitent. — Le danger, que je redoutais, est à Antioche, — et le bras d’Antiochus semble bien trop court pour n’atteindre ici ; — pourtant la science du plaisir est impuissante à me réjouir, — et la distance de mon ennemi, à me rassurer. — Cela n’est que trop vrai ; les émotions morales — qui sont nées d’une frayeur exagérée — sont entretenues et alimentées par l’inquiétude ; — ce qui n’était d’abord que la crainte d’un malheur — devient à la longue la préoccupation de le prévenir. — C’est ma situation : le grand Antiochus, — avec qui je suis trop petit pour lutter, — (car il est si puissant qu’il fait de toutes ses volontés des actes,) — croira que je parlerai, quand je jurerais de me taire ; — et il ne me servirait de rien de lui dire que je l’honore. — s’il soupçonne que je puis le, déshonorer ; — et, craignant des révélations qui le feraient rougir, — il les préviendra par tous les moyens ; — il inondera la contrée de troupes ennemies, — et déploiera un si formidable appareil de guerre — que la stupeur bannira le courage du pays. — Nos hommes seront vaincus, avant de combattre, — et nos sujets punis d’une offense à laquelle ils n’ont pas même songé. — C’est ma sollicitude pour eux, et non mon inquiétude pour moi-même, — (moi, je ne suis rien de plus que la cime de l’arbre — protégeant et abritant les racines dont il se nourrit,) — qui fait pâtir mon corps et languir mon âme, — et qui torture d’avance celui que voudrait torturer Antiochus.


PREMIER SEIGNEUR.

— Que la joie et le bonheur remplissent votre cœur sacré !


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Et jusqu’à votre retour parmi nous, puisse votre esprit demeurer — en paix et en joie !


HÈLICANUS.

— Paix, paix, messeigneurs, et laissez parler l’expérience — Ils abusent le roi, ceux qui le flattent ; — car la flatterie est le soufflet qui attise le vice : — ce qu’on flatte n’est qu’une étincelle — dont le souffle de l’adulation fait une flamme ardente ; — au contraire une remontrance respectueuse et modérée — convient aux rois, car ils sont hommes et peuvent faillir. — Quand, messer l’enjôleur parle de paix, — il vous flatte, en faisant la guerre à votre vie.

S’agenouillant.

— Prince, pardonnez-moi, ou frappez-moi, si vous voulez ; — je ne puis pas tomber beaucoup plus bas qu’à genoux.


PÉRICLÈS, aux autres seigneurs.

— Laissez-nous seuls, lui et moi ; mais ayez soin de vous informer — quels sont les navires en partance dans notre port, — et revenez nous le dire.

Les seigneurs sortent.

Hélicanus, — tu nous as ému : que vois-tu sur notre visage ?


HÈLICANUS.

— Un front irrité, mon redouté seigneur.


PÉRICLÈS.

— S’il y a de tels éclairs dans le sourcil froncé d’un prince, — comment ta langue ose-t-elle nous faire monter la colère à la face ?


HÈLICANUS.

— Comment les plantes osent-elles regarder le ciel — qui les nourrit ?


PÉRICLÈS.

Tu sais que j’ai le pouvoir — de t’ôter la vie.


HÈLICANUS, à genoux.

J’ai moi-même aiguisé la hache ; — vous n’avez plus qu’à frapper le coup.


PÉRICLÈS.

Lève-toi, je le prie, lève-toi. — Assieds-toi, assieds-toi. Tu n’es pas un flatteur, — je t’en remercie. Que le ciel puissant préserve — les rois d’aimer à entendre pallier leurs fautes ! — Digne conseiller, digne serviteur d’un prince, — qui par ta sagesse fais d’un prince ton serviteur, — que veux-tu que je fasse ?


HÈLICANUS.

Que vous supportiez avec patience — les peines que vous vous infligez à vous-même.


PÉRICLÈS.

— Tu parles comme un médecin, Hélicanus ; — tu m’administres une potion — que toi-même tu tremblerais de prendre. — Écoute-moi : j’allai donc à Antioche, — où, comme tu sais, à la face même de la mort, — je cherchai à obtenir une beauté splendide, — pour en avoir une postérité — qui fût le soutien du prince et la joie des sujets. — Son visage m’apparut comme une merveille incomparable ; — le reste, (je te le dis à l’oreille,) était noir comme l’inceste. — Ma science ayant tout deviné, le père criminel, — au lieu de me frapper, affecta de me cajoler ; mais, tu sais cela, — c’est quand les tyrans semblent caressants qu’il faut les craindre. — Cette crainte m’ayant saisi, j’ai fui jusqu’ici, — sous le couvert d’une nuit favorable — qui fut ma bonne protectrice ; et, une fois ici, — j’ai réfléchi à ce qui s’était passé, à ce qui pourrait s’ensuivre. — Je le savais tyrannique ; or, les soupçons des tyrans, — loin de diminuer, s’accroissent plus vite que leurs années. — S’il soupçonne, comme il le fait sans doute, — que je révélerai à l’air attentif — de combien de princes il a versé le sang — pour garder le secret de son lit ténébreux, — afin de couper court à cette inquiétude, il couvrira ce pays d’armées ; — sous prétexte d’un outrage que je lui aurai fait ; — et alors, pour mon offense, si c’en est une, tous — auront à supporter les coups de la guerre, qui n’épargne pas l’innocence. — Ma sollicitude pour tous (y compris toi-même, — qui en ce moment me la reproches)…


HÈLICANUS.

Hélas, seigneur !


PÉRICLÈS.

— A fait refluer le sommeil de mes yeux, le sang de mes joues, — et affluer dans mon esprit mille inquiétudes, mille appréhensions ; — j’ai cherché les moyens de conjurer la tempête, avant qu’elle éclate ; — et, ayant trouvé bien faibles les chances de salut, — j’ai cru, en m’en affligeant, faire acte de charité princière.


HÈLICANUS.

— Eh bien, monseigneur, puisque vous m’avez donné permission de parler, — je parlerai franchement. Vous redoutez Antiochus ; — et c’est justement, à mon avis, que vous redoutez ce tyran — qui, soit par une guerre ouverte, soit par une trahison cachée, — veut vous ôter la vie. — Conséquemment, monseigneur, voyagez pendant quelque temps, — jusqu’à ce que sa colère furieuse soit passée, — ou que les destins aient tranché le fil de ses jours. — Déléguez votre pouvoir à quelqu’un ; si c’est à moi, — le jour ne sert pas la lumière plus fidèlement que je n’accomplirai ma mission.


PÉRICLÈS.

— Je ne doute pas de ton zèle ; — mais si dans mon absence il attente à mon empire…


HÈLICANUS.

— Notre sang confondu couvrira la terre, — qui nous a donné l’être avec la naissance.


PÉRICLÈS.

— Je vais donc m’éloigner de Tyr, et me rendre — à Tharse où tu m’écriras : — c’est d’après tes lettres que je me dirigerai. — Le contrôle que j’ai exercé et que j’exerce pour le bien de mes sujets, — je te le délègue, à toi dont la sagesse a la force de l’assumer. — J’accepte pour garant ta parole, et je ne te demande pas de serment : — qui ne craint pas de manquer à l’une, saura assurément rompre l’autre. — Vivons chacun dans notre sphère, intègres et loyaux, — et que jamais notre existe ne démente cette vérité, — que tu es un sujet modèle, et moi un vrai prince.

Ils sortent.

SCÈNE III

[Tyr. — Un vestibule du palais.]
Entre Thaliard.

THALIARD.

Donc voici Tyr, et voici la cour. C’est ici que je dois tuer le roi Périclès ; sinon, je suis sûr d’être pendu au retour : c’est dangereux… Allons, je m’aperçois que c’était un compagnon sage et circonspect, celui qui, invité à solliciter du roi ce qu’il désirait, demanda à ne jamais connaître aucun de ses secrets. Je vois maintenant qu’il avait raison : car, pour peu qu’un roi dise à un homme d’être un coquin, il est obligé d’en être un par la teneur de son serment. Chut ! voici venir les seigneurs de Tyr.

Entrent Hèlicanus, Escanès et autres seigneurs.

HÈLICANUS.

— Vous n’avez pas, mes pairs de Tyr, — à discuter davantage sur le départ du roi. — La commission, scellée de son sceau, qu’il m’a confiée, — parle suffisamment : il est parti pour voyager.


THALIARD, à part.

Comment ! le roi est parti !


HÈLICANUS.

— Si au surplus vous tenez à savoir — pourquoi il est parti, sans avoir, pour ainsi dire, — pris congé de vos affections, je vais vous donner quelques éclaircissements. — Quand il était à Antioche…


THALIARD, à part.

Que dit-il d’Antioche ?


HÈLICANUS.

— Le roi Antiochus, (j’ignore pour quelle cause,) — conçut contre lui du déplaisir ; du moins Périclès le crut ; — et, craignant d’avoir commis quelque erreur ou quelque faute, — il a voulu, pour en témoigner son regret, se punir lui-même ; — il s’est donc jeté au milieu des périls d’une navigation — qui à chaque minute le met entre la vie et la mort.


THALIARD, à part.

Allons, je vois — que je ne serai pas encore pendu, quand je le voudrais ; — mais, puisqu’il est parti, le roi sera bien aise sans doute — qu’il se soit échappé de terre pour périr sur les mers. — Mais présentons-nous… Paix aux seigneurs de Tyr !


HÈLICANUS.

— Le seigneur Thaliard est le bienvenu de la part d’Antiochus.


THALIARD.

C’est de sa part que je viens — avec un message pour le prince Périclès ; — mais, comme j’ai appris, depuis mon débarquement, — que votre roi est allé voyager on ne sait où, — mon message doit faire retour à celui dont il émane.


HÈLICANUS.

— Nous n’avons aucune raison de demander à le connaître, puisqu’il est — adressé à notre maître, et non à nous. — Pourtant, avant votre départ, permettez — que, comme amis d’Antiochus, nous vous fêtions dans Tyr.

Ils sortent.

SCÈNE IV

[Tharse. — La maison du gouverneur.]
Entrent Cléon, Dionysa et leur suite.

CLÉON.

— Ma Dionysa, reposons-nous ici, — et voyons si, en racontant les souffrances des autres, — nous parviendrons à oublier les nôtres.


DIONYSA.

— Ce serait attiser le feu, dans l’espoir de l’éteindre ; — celui qui sape une colline parce qu’elle est trop élevée, — s’expose à abattre une montagne pour en édifier une plus haute. — Ô mon malheureux seigneur ! tels sont nos maux : — jusqu’ici, ils ne se font sentir et voir qu’à travers les yeux troubles de la douleur ; — mais, si nous les ébranchons, ils vont grandir, comme des arbres.


CLÉON.

Ô Dionysa, — qui donc, ayant besoin de nourriture, ne dira pas qu’il en a besoin ? — Qui donc cachera sa faim jusqu’à ce qu’il en meure ? — Que nos voix désolées fassent retentir nos douleurs — dans les airs ; que nos yeux les pleurent, jusqu’à ce que nos poumons — aient repris haleine pour les proclamer plus haut encore ; et alors, — si le ciel dort tandis que ses créatures souffrent, — sa miséricorde se réveillera peut-être pour leur porter secours. — Je vais donc exposer les maux subis par nous depuis plusieurs années ; — toi, si l’haleine me manque en parlant, soutiens-moi de tes larmes.


DIONYSA.

Je ferai mon possible, seigneur.


CLÈON.

— En cette cité de Tharse, dont j’ai le gouvernement, — régnait naguère une pleine abondance ; — ses rues même étaient jonchées de richesses ; — ses tours élevaient si haut leurs têtes, qu’elles baisaient les nues, — et que les étrangers ne pouvaient les voir sans surprise ; — ses hommes et ses dames se pavanaient sous de si brillants atours — qu’ils semblaient se mirer les uns dans les autres ; — leurs tables étaient surchargées de manière à charmer la vue, — et moins pour rassasier que pour flatter l’appétit ; — toute pauvreté était dédaignée ; et la vanité si grande — qu’y parler d’assistance y était chose odieuse.


DIONYSA.

Oh ! ce n’est que trop vrai.


CLÈON.

— Mais voyez ce que le ciel peut faire ! Par un brusque changement, — ces estomacs, que naguère la terre, la mer et l’air — étaient impuissants à contenter et a satisfaire, — si prodigues qu’ils fussent de leurs dons, — dépérissent maintenant faute d’exercice, — comme ces maisons qui se dégradent faute d’usage ; — ces palais qui, il y a deux étés à peine, — avaient besoin de tous les raffinements pour flatter le goût, — seraient maintenant satisfaits d’un morceau de pain ; et le mendient — Ces mères qui, pour gorger leurs enfants, — ne trouvaient rien de trop exquis ; sont maintenant prêtes — à manger les chers petits qu’elles aimaient tant. — Si aiguës sont les dents de la faim, que mari et femme — tirent au sort à qui mourra le premier pour allonger la vie de l’autre ; — ici pleure un seigneur, là une dame ; — beaucoup succombent, mais ceux qui les voient périr, — ont à peine assez de force pour leur donner la sépulture. — N’est-il pas vrai ?


DIONYSA.

— Nos joues et nos yeux caves l’attestent.


CLÉON.

— Oh ! puissent les cités — qui à la coupe prospère de l’Abondance boivent si largement — entendre nos sanglots dans l’orgie de leur superflu ! — La misère de Tharse pourrait bien être la leur.

Entre un seigneur.

LE SEIGNEUR.

— Où est le seigneur gouverneur ?


CLÉON.

Le voici. — Proclame les malheurs que tu apportes avec tant de hâte ; — car le secours est trop loin de nous pour que nous puissions l’attendre.


LE SEIGNEUR.

— Nous avons signalé, sur la côte voisine, — une imposante flottille faisant voile sur notre ville.


CLÉON.

Je m’en doutais. — Un malheur n’arrive jamais sans amener un héritier — qui puisse lui succéder. — Ainsi du nôtre. Quelque nation voisine, — prenant avantage de notre misère, — a rempli ces vastes vaisseaux de forces supérieures, — pour accabler des gens déjà à terre — et triompher d’un malheureux comme moi — qu’il y a si peu de gloire à abattre.


LE SEIGNEUR.

— Cela n’est guère à craindre ; car, à en juger — par le pavillon blanc qu’ils ont déployé, ils nous apportent la paix — et viennent à nous en auxiliaires, non en ennemis.


CLÈON.

— Tu parles comme quelqu’un qui ignore — que sous les apparences les plus loyales se cachent les projets les plus perfides. — Mais, quelles que soient leurs intentions, qu’avons-nous à craindre ? — La fosse est l’abîme le plus profond, et nous en sommes à mi-chemin. — Va dire à leur général que nous l’attendons ici, — afin de savoir pourquoi il vient, d’où il vient, — et ce qu’il demande.


LE SEIGNEUR.

J’y vais, monseigneur.

Il sort.

CLÊON.

— Bienvenue est la paix, si c’est la paix qu’il veut ; — si c’est la guerre, nous sommes incapables de résister.

Périclès entre avec sa suite.

PÉRICLÈS.

— Seigneur gouverneur, car nous apprenons que vous l’êtes, — que nos vaisseaux et nos nombreuses troupes — ne soient pas comme des feux allumés qui effarent vos regards. — Nous avons appris vos misères à Tyr même, — et nous avons vu la désolation de vos rues ; — nous venons, non pour ajouter une souffrance à vos larmes, — mais pour en alléger le poids douloureux ; — vous croyez peut-être que nos vaisseaux — sont, comme le cheval de Troie, chargés d’une guerre, — d’une expédition sanglante qui vous menace de la ruine ; — ils sont chargés de blé pour vous procurer le pain nécessaire, — et rendre la vie à ceux qui sont à demi morts de faim.


TOUS.

— Que les dieux de la Grèce vous protègent ! — nous prierons pour vous.


PÉRICLÈS.

Levez-vous, je vous prie, levez-vous ; — nous ne demandons pas des hommages, mais de l’affection, — et un havre pour nous, nos vaisseaux et nos hommes.


CLÈON.

— S’il en est ici qui se refusent à votre demande — ou qui vous payent, mentalement d’ingratitude, — fût-ce nos femmes, nos enfants, ou nous-mêmes, — que la malédiction du ciel et des hommes punisse leur vilenie ! — Jusqu’alors, (et cela n’arrivera jamais, j’espère), — que votre grâce soit la bienvenue dans notre ville et parmi nous.


PÉRICLÈS.

— Nous agréons cette bienvenue ; réjouissons-nous ici quelque temps, — jusqu’à ce que nos étoiles, encore menaçantes, nous accordent un sourire.

Ils sortent.
Entre Gower.

GOWER.

Vous venez de voir là un puissant roi
Entraîner sa fille à l’inceste,
Et un prince meilleur, un bénin seigneur,
Se faire vénérer par ses actes et ses paroles.
Patientez donc, comme le doivent des hommes,
Jusqu’à ce qu’il ait échappé à l’adversité.
Je vous montrerai les couronnés du malheur
Perdant un fétu et gagnant une montagne.

Le vertueux prince,
À qui je donne ma bénédiction,
Est toujours à Tharse où par chacun
Ce qu’il dit est tenu pour texte sacré,
Et où, en mémoire de ses actes,
On lui élève une statue d’or :
Mais des nouvelles d’un genre différent
Sont apportées sous vos yeux ; qu’ai-je besoin de parler ?


PANTOMIME.
Entre, par que porte, Périclès, causant avec Cléon ; leur suite les escorte. Entre, par une autre porte, un gentilhomme, chargé d’une lettre pour Périclës ; Périclès montre la lettre à Cléon, puis donne une récompense au messager et l’arme chevalier. Périclès, Cléon, etc., sortent par différents côtés.

GOWER, reprenant.

Le bon Hélicanus est resté à Tyr,
Mais non, comme le frelon, pour manger le miel
Produit par d’autres ; tous ses efforts tendent
À détruire le mal et à faire vivre le bien.
Pour accomplir le désir de son prince,
Il lui mande tout ce qui arrive à Tyr :
Que Thaliard est venu avec la résolution criminelle
Et l’intention secrète de l’occire,
Et qu’il ne serait pas très-bon pour lui
De prolonger son séjour à Tharse.
Sur cet avis, le prince se remet en mer
Où il est rare qu’on se trouve à l’aise ;
En effet déjà le vent se met à souffler ;
Le tonnerre en haut, en bas les lames
Donnent de telles secousses que le navire,
Qui devait le protéger, naufrage et se brise ;
Et lui, le bon prince, ayant tout perdu,
Est par les vagues chassé de côte en côte.
Tout a péri, corps et biens,
Nul n’a échappé que lui.
Enfin la fortune, lasse de mal faire,
L’a jeté à la côte pour le mettre à l’aise.
Et le voici qui vient ; ce qui va s’ensuivre,

Ne le demandez pas au vieux Gower
Dont le répit est déjà trop long.

Il sort.

SCÈNE V

[Pentapolis. Une plage.]
Entre Périclès, tout mouillé.

PÉRICLÈS.

— Apaisez votre ire, astres irrités ! — Vents, pluie, tonnerre, l’homme terrestre — n’est qu’une substance qui doit vous céder, — et je vous obéis, comme le veut ma nature. — Hélas ! la mer m’a jeté sur les rochers, — m’a balayé de rivage en rivage, et ne m’a laissé de souffle — que pour penser à la mort imminente. — Qu’il suffise à la grandeur de votre puissance — d’avoir dépouillé un prince de tous ses biens ; — rejeté de votre tombe liquide, — tout ce qu’il demande est de mourir ici en paix.

Entrent trois pêcheurs.

PREMIER PÊCHEUR.

Holà ! Plastron !


SECOND PÊCHEUR

Holà ! arrive, et ramène les filets.


PREMIER PÊCHEUR.

Allons donc, culottes rapiécées !


TROISIÈME PÊCHEUR.

Que dites-vous, maître ?


PREMIER PÊCHEUR.

Vois comme tu te dépêches à cette heure ! Arrive, ou je vais te chercher avec un grappin.


TROISIÈME PÊCHEUR.

Ma foi, maître, je pensais aux pauvres gens qui se sont perdus devant nous, tout à l’heure.


PREMIER PÊCHEUR.

Hélas ! pauvres âmes ! Cela me navrait le cœur d’entendre les cris lamentables qu’ils jetaient vers nous pour que nous les sauvions, quand nous pouvions à peine nous sauver nous-mêmes.


TROISIÈME PÊCHEUR.

Pour ça, maître, ne l’avais-je pas dit, quand j’ai vu les marsouins bondir et faire la culbute ? On dit qu’ils sont moitié chair, moitié poisson. La peste soit d’eux ! Ils ne paraissent jamais, que je ne m’attende à être trempé. Maître, je me demande comment les poissons vivent dans la mer.


PREMIER PÊCHEUR.

Eh ! comme les hommes à terre : les grands mangent les petits. Je ne puis mieux comparer nos riches avares qu’à une baleine qui se joue et se trémousse, en chassant devant elle le menu fretin, et finit par le dévorer d’une bouchée. J’ai ouï signaler sur terre de ces baleines-là, qui ne cessent d’ouvrir la gueule qu’elles n’aient avalé la paroisse, église, flèche, cloches et tout.


PÉRICLÈS, à part.

Jolie moralité !


TROISIÈME PÊCHEUR.

Mais, maître, si j’avais été le sacristain, j’aurais été ce jour-là dans le beffroi.


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Pourquoi, mon brave ?


TROISIÈME PÊCHEUR.

Parce que la baleine m’aurait avalé aussi ; et, quand j’aurais été dans son ventre, j’aurais fait avec les cloches un carillon dont elle ne se serait débarrassée qu’après avoir tout rejeté, cloches, flèche, église et paroisse. Mais si le bon roi Simonide était de mon avis…


PÉRICLÈS, à part.

Simonide ?


TROISIÈME PÊCHEUR.

Nous purgerions le pays de ces frelons qui dérobent aux abeilles leur miel.


PÉRICLÈS, à part.

Comme ces pêcheurs prennent texte de la gent squameuse des mers — pour dénoncer les infirmités humaines ! — Comme ils savent extraire de l’empire liquide — tout ce qui chez les hommes est louable ou blâmable !

Haut.

— Paix à vos travaux, honnêtes pêcheurs !


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Honnête ! mon garçon, qu’est cela ? Si c’est un saint de vos amis, rayez-le du calendrier, et personne ne songera à le chercher.


PÉRICLÈS.

Voyez, la mer a vomi sur votre côte…


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Quelle méchante ivrogne que la mer de te vomir ainsi sur notre chemin !


PÉRICLÈS.

Un homme, que les flots et les vents — se sont renvoyé comme une balle — dans cet immense jeu de paume, vous conjure d’avoir pitié de lui : — il vous implore, lui qui n’a pas été habitué à mendier.


PREMIER PÊCHEUR.

Vraiment, l’ami ; vous ne savez pas mendier ? Il en est dans notre pays de Grèce qui gagnent plus à mendier que nous ne le faisons à travailler.


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Sais-tu attraper le poisson, alors ?


PÉRICLÈS.

Je n’ai jamais essayé.


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Eh bien, tu es sûr de mourir de faim ; car tu ne peux gagner quoi que ce soit de nos jours, que tu n’aies su le pêcher.


PÉRICLÈS.

— Ce que j’étais, je l’ai oublié ; — mais ce que je suis, le besoin me l’enseigne : — un homme racorni par le froid : mes veines sont glacées, — et il ne me reste de chaleur vitale — que ce qu’il faut pour que ma langue implore votre secours ; — si vous me le refusez, quand je serai mort, — veuillez, comme je suis un homme, me faire ensevelir. —


PREMIER PÊCHEUR.

Tu parles de mourir ! Les dieux nous en préservent ! J’ai là un manteau ; allons, mets-le ; ça te tiendra chaud… Voilà, sur ma parole, un beau garçon !… Allons, tu viendras chez nous, et nous aurons de la viande les jours de fête, du poisson les jours de jeûne, et en outre des poudings et des crêpes ; et tu seras le bienvenu.


PÉRICLÈS.

Je vous remercie, monsieur.


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Dites donc, l’ami, vous disiez que vous ne saviez pas mendier !


PÉRICLÈS.

Je n’ai fait que supplier.


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Que supplier ! Alors, je vais me faire suppliant, comme vous, et de cette façon, j’échapperai au fouet.


PÉRICLÈS.

Ça, tous les mendiants sont donc fouettés chez vous ?


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Oh ! pas tous, mon ami, pas tous ; car, si tous les mendiants étaient fouettés, je ne voudrais pas d’autre office que celui de fouetteur… Mais, maître, je vais retirer le filet.

Sortent deux des pêcheurs.

PÉRICLÈS.

Comme cette honnête gaîté sied à leur vie laborieuse !


PREMIER PÊCHEUR.

Dites-moi, monsieur, savez-vous où vous êtes ?


PÉRICLÈS.

Pas précisément.


PREMIER PÊCHEUR.

Eh bien, je vais vous le dire ; ce pays s’appelle Pentapolis ; et notre roi, le bon Simonide.


PÉRICLÈS.

Vous l’appelez le bon roi Simonide ?


PREMIER PÊCHEUR.

Oui, monsieur, et il mérite d’être ainsi appelé, pour son règne paisible et son bon gouvernement.


PÉRICLÈS.

— C’est un heureux roi, puisqu’il obtient de ses sujets — le surnom de bon, par son gouvernement. — À quelle distance sa cour est-elle de ce rivage ?


PREMIER PÊCHEUR.

Morguienne, monsieur, à une demi-journée de marche ; et je vous dirai qu’il a une jolie fille, dont c’est demain le jour de naissance ; et il y a des princes et des chevaliers venus de toutes les parties du monde pour jouter dans un tournoi en son honneur.


PÉRICLÈS.

— Si ma fortune était à la hauteur de mon désir, — je voudrais être un des concurrents.


PREMIER PÊCHEUR.

Les choses doivent être ce qu’elles peuvent être ; et tout homme a droit d’aspirer à ce qu’il ne peut obtenir, fût-ce le cœur d’une femme.

Les deux pêcheurs rentrent traînant un filet.

SECOND PÊCHEUR.

À l’aide, maître, à l’aide ! Il y a un poisson empêtré dans le filet, comme le droit d’un pauvre homme dans la loi : il y aura peine à l’en tirer… Ha ! diantre !… le voici hors, enfin, et il se trouve changé en une armure rouillée.


PÉRICLÈS.

— Une armure, amis ! Je vous prie, laissez-la-moi voir. — Je te remercie, fortune, après toutes mes traverses, — de me donner de quoi refaire figure… — Mais c’est bien la mienne ! cette armure fait partie de mon héritage ! — C’est bien celle que feu mon père m’a léguée, — au moment de mourir, avec cette stricte recommandation : — « Garde-la, mon Périclès, elle a été une égide — entre moi et la mort. » Puis, me montrant ce brassard : — « Il m’a sauvé, garde-le ; en semblable nécessité, — dont puissent les dieux te préserver ! il pourra te défendre. » — Cette armure ne m’avait jamais quitté, tant j’y suis attaché ; — il a fallu que la rude mer, qui n’épargne personne, — me l’arrachât dans sa rage ; mais, devenue plus calme, elle me la rend. — Merci ; mon naufrage n’est plus si désastreux, — puisque je retrouve ici le don légué par mon père.


PREMIER PÊCHEUR.

Que voulez-vous dire, monsieur ?


PÉRICLÈS.

— Je vous demande, mes amis, cette noble cotte d’armes, — qui a jadis appartenu à un roi ; — je la reconnais à cette marque. Ce roi m’aimait tendrement, — et, pour l’amour de lui, je désire l’avoir. — Vous voudrez bien ensuite me conduire à la cour de votre souverain, — où, avec cette armure, je pourrai paraître en gentilhomme ; — et, si jamais ma fortune abaissée se relève, — je vous récompenserai de vos bontés ; jusque-là, je reste votre débiteur. —


PREMIER PÊCHEUR.

Quoi ! tu veux jouter en l’honneur de la princesse !


PÉRICLÈS.

Je montrerai la valeur que je puis avoir sous les armes.


PREMIER PÊCHEUR.

Allons, prends cette armure, et veuillent les dieux qu’elle te porte bonheur !


DEUXIÈME PÊCHEUR.

Oui, mais écoutez bien, mon ami ; c’est nous qui t’avons taillé cet habillement dans la rude étoffe des vagues ; il doit y avoir pour nous certaines indemnités, certains menus profits. J’espère, monsieur, que, si vous réussissez, vous vous rappellerez à qui vous le devez.


PÉRICLÈS.

Croyez-moi, je n’y manquerai pas… — Maintenant, grâce à vous, me voici revêtu d’acier ! — En dépit de toutes les secousses de la mer, — ce joyau est solidement fixé à mon bras ; — je veux monter un coursier digne d’une si précieuse charge, — un coursier dont les allures délicieuses — fassent s’extasier les spectateur sa chacun de ses pas. — Seulement, mon ami, il me manque encore — une paire de jambières.


DEUXIÈME PÊCHEUR,

Nous t’en fournirons ; je te donnerai ma meilleure cotte pour t’en faire une paire ; et je te conduirai à la cour moi-même.


PÉRICLÈS.

— Maintenant, que l’honneur soit l’unique but de mes efforts ! — Ou je me relèverai en ce jour, ou j’accumulerai malheur sur malheur.

Ils sortent.

SCÈNE VI

[Pentapolis. — Une plateforme conduisant à la lice ; sur un des côtés, une estrade pour recevoir le roi et la princesse.]
Entrent Simonide, Thaïsa, des seigneurs et des gens de service.

SIMONIDE.

Les chevaliers sont-ils prêts à commencer la joute ?


PREMIER SEIGNEUR.

Oui, mon suzerain ; — et ils n’attendent plus que votre arrivée pour se présenter.


SIMONIDE.

— Retournez leur dire que nous sommes prêt ; et que notre fille, — dont ces joutes doivent célébrer la naissance, — est assise ici, comme l’enfant de la beauté qu’a engendrée la nature — pour l’offrir à la vue et à l’admiration des hommes.

Sort le seigneur.

THAÏSA.

— Il vous plaît, mon père, de faire de moi — un éloge d’autant plus grand que mon mérite est plus mince.


SIMONIDE.

— Il convient qu’il en soit ainsi ; car les princes sont — un modèle que le ciel fait à son image ; — comme les bijoux perdent leur éclat, s’ils sont négligés, — les princes perdent leur renom, s’ils ne sont pas révérés. — À vous maintenant, ma fille, l’honneur d’expliquer — la mission de chaque chevalier par sa devise.


THAÏSA.

— Je mettrai mon honneur à le faire.

Entre un chevalier ; il traverse la scène, et son écuyer présente son écu à la princesse.

SIMONIDE.

— Quel est le premier qui s’avance ?


THAÏSA.

— Un chevalier de Sparte, mon illustre père ; — et l’emblème qu’il porte sur son écu — est un noir Éthiopien, désignant le soleil ; — la devise est : Lux tua vita mihi.


SIMONIDE.

— Il vous aime bien, celui qui tient la vie de vous. — Quel est le second qui se présente ?

Le second chevalier passe.

THAÏSA.

— C’est un prince de Macédoine, mon royal père ; — l’emblème qu’il porte sur son écu — est un chevalier armé qui est vaincu par une dame ; — la devise est en espagnol : Piu per dulçura que per fuerça.

Le troisième chevalier passe.

SIMONIDE.

— Et quel est le troisième ?


THAÏSA.

Le troisième est d’Antioche ; — son emblème est une guirlande de chevalerie ; — l’inscription : Me pompœ provexit apex.

Le quatrième chevalier passe.

SIMONIDE.

Qu’est-ce que le quatrième ?


THAÏSA.

— Une torche allumée et renversée ; — la devise : Quod me alit, me extinguit.


SIMONIDE.

— Ce qui veut dire que la beauté a tout pouvoir sur lui, — étant capable de l’enflammer comme de le tuer.

Le cinquième chevalier passe.

THAÏSA.

— Le cinquième, c’est une main environnée de nuages, — tenant de l’or éprouvé par la pierre de touche, — avec cette devise : Sic spectanda fides.

Le sixième chevalier passe.

SIMONIDE.

— Et quel est ce sixième et dernier écu que le chevalier lui-même — a présenté avec une si gracieuse courtoisie ?


THAÏSA.

— Il a l’air d’un étranger ; son emblème est — une branche flétrie, qui n’est verte qu’au sommet ; — la devise : In hac spe vivo.


SIMQNIDE.

Joli mot ! — À en juger par l’état de délabrement où il est, — il espère que par vous sa fortune pourra refleurir encore.


PREMIER SEIGNEUR.

— Il a grand besoin de valoir mieux que ses dehors — qui ne parlent guère en sa faveur ; — car il semble, par son extérieur misérable, — être plus exercé au maniement du fouet qu’à celui de la lance.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Il peut certes bien être un étranger, car il vient — à un noble tournoi, étrangement équipé.


TROISIÈME SEIGNEUR.

— Et il a tout exprès laissé rouiller son armure — jusqu’aujourd’hui, afin de l’écurer dans la poussière.


SIMONIDE.

— Folle est l’opinion qui nous fait juger — l’homme intérieur par l’accoutrement extérieur. — Mais attendez, les chevaliers arrivent ; nous allons passer — dans la galerie.

Ils se retirent. Bruyantes acclamations ; cris de : Vive le pauvre chevalier !

SCÈNE VII

[Une salle d’apparat. — Un banquet préparé.]
Entrent Simonide, Thaïsa, les seigneurs, un maréchal du palais et les gens de la suite ; puis les chevaliers, parmi lesquels est Périclès.

SIMONIDE.

Chevaliers, — vous dire que vous êtes les bienvenus serait superflu. — Exposer en tête du volume de vos hauts faits, — comme à la page du titre, vos mérites guerriers, — ce serait faire plus que vous n’attendez de moi, plus qu’il ne sied, — car tout mérite se recommande de lui-même par ses effets. — Préparez-vous à la joie, car la joie convient à un festin. — Vous êtes mes hôtes.


THAÏSA, à Périclès.

Mais vous, vous êtes mon hôte et mon chevalier ; — je vous remets ce laurier de victoire, — et je vous couronne roi de cette heureuse journée.


PÉRICLÈS.

— Je dois plus à la fortune, madame, qu’à mon mérite.


SIMONIDE.

— Dites ce que vous voudrez, la victoire est à vous ; — et il n’est personne ici, j’espère, qui en conçoive de l’envie. — En formant les artistes, l’art a voulu — qu’il y en eut de bons, mais d’autres excellents ; — et vous êtes son élève de prédilection… Venez, reine de la fête, — (car vous l’êtes, ma fille,) prenez ici votre place… — Vous, maréchal, placez les autres suivant leur dignité.


LES CHEVALIERS.

— Nous sommes grandement honorés par le bon Simonide.


SIMONIDE.

— Votre présence réjouit nos jours : nous aimons l’honneur ; — car qui hait l’honneur, hait les dieux là-haut.


LE MARÊCHAL, à Périclès.

— Messire, voilà votre place.


PÉRICLÈS.

Un autre en serait plus digne.


PREMIER CHEVALIER.

— Ne résistez pas, messire ; car nous sommes des gentilshommes — qui jamais, soit dans leur cœur, soit dans leurs procédés, — n’ont témoigné d’envie envers les grands ni de dédain envers les petits.


PÉRICLÈS.

— Vous êtes excessivement courtois, chevalier.


SIMONIDE.

Asseyez-vous, asseyez-vous, messire ; asseyez-vous… —


PÉRICLÈS.

Par Jupiter, ce roi des pensées, c’est étonnant, — je ne puis manger sans penser à elle.


THAÏSA.

— Par Junon, cette reine — du mariage, tous les mets que je goûte — me semblent insipides, et je n’ai d’appétit que pour lui ! — Assurément c’est un galant gentilhomme.


SIMONIDE.

Ce n’est — qu’un gentilhomme campagnard ; il n’a pas fait plus que n’ont fait les autres chevaliers ; — il a rompu une lance ou deux ; n’en parlons plus.


THAÏSA.

— Il me fait l’effet d’un diamant à côté de verroteries.


PÉRICLÈS, à part.

— Ce roi est pour moi comme une image de mon père, — qui me rappelle la gloire dont il était entouré. — Lui aussi avait des princes rangés, comme des étoiles, autour de son trône, — et il était le soleil révéré d’eux tous. — Tous ceux qui le contemplaient, astres inférieurs, — inclinaient leur couronne devant sa suprématie ; — tandis que son fils n’est qu’un ver luisant dans la nuit, — lequel brille dans l’ombre, mais non dans la lumière. — Aussi bien je vois que le Temps est le souverain des hommes, — car il est leur créateur, comme il est leur tombeau, — et il leur octroie ce qu’il veut, non ce qu’ils demandent.


SIMONIDE.

Eh bien, êtes-vous joyeux, chevaliers ?


PREMIER CHEVALIER.

— Qui pourrait être autrement en votre royale présence ?


SIMONIDE.

— Eh bien, avec une coupe remplie jusqu’au bord, (que vos rasades soient à la hauteur des lèvres aimées de vos maîtresses), — nous vous portons cette santé.


LES CHEVALIERS.

Nous remercions votre grâce.


SIMONIDE.

Mais arrêtez un peu.

Montrant Périclès.

— Ce chevalier là-bas reste, il me semble, par trop mélancolique : — on dirait que les fêtes de notre cour — ne lui offrent rien qui soit digne de son mérite. — Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa ?


THAÏSA.

Qu’est-ce que — cela me fait, mon père ?


SIMONIDE.

Oh ! écoutez, ma fille ; — les princes ici-bas doivent ressembler aux dieux d’en haut, — qui dispensent leurs générosités à quiconque — vient les honorer ; et les princes qui n’agissent pas ainsi — sont comme des moucherons qui font grand bruit et qui, une fois tués, — surprennent par leur petitesse. — Donc, pour charmer sa rêverie, dis-lui — que nous buvons ce hanap de vin à sa santé.


THAÏSA.

— Hélas ! mon père, il ne me sied pas — d’être aussi hardie avec un chevalier étranger ; — il pourrait prendre mon offre pour une offense ; — car les hommes prennent pour effronteries les avances des femmes.


SIMONIDE.

Eh bien ! — faites cet que je vous dis, ou vous allez me fâcher.


THAÏSA, à part.

— Ah ! par les dieux, il ne pouvait me faire plus grand plaisir.


SIMONIDE.

— Et dis-lui en outre que nous désirons savoir — de quel pays il est, son nom et sa famille.


THAÏSA, à Périclès.

— Messire, le roi mon père a bu à votre santé.


PÉRICLÈS.

— Je le remercie.


THAÏSA.

— En souhaitant que ce qu’il buvait fût autant de sang vivifiant pour vous.


PÉRICLÈS.

— Je vous remercie, lui et vous, et je lui fais volontiers raison.


THAÏSA.

— Et en outre il désire savoir de vous — de quel pays vous êtes, votre nom et votre famille.


PÉRICLÈS.

— Je suis un gentilhomme de Tyr ; mon nom est Périclès ; — mon éducation a été celle des arts et des armes ; — en cherchant les aventures dans le monde, — j’ai perdu par une mer orageuse mes vaisseaux et mes hommes, — et, après un naufrage, j’ai été poussé sur cette côte.


THAÏSA, à Simonide.

— Il remercie votre grâce ; il se nomme Périclès, — gentilhomme de Tyr ; il a, — par un malheur ; perdu sur mer — ses vaisseaux et ses hommes, et il a été jeté sur cette côte.


SIMONIDE.

— Par les dieux ; je compâtis à ses malheurs, — et je veux le distraire de sa mélancolie. — Allons, messieurs, nous nous attardons aux bagatelles, — et nous perdons les moments que réclament d’autres plaisirs. — Les armures que vous portez — conviennent parfaitement à des soldats qui dansent ; — je ne veux pas de cette excuse qu’une — si bruyante musique est trop rude pour les oreilles des dames, — car elles aiment les hommes sous les armes autant qu’au lit.

Les chevaliers et les dames dansent.

— Allons, la chose, si bien demandée, a été aussi bien exécutée.

À Périclès.

Venez, monsieur ; — voici une dame qui a besoin de se mettre en haleine ; — et j’ai souvent ouï dire que les chevaliers de Tyr — excellent à faire glisser les dames, — et n’excellent pas moins à danser.


PÉRICLÈS.

— Oui, monseigneur, ceux qui s’y exercent.


SIMONIDE.

— Oh ! vous parlez comme si vous souhaitiez un refus — à votre courtoise invitation.

Les chevaliers et les dames dansent.

Décrochez, décrochez. — Messieurs, merci à tous ; tous s’en sont bien acquittés, — mais vous mieux que tous.

Il s’adresse à Périclès.

Pages, des flambeaux ! conduisez — ces chevaliers à leurs logements respectifs.

À Périclès.

Vous, messire, — nous avons donné ordre que vous fussiez logé près de nous.


PÉRICLÈS.

Je suis soumis au bon plaisir de votre grâce.


SIMONIDE.

— Princes, il est trop tard pour causer d’amour ; — car c’est là le but, je le sais, auquel vous visez. — Donc, que chacun aille se reposer ; — demain, tous feront de leur mieux pour réussir.

Ils sortent.

SCÈNE VIII

[Tyr. — Le palais du gouverneur.]
Entrent Hélicanus et Escanès.

HÉLICANUS.

— Non, Escanès, sachez ceci : — Antiochus était coupable d’inceste ; — aussi les dieux tout-puissants n’ont pas voulu — ajourner davantage le châtiment qu’ils tenaient en réserve, — et qui était dû à ce crime odieux. — Au faîte même et dans tout l’éclat de sa gloire, — quand il était assis avec sa fille — dans un chariot d’une inestimable valeur, — un feu est parti du ciel et a réduit — leurs corps en lambeaux odieux ; ils étaient si infects, — que tous ceux qui les adoraient du regard avant leur chute — répugnent maintenant à les ensevelir de leurs mains.


ESCANÈS.

— C’est fort étrange.


HÉLICANUS.

Et ce n’est que juste ; car, si grand — que fût ce roi, sa grandeur n’a pu le défendre — contre le coup de foudre du ciel, et le crime a eu sa récompense.


ESCANÈS.

C’est très-vrai.

Entrent trois seigneurs.

PREMIER SEIGNEUR.

— Voyez, nul autre n’est admis par lui — en conférence particulière ou en conseil.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Cet état de choses ne sera pas supporté plus longtemps sans une remontrance.


TROISIÈME SEIGNEUR.

— Et maudit soit celui qui ne la secondera pas !


PREMIER SEIGNEUR..

— Suivez-moi donc… Seigneur Hélicanus, un mot.


HÈLICANUS.

— A moi ? Soyez le bienvenu… Bonjour, messeigneurs.


PREMIER SEIGNEUR.

— Sachez que nos griefs ont atteint le comble, — et vont enfin déborder.


HÈLICANUS.

— Vos griefs ? pourquoi ? Ne faites point injure au prince que vous aimez.


PREMIER SEIGNEUR.

— Ne vous faites point injure à vous-même, noble Hélicanus. — Si le prince est vivant, mettez-nous à même de le saluer, — ou de savoir sur quelle terre fortunée il respire. — S’il est encore de ce monde, nous irons le chercher ; — s’il repose dans son tombeau, nous l’y trouverons ; — sortons du doute : vivant, il doit nous gouverner ; — mort, il nous donne motif de le pleurer, — et nous laisse libres pour une nouvelle élection.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

— Sa mort étant, à notre avis, la probabilité la plus forte, — et considérant que ce royaume, resté sans chef, — comme un bel édifice sans toit, — tomberait vite en ruine, c’est à vous-même, noble seigneur, — à vous qui êtes le plus habile à gouverner et à régner, — que nous nous soumettons désormais, comme à notre souverain. —


TOUS.

— Vive le noble Hélicanus !


HÈLICANUS.

— Écoutez la voix de l’honneur ; suspendez vos suffrages ; — si vous aimez le prince Périclès, suspendez-les. — Si je déférais à vos vœux, je m’élancerais dans une mer — où il y a des heures de troubles pour une minute de satisfaction. — Laissez-moi donc vous supplier de supporter — un an encore l’absence de votre roi. — Si, ce délai expiré, il n’est pas revenu, — je supporterai avec la patience de l’âge le joug que vous m’imposez. — Du moins, si je ne puis obtenir de vous cette preuve d’affection, — allez, en nobles gens, en nobles sujets, à la recherche du prince, — et employez à cette recherche votre aventureuse valeur ; — si vous le trouvez et le décidez à revenir, — vous serez comme les diamants rangés autour de sa couronne.


PREMIER SEIGNEUR.

— Fou est celui qui ne se rend pas à la sagesse ; — et, puisque le seigneur Hélicanus nous l’enjoint, — nous allons nous mettre en campagne.


HÊLICANUS.

— Ainsi vous nous aimez, nous vous aimons, et nous nous serrons la main ; — quand les pairs sont ainsi unis, un royaume reste toujours debout.

Ils sortent.

SCÈNE IX

[Pentapolis. — Dans le palais.]
Entre Simonide, lisant une lettre ; les chevaliers le rencontrent.

PREMIER CHEVALIER.

Bonjour au bon Simonide !


SIMONIDE.

— Chevaliers, j’ai à vous dire de la part de ma fille — qu’elle est résolue à ne pas entreprendre avant un an — l’état conjugal. — Ses raisons ne sont connues que d’elle-même, — et je n’ai pu les savoir d’elle.


DEUXIÈME CHEVALIER.

— Ne pourrons-nous avoir accès auprès d’elle, monseigneur ?


SIMONIDE.

— Nullement, ma foi. Elle s’est si rigoureusement enfermée — dans sa chambre, que c’est impossible. — Elle veut durant douze lunes encore porter la livrée de Diane ; — elle a fait ce vœu par le regard de Cynthia, — et elle s’est engagée, sur son honneur virginal, à ne pas le rompre.


TROISIÈME CHEVALIER.

— Si pénible que nous soit cet adieu, nous prenons congé de vous.

Ils sortent.

SIMONIDE.

Ainsi — les voilà dûment expédiés. Maintenant la lettre de ma fille ! — Elle me dit là qu’elle veut épouser le chevalier étranger — ou ne jamais revoir le jour ni la lumière. — Madame, c’est bien, votre choix s’accorde avec le mien ; — j’en suis fort aise, mais quelle autorité elle prend ici ! — Elle ne se demande même pas si cela me plaît ou non !… — N’importe, approuve son choix, — et je ne veux plus de délai. — Tout beau ! le voici qui vient !… Dissimulons.

Entre Périclès.

PÉRICLÈS.

— Toute félicité au bon Simonide !


SIMONIDE.

— Comme à vous, messire ! Je vous suis fort obligé — pour votre charmante sérénade de la nuit dernière ; mes oreilles, — je le proteste, n’ont jamais été rassasiées — d’une harmonie aussi délicieusement agréable.


PÉRICLÈS.

— C’est le bon plaisir de votre grâce qui me vaut cet éloge, — non mon mérite.


SIMONIDE.

Messire, vous êtes le maître de la musique.


PÉRICLÈS.

— Je suis le pire de tous ses élèves, mon bon seigneur.


SIMONIDE.

— Laissez-moi vous demander une chose. Que pensez-vous, messire, de — ma fille ?


PÉRICLÈS.

Ce que je pense de la plus vertueuse princesse.


SIMONIDE.

— Et de plus elle est belle, n’est-ce pas ?


PÉRICLÈS.

— Comme un beau jour d’été ; prodigieusement belle.


SIMONIDE.

— Ma fille, messire, pense beaucoup de bien de vous, — oui, messire, tant de bien qu’il faut que vous soyez son maître, — et qu’elle veut être votre élève ; ainsi réfléchissez.


PÉRICLÈS.

— Je suis indigne d’être son précepteur.


SIMONIDE.

— Elle ne pense pas ainsi ; lisez plutôt cet écrit.


PÉRICLÈS, à part, lisant la lettre que lui tend Simonide :

Que vois-je ! — Une lettre disant qu’elle aime le chevalier de Tyr ! — C’est une subtilité du roi pour avoir ma vie !

Haut.

— Ô mon gracieux seigneur, ne cherchez pas à prendre au piége — un gentilhomme étranger et malheureux — qui jamais n’a osé aspirer à aimer votre fille — et a borné toute son ambition à l’honorer.


SIMONIDE.

— Tu as ensorcelé ma fille, et tu es — un scélérat.


PÉRICLÈS.

Par les dieux, il n’en est rien, monsieur. — Jamais ma pensée n’a songé à pareille offense ; — jamais mes actions n’ont pris l’initiative — d’un fait qui pût m’attirer son amour ou votre déplaisir.


SIMONIDE.

— Traître, tu mens.


PÉRICLÈS.

Traître !


SIMONIDE.

Oui, traître !


PÉRICLÈS.

— S’il n’était le roi, je répondrais à celui — qui m’appelle traître, qu’il en a menti par la gorge.


SIMONIDE, à part.

Par les dieux, j’applaudis à son courage.


PÉRICLÈS.

— Mes actions sont aussi nobles que mes pensées, — qui n’ont jamais trahi une basse origine. — Je suis venu à votre cour par amour pour l’honneur, — et non pour être rebelle à ses lois ; — et quiconque pense autrement de moi, — cette épée lui prouvera qu’il est l’ennemi de l’honneur.


SIMONIDE.

Non ! — Voici venir ma fille, elle peut confirmer ce que je dis.

Entre Thaïsa.

PÉRICLÈS, à Thaïsa.

— Vous qui êtes aussi vertueuse que belle, — éclairez votre père courroucé : dites-lui si ma langue — a jamais sollicité de vous, si ma main vous a jamais écrit — rien qui ressemblât une parole d’amour.


THAÏSA.

Eh ! messire, quand vous l’auriez fait, — qui pourrait s’offenser de ce qui me serait agréable ?


SIMONIDE.

— Oui-dà, madame, êtes-vous si péremptoire ?

À part.

— J’en suis bien aise au fond du cœur.

Haut.

Je vous dompterai ; — je vous ramènerai à la soumission… — Vous osez, sans avoir mon consentement, accorder — votre amour et vos affections à un étranger !…

À part.

— Qui, d’après tout ce que je sais de lui, pourrait bien, il me semble, être d’un sang égal au mien.

Haut.

— Eh bien, écoutez-moi, madame, apprenez à soumettre votre volonté à la mienne ; — et vous aussi, messire, écoutez… Laissez-vous commander par moi, — ou je fais de vous… le mari et la femme… — Allons, voyons, il faut que vos mains et vos lèvres scellent ce pacte… — Maintenant qu’elles se sont jointes, je vais détruire vos espérances ; — et, pour surcroît de malheur… que Dieu vous tienne en joie !… — Ah çà, êtes-vous contents tous deux ?


THAÏSA, s’adressant à Périclès.

Oui, si vous m’aimez, messire.


PÉRICLÈS.

— Comme la vie aime le sang qui l’alimente.


SIMONIDE.

— Ah çà, êtes-vous tous deux d’accord ?


TOUS DEUX.

Oui, n’en déplaise à votre majesté.


SIMONIDE.

— Cela me plaît si fort que je vais vous marier ; — ensuite, aussi vite que vous pourrez, allez vous mettre au lit.

Ils sortent.
Entre Gower.

GOWER.

Maintenant le sommeil a assoupi le raout.
On n’entend plus dans le palais que les ronflements,
Que rend plus bruyants l’estomac surchargé
Par un très-pompeux repas de noces.
Le chat, avec ses yeux de charbon ardent,
Se couche devant le trou de la souris,
Et les grillons chantent à la bouche du four,
Comme égayés par la sécheresse.
Hymen a mené la fiancée au lit,
Où, par la perte d’une virginité,
Un enfant est formé… Soyez attentifs,
Et que l’intervalle si brusquement écoulé
Soit prestement rempli par vos fines imaginations.
J’expliquerai par des paroles les jeux muets du spectacle.


PANTOMIME.
Entrent par une porte Périclès, Simonide et leur suite ; un messager va à leur rencontre, s’agenouille et remet une lettre à Périclès. Périclès montre la lettre à Simonide ; les seigneurs s’agenouillent devant le premier. Alors entrent Thaïsa, grosse, et Lychorida. Simonide montre la lettre à sa fille ; elle manifeste sa joie. Elle et Périclès prennent congé du roi et partent. Puis Simonide et sa suite se retirent.

GOWER.

Par maintes contrées désolées et ardues,
On cherche activement Périclès

Aux quatre coins opposés
Que réunit le monde ;
On y met toute diligence ;
Chevaux, navires et grosses dépenses
Aident aux perquisitions. De Tyr enfin,
(La renommée ayant secondé de si énergiques recherches),
À la cour du roi Simonide
Une lettre est apportée dont voici la teneur :
« Antiochus et sa fille sont morts ;
» Les gens de Tyr sur la tête
» D’Hélicanus ont voulu mettre
» La couronne de Tyr. mais il s’y est refusé ;
» Il s’est hâté d’apaiser les mutins,
» En leur disant que, si le roi Périclès
» N’était pas revenu après douze lunes,
» Il se soumettrait leur décision,
» Et prendrait la couronne. » Ces nouvelles,
Ainsi apportées à Pentapolis,
Ont ravi les pays d’alentour,
Et chacun d’applaudir en s’écriant :
« Notre héritier présomptif est un roi !
» Qui eût rêvé, soupçonné pareille chose ? »
Bref, Périclès doit retourner à Tyr ;
Sa femme qui est grosse témoigne le désir
De l’accompagner : qui voudrait la contrarier ?
Nous omettons les doléances et les regrets.
Elle prend avec elle Lychorida, sa nourrice,
Et les voilà en mer. Leur vaisseau oscille
Sur la vague neptunienne ; la quille a déjà sillonné
La moitié du trajet ; mais l’humeur de la fortune
Change encore ; le Nord chenu
Dégorge une telle tempête
Que, comme un canard plongeant pour se sauver,
Le pauvre navire ne fait que monter et descendre.
La dame crie, et, juste ciel !
La frayeur la fait accoucher.
Ce qui doit s’ensuivre en ce terrible orage
Va s’expliquer de soi-même.
Je ne relate plus rien ; l’action peut
Parfaitement développer le reste,
Mais n’eût pu révéler ce que j’ai dit.

Dans votre imagination tenez
Cette scène pour le vaisseau sur le pont duquel
Le prince, jouet des mers, paraît et parle.

Il sort.

SCÈNE X

[Un navire en mer.]
Entre Périclès.

PÉRICLÈS.

— Ô dieu de ce vaste abîme, réprime ces vagues — qui éclaboussent le ciel et l’enfer ; toi qui — commandes aux vents, emprisonne-les dans l’airain, — après les avoir rappelés de ces profondeurs ! Ô apaise — tes assourdissants et terribles tonnerres ; éteins doucement tes brusques — jets de flamme !… Ah ! Lychorida, — comment va ma reine ? Ô ouragan, dans cette bave venimeuse — veux-tu te cracher tout entier ? Le sifflet du capitaine — est comme un murmure à l’oreille de la mort ; — il n’est pas entendu ! Lychorida !… Lucine, ô — divine patronne, divine accoucheuse si secourable — à celles qui crient dans la nuit, transporte ta déité — à bord de notre esquif bondissant ; — abrège les douleurs — de ma femme !… Eh bien, Lychorida ?

Lychorida entre, un enfant dans ses bras.

LYCHORIDA.

Voici une créature — trop jeune pour un tel lieu ; si elle avait — la raison, elle mourrait de frayeur comme j’en mourrai sans doute. — Prenez dans vos bras cette portion de votre femme morte.


PÉRICLÈS.

Que dis-tu, Lychorida ?


LYCHOHIDA.

— Patience, bon sire ! n’assistez pas l’ouragan. — Voici tout ce qui reste vivant de votre femme, — une petite fille ; pour l’amour d’elle, — soyez homme, et prenez courage.


PÉRICLÈS.

Ô dieux ! — Pourquoi nous faire aimer vos dons splendides, — et nous les enlever immédiatement ? Nous autres, ici-bas, — nous ne reprenons pas ce que nous donnons, et en cela nous vous — donnons une leçon de générosité.


LYCHOHIDA.

Patience, bon sire, — au nom de ce fardeau même !


PÉRICLÈS, regardant l’enfant.

Puisse maintenant ta vie être douce ! — Car jamais enfant n’eut une naissance plus orageuse. — Puisse la nature être paisible et bonne ! — Car tu as eu en ce monde la plus rude bienvenue — qu’ait jamais eue fille de prince ! Puisse ton avenir être heureux ! — Tu as eu la plus bruyante nativité — que le feu, l’air, l’eau, la terre et le ciel réunis pouvaient te faire, — pour proclamer ta venue au monde ; la perte — que tu as subie dès le point de départ ne saurait être compensée par ton arrivée dans la vie — et par tout ce que tu peux y trouver… Que les dieux bons — jettent sur elle leur plus bienveillant regard !

Entrent deux matelots.

PREMIER MATELOT.

Où en est le courage, seigneur ? Dieu vous garde !


PÉRICLÈS.

— J’ai assez de courage. Je ne crains pas la tempête : — elle a fait ce qu’elle pouvait me faire de pire. Cependant, — pour l’amour — de cette pauvre enfant, marinière si novice, — je voudrais qu’elle se calmât.


PREMIER MATELOT.

Relâche les boulines, toi là-bas, entends-tu ? entends-tu ?… Ouragan, souffle et crève.


DEUXIÈME MATELOT.

Pourvu que nous ayons du large, les flocons d’écume de la vague peuvent bien atteindre la lune ; je ne m’en inquiète guère.


PREMIER MATELOT.

Seigneur, il faut que la reine soit jetée par-dessus le bord ; la mer est haute, le vent est violent, et ils ne se calmeront que quand le navire sera débarrassé de la morte.


PÉRICLÈS.

C’est une superstition que vous avez.


PREMIER MATELOT.

Pardonnez-nous, seigneur ; c’est une observation qui a été constamment faite par nous en mer, et nous insistons sur la tradition. Ainsi livrez-la vite ; car il faut qu’elle soit jetée à la mer sur-le-champ.


PÉRICLÈS.

— Faites comme bon vous semble… Malheureuse reine !


LYCHORIDA.

La voilà gisante, là, seigneur.


PÉRICLÈS.

— Tu as eu de terribles couches, ma chérie ; — pas de lumière, pas de feu ; les éléments ennemis — t’ont complètement abandonnée ; je n’ai pas même le temps — de te déposer selon les rites dans ta tombe ; il faut que sur-le-champ — je te jette dans le limon des mers, à peine couverte du cercueil ; — là, au lieu du monument funèbre — et des lampes à jamais allumées, la baleine vomissante — et les flots grondant pèseront sur ton corps — gisant parmi de simples coquillages. Lychorida, — dis à Nestor de m’apporter des épices, de l’encre et du papier, — ma cassette et mes joyaux, et dis à Nicandre — de m’apporter la boîte de satin ; dépose l’enfant — sur l’oreiller, cours, tandis que je dis — à Thaïsa un religieux adieu : vite, femme ! —

Sort Lychorida.

DEUXIÈME MATELOT.

Seigneur, nous avons sous les écoutilles une caisse, déjà calfatée et bituminée.


PÉRICLÈS.

— Merci. Marinier, dis-moi quelle est cette côte ?


DEUXIÈME MATELOT.

Nous sommes près de Tharse.


PÉRICLÈS.

Allons là, gentil marinier, — au lieu de nous diriger sur Tyr. Quand peux-tu arriver ?


SECOND MATELOT.

— À la pointe du jour, si le vent cesse.


PÉRICLÈS.

Oh ! mets le cap sur Tharse. — Là je visiterai Cléon, car l’enfant — ne pourrait pas supporter le voyage jusqu’à Tyr ; là je le confierai — aux soins les plus vigilants. Va ton chemin, bon marinier, — je vais amener le corps immédiatement.

Ils sortent.

SCÈNE XI

[Éphèse. Une habitation de riche apparence.]
Entrent Cèrimon, un domestique et des personnes qui viennent de naufrager.

CÈRIMON.

— Holà, Philémon !

Entre Philémon.

PHILÉMON.

Monseigneur appelle ?


CÈRIMON.

— Fais du feu et donne à manger à ces pauvres gens ; — la nuit a été turbulente et orageuse.


LE DOMESTIQUE.

— J’en ai vu beaucoup ; mais jusqu’à présent je n’ai jamais enduré — une nuit pareille à celle-ci.


CÈRIMON.

— Votre maître sera mort avant votre retour ; — rien de ce qui peut être administré à une créature humaine ? — ne pouvait le sauver.

À Philémon.

Remets ceci à l’apothicaire, — et dis-moi quel en est l’effet.

Sortent Philémon, le domestique et les naufragés.
Entre deux gentlemen.

PREMIER GENTLEMAN.

Bonjour, monsieur.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Bonjour à votre seigneurie !


CÈRIMON.

Messieurs, — pourquoi êtes-vous levés de si bonne heure ?


PREMIER GENTLEMAN.

Monsieur, — nos logis, situés isolément sur la mer, — ont été ébranlés comme par un tremblement de terre ; — il semblait que les plus grosses poutres allaient se briser — et tout s’écrouler ; la surprise et la frayeur — m’ont fait quitter la maison.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Voilà par quel motif nous vous dérangeons de si bonne heure ; — ce n’est nullement par ardeur matinale.


CÈRIMON.

Oh ! vous avez raison.


PREMIER GENTLEMAN.

— Mais je m’étonne fort que votre seigneurie, ayant — autour d’elle un si riche confort, ait si tôt — secoué le songe d’or du repos. — Il est bien étrange — qu’une créature recherche ainsi la fatigue, — sans y être forcée.


CÈRIMON.

J’ai toujours pensé — que la vertu et le savoir étaient des dons plus précieux — que la noblesse et la richesse : des héritiers négligents — peuvent ternir et gaspiller les deux dernières ; — mais aux premières est réservée l’immortalité, — qui fait de l’homme un dieu. On sait que — j’ai toujours étudié la médecine : m’étant initié aux secrets de cet art, — en consultant les autorités, — et aussi par une pratique constante, je me suis rendu — utilement familières les vertus bénies — que recèlent les végétaux, les métaux et les pierres ; — et je puis parler des perturbations — et des cures que produit la nature ; et je trouve là — plus de satisfaction, plus de vraies jouissances — qu’à soupirer après des honneurs chancelants, — ou à serrer mes trésors dans des sacs soyeux — pour le bénéfice des fous et de la mort.


SECOND GENTLEMAN.

Votre honneur a répandu dans Éphèse — ses charités, et des centaines de personnes se disent — vos créatures, ayant été sauvées par vous ; — votre savoir, votre obligeance personnelle, enfin — votre bourse toujours ouverte ont fait au seigneur Cérimon — une telle réputation que jamais le temps…

Entrent deux domestiques portant un coffre.

PREMIER DOMESTIQUE.

— Bien ! soulevez, là !


CÉRIMON.

Qu’est ceci ?


DEUXIÈME DOMESTIQUE.

Monsieur, c’est un coffre — que la mer vient de jeter à l’instant sur notre côte ; — il provient de quelque naufrage.


CÈRIMON.

Mettez-le à terre, que nous l’examinions.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— C’est comme un cercueil, monsieur.


CÈRIMON.

Quoi que ce soit, — c’est prodigieusement lourd. Forcez-le vite et ouvrez-le ; — si la mer a l’estomac surchargé d’or, — c’est par une heureuse pression du sort — qu’elle le dégorge sur nous.


DEUXIÈME SEIGNEUR.

C’est vrai, monseigneur.


CÈRIMON.

— Comme il est hermétiquement calfaté et bituminé ! — Et c’est la mer qui l’a rejeté ?


LE DOMESTIQUE.

— Je n’ai jamais vu, monsieur, de vague aussi haute — que celle qui l’a lancé sur le rivage.


CÈRIMON.

Allons, forcez-le… — Doucement, doucement… il s’en exhale un parfum exquis.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Une délicieuse odeur.


CÈRIMON.

— La plus délicieuse qui ait jamais frappé mes narines ; allons, découvrez ! — Dieu tout-puissant ! Qu’est ceci ? un cadavre !


PREMIER GENTLEMAN.

C’est bien étrange !


CÈRIMON.

— Enseveli dans un drap somptueux ; précieusement embaumé — avec des sacs pleins d’épices !… Une cédule ! — Apollon, apprends-moi à déchiffrer ces caractères.

Il déplie un parchemin.

Ici je donne avis,
Si jamais ce cercueil touche à terre,
Que moi, le roi Périclès, j’ai perdu
Cette reine, valant toutes les splendeurs de ce monde.
Que celui qui la trouvera lui donne la sépulture.
Outre ces trésors qui le paieront de sa peine,
Que les dieux récompensant sa charité.

— Si tu vis, Périclès, tu as un cœur — qui doit se fendre de douleur !… C’est arrivé cette nuit.


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— Très-probablement, seigneur.


CÈRIMON.

Très-certainement cette nuit. — Car voyez, quel air de fraîcheur elle a… Ils ont été bien durs, — ceux qui l’ont jetée à la mer. Faites du feu à côté ; — allez me chercher toutes les boîtes de mon cabinet. — La mort peut usurper sur la nature plusieurs heures, — et pourtant le feu de la vie peut encore rallumer — les esprits accablés. J’ai ouï parler d’un Égyptien qui, resté neuf heures sans vie, — a été ranimé par d’opportuns secours.

Entre un domestique, apportant des boîtes, des serviettes et du feu.

— Bon ! bon ! le feu et le linge ! — Faites résonner, je vous prie, — la rude et triste musique que nous avons… — La viole encore une fois !… Bougeras-tu, bloc !… — La musique, là !… Donnez-lui de l’air, je vous prie. — messieurs, — cette reine vivra : la nature se réveille ; la chaleur — s’en exhale ; elle n’a pas été en léthargie plus de cinq heures. Voyez, comme en elle s’épanouit de nouveau — la fleur de la vie !


PREMIER GENTLEMAN.

Les cieux, seigneur, — ajoutent par vous à notre émerveillement, et consacrent — à jamais votre renommée.


CÈRIMON.

Elle vit ; voyez, — ses paupières, écrins des célestes joyaux — qu’a perdus Périclès ; — commencent à entr’ouvrir leurs franges d’or brillant. — Des diamants de l’eau la plus splendide — apparaissent pour doubler la richesse du monde. Oh ! vis, — et fais-nous pleurer au récit de ta destinée, belle créature, — qui nous sembles si rare !

Elle remue.

THAÏSA.

Ô Diane chérie, — où suis-je ? où est monseigneur ? Quel monde est celui-ci ?


DEUXIÈME GENTLEMAN.

— N’est-ce pas étrange ?


PREMIER GENTLEMAN.

Très-extraordinaire.


CÈRIMON.

Silence, chers voisins ! — prêtez-moi main-forte : portons-la dans la chambre voisine. — Du linge !… Maintenant la plus grande vigilance est nécessaire, — car sa rechute serait mortelle. Venez, venez, venez, — et qu’Esculape nous garde !

Ils sortent emportant Thaïsa.

SCÈNE XII

[Tharse. Le palais de Cléon.]
Entrent Périclès, Cléon, Dionysa, Lychorida et Marina.

PÉRICLÈS.

Très-honoré Cléon, il faut que je parte ; — mes douze mois sont expirés, et Tyr vit — dans un calme précaire, Vous, et votre dame, — agréez toute la reconnaissance de mon cœur ! et que les dieux — acquittent ma dette envers vous !


CLÈON.

— Les traits du malheur qui vous frappent mortellement — nous atteignent par contre-coup.


DIONYSA.

Ô votre charmante reine ! — Que les destins rigoureux n’ont-ils permis qu’elle fût ici avec nous — pour ravir mes regards !


PÉRICLÈS.

Nous ne pouvons qu’obéir — aux puissances qui sont au-dessus de nous. Quand j’entrerais en fureur, quand je rugirais — comme la mer dans laquelle elle est ensevelie, le résultat — n’en serait pas moins ce qu’il est. Voici ma fille Marina, (je — l’ai nommée ainsi parce qu’elle est née sur mer), — je la confie à votre tendresse, et j’en fais — le nourrisson de votre sollicitude ; vous conjurant — de lui donner une éducation princière, en sorte que — ses manières soient dignes de sa naissance.


CLÈON.

Ne craignez rien, monseigneur : — votre grec, qui a nourri mon pays de son blé, — (bienfait pour lequel les bénédictions du peuple tombent incessamment sur elle), — doit être honorée par nous dans cette enfant. Si je m’avilissais ici — par une négligence, la nation entière, — par vous secourue, me rappellerait de force à mon devoir ; — mais, si ma nature a besoin pour cela d’un stimulant, — que les dieux m’en punissent, moi et les miens, — jusqu’à la dernière génération !


PÉRICLÈS.

Je vous crois ; — votre honneur et votre bonté suffisent à me convaincre, — sans vos protestations. Jusqu’à ce qu’elle soit mariée, madame, — j’en jure par la lumineuse Diane, que nous honorons tous, — les ciseaux ne toucheront pas à ma chevelure, — dussé-je en cela faire preuve d’obstination. Sur ce, je prends congé de vous. — Bonne madame, faites ma joie par votre sollicitude — à élever mon enfant.


DIONYSA.

]’ai moi-même une fille, — qui ne me sera pas plus chère — que la vôtre, monseigneur.


PÉRICLÈS.

Madame, mes remercîments et mes actions de grâces !


CLÉON.

— Nous allons conduire votre altesse jusqu’au bord de la mer ; — puis nous vous livrerons au Neptune masqué et — aux plus doux vents du ciel.


PÉRICLÈS.

J’accepte volontiers — votre offre. Venez, très-chère madame… Oh ! pas de larmes, — Lychorida, pas de larmes ! — Occupez-vous de votre petite maîtresse, c’est à sa grâce — que vous êtes désormais attachée. Venez, monseigneur.

Ils sortent.

SCÈNE XIII

[Éphèse. La maison de Cérimon.]
Entrent Cérimon et Thaïsa.

CÈRIMON, remettant une lettre à Thaïsa.

— Madame, cette lettre, avec quelques bijoux, — se trouvait avec vous dans votre cercueil ; tout cela est maintenant — à votre disposition… Reconnaissez-vous l’écriture ?


THAÏSA.

C’est celle de mon époux. — J’ai été embarquée sur mer, je me le rappelle bien, — à la veille de mon accouchement ; mais est-ce là — que j’ai été délivrée, ou non ? par les dieux sacrés, — je ne saurais le dire. Mais puisque je ne dois pas revoir — le roi Périclès, mon seigneur légitime, — je veux prendre la livrée d’une vestale, — et renoncer pour toujours à la joie.


CÈRIMON.

— Madame, si vous êtes bien décidée à faire ce que vous dites, — non loin d’ici est le temple de Diane, — où vous pourrez résider jusqu’à vos derniers moments. — Au surplus, si cela vous plaît, une nièce à moi — vous y accompagnera.


THAÏSA.

— Pour récompense, un remercîment est tout ce que je puis offrir ; — mais ma bonne volonté est grande, si petit que soit le don.

Ils sortent.
Entre Gower.

GOWER.

Figurez-vous Périclès à Tyr,
Accueilli au gré de son désir.
Sa reine désolée reste à Éphèse,
Pour s’y consacrer à Diane.
Maintenant reportez votre pensée vers Marina,
Que notre scène rapide doit retrouver
À Tharse, exercée par Cléon
À la musique et aux lettres ; elle a gagné
Toutes les grâces de l’éducation,
Ce qui fait d’elle le centre et l’objet
De l’admiration générale. Mais, hélas !
Le monstre de l’envie, contre lequel se brise trop souvent
Toute gloire légitime, cherche à faire périr
Marina sous le couteau de la trahison.
Notre Cléon a une fille
De cette espèce, une donzelle déjà grande,
Et, mûre pour la lutte conjugale. Cette fille

A nom Philotène ; et l’on assure
Dans notre histoire qu’elle
Voulait toujours être avec Marina ;
Soit qu’elle filât l’écheveau soyeux
De ses doigts longs, menus, blancs comme le lait ;
$oit qu’avec la pointe de son aiguille elle blessât
La batiste, qu’elle rendait plus belle
À chaque piqûre ; soit qu’elle chantât
Sur le luth et fit taire l’oiseau de nuit
Aux accents toujours plaintifs ; soit que
D’une plume riche et constante elle
Célébrât Diane sa maîtresse. Toujours
Cette Philotène veut rivaliser de talent
Avec l’accomplie Marina : comme si
Le corbeau pouvait lutter avec la colombe de Paphos
Pour la blancheur des plumes. Marina obtient
Tous les éloges, qui lui sont décernés, comme dettes,
Et non comme dons. Ainsi sont éclipsées
Toutes les grâces de Philotène, tellement
Que la femme de Cléon, saisie d’une envie rare,
Suscite un meurtrier
À la bonne Marina ; sa fille,
Grâce à cet assassinat, devra rester sans rivale.
Pour favoriser son infâme projet,
Lychorida, notre nourrice, est morte.
Et la maudite Dionysa a
Sous la main l’instrument de sa fureur
Prêt à frapper le coup fatal. Je recommande
À votre complaisance l’événement qui va naître.
Je ne puis que faire marcher le temps
Ailé à l’allure boiteuse de ma rime ;
Et je ne pourrais jamais y réussir,
Si votre pensée ne m’accompagnait.
Dionysa paraît
Avec Léonin, le meurtrier.

Il sort.

SCÈNE XIV

[Tharse. Une plage.]
Entrent Dionysa et Léonin.

DIONYSA.

— Rappelle-toi ton serment ; tu as juré de le faire. — Ce n’est qu’un coup, et l’on n’en saura jamais rien. — Tu ne peux rien faire aussi vite — qui te procure autant de profit. Que la froide conscience, — en allumant la sympathie dans ton sein, — n’y allume pas de scrupule ; et ne te laisse pas amollir par la pitié — que les femmes elles-mêmes ont dépouillée, mais sois — le soldat de ta résolution.


LÉONIN.

— Je ferai la chose ; mais pourtant c’est une ravissante créature.


DIONYSA.

— Elle mérite d’autant plus que les dieux la possèdent. La voici — qui arrive pleurant la mort de sa vieille nourrice. — Tu es décidé ?


LÉONIN.

Je suis décidé.

Entre Marina, portant une corbeille de fleurs.

MARINA.

— Non, non ! je veux dérober à Tellus sa parure, — pour joncher de fleurs ton gazon ; des fleurs jaunes, bleues — et pourpres, des violettes et des soucis, — tapisseront ta tombe, — tant que dureront les jours d’été. Hélas ! pauvre fille que je suis, — née dans un ouragan pendant lequel ma mère est morte, — ce monde est pour moi comme une perpétuelle tempête — qui m’emporte loin de mes amis.


DIONYSA.

— Eh bien, Marina ! pourquoi êtes-vous seule ? — Comment se fait-il que ma fille ne soit pas avec vous ? — Ne vous brûlez pas le sang à vous chagriner ; n’avez-vous pas — en moi une nourrice ? Seigneur ! comme votre visage est altéré — par cette stérile douleur ! Allons, allons, — donnez-moi votre guirlande de fleurs, que la mer ne la flétrisse pas. — Promenez-vous là avec Léonin ; l’air est vif, — perçant, et stimule l’appétit. Allons ! — Léonin, prends-la par le bras, et promène-toi avec elle.


MARINA.

Non, je vous prie ; — je ne veux pas vous priver de votre serviteur.


DIDNYSA.

Allons, allons ; — j’ai pour le roi votre père et pour vous-même — plus que l’affection d’une étrangère. Tous les jours — nous l’attendons ici ; quand il arrivera et qu’il trouvera — ainsi flétrie cette merveille digne naguère de tous les éloges, — il regrettera les fatigues de son grand voyage, — et il nous blâmera, mon seigneur et moi, de n’avoir pas pris — de votre bien-être un soin suffisant. Allons, je vous prie, — promenez-vous, et reprenez votre gaîté ; conservez — cette excellente mine qui ravissait — les regards des jeunes et des vieux… Ne vous inquiétez pas de moi ; — je puis rentrer seule.


MARINA.

C’est bien, j’y vais ; — mais je n’en ai pas envie.


DIONYSA.

— Allez, allez, je sais que c’est bon pour vous. — Promenez-vous au moins une demi-heure, Léonin ; — souvenez-vous de ce que j’ai dit.


LÉONIN.

Soyez tranquille, madame.


DIONYSA.

— Je vous quitte, ma chère dame, pour un moment ; — marchez doucement, je vous prie ; ne vous échauffez pas le sang. — Ah ! c’est qu’il faut que j’aie soin de vous.


MARINA.

Merci, chère madame.

Dionysa sort.

— Est-ce le vent d’ouest qui souffle ?


LÉONIN.

Le vent du sud-ouest.


MARINA.

— Quand je suis née, le vent était nord.


LÉONIN.

Vraiment ?


MARINA.

— Mon père, m’a dit ma nourrice, n’avait pas peur ; — Braves marins ! criait-il aux matelots, et il écorchait — ses royales mains à haler les cordages ; — cramponné à un mât, il reçoit un coup de mer — qui crève presque le pont, et des hunes — enlève un mousse. Ah ! dit-il, — tu veux t’en aller ! et, se laissant tomber avec art, — les voilà tous qui dégringolent de l’avant à l’arrière ; le bosseman siffle, — le patron appelle, et triple la confusion.


LÉONIN.

— Et quand cela a-t-il eu lieu ?


MARINA.

Quand je suis née. — Jamais les vagues ni le vent n’ont été plus violents.


LÉONIN.

— Allons, dites vite vos prières.


MARINA.

Que voulez-vous dire ?


LÉONIN.

— S’il vous faut un petit moment pour prier, — je vous l’accorde. Priez, mais ne soyez pas longue ; — car les dieux ont l’oreille fine, et j’ai juré — de faire rapidement ma besogne.


MARINA.

Eh quoi ! voulez-vous me tuer ?


LÉONIN.

Pour satisfaire madame.


MARINA.

— Pourquoi voudrait-elle me faire mourir ? — Sur ma parole, autant que je puis me souvenir, — jamais de ma vie je ne lui ai fait de mal ; — je n’ai jamais dit une mauvaise parole, ni jamais causé de dommage — à aucune créature vivante : croyez-moi, là, — je n’ai jamais tué une souris, ni heurté une mouche ; — j’ai marché sur un ver involontairement, — mais j’en ai pleuré. Quelle offense ai-je commise ? — En quoi ma mort est-elle pour elle un profit ? En quoi — ma vie est-elle pour elle un danger ?


LÉONIN.

Ma mission — est d’exécuter l’acte, non de le raisonner.


MARINA.

— Pour rien au monde vous ne l’exécuterez, j’espère. — Vous avez l’air bon, et votre physionomie annonce — que vous avez un cœur sensible. Je vous ai vu récemment — recevoir un coup en séparant deux êtres qui se battaient : — sur ma foi, cela vous faisait honneur ; agissez de même à présent : — votre maîtresse en veut à ma vie ; interposez-vous entre nous, — et sauvez-moi, pauvrette, sauvez la plus faible.


LÉONIN.

Je l’ai juré, — et je ferai la chose.

Pendant que Marina se débat, entrent des pirates.

PREMIER PIRATE.

Arrête, misérable !

Léonin se sauve.

DEUXIÈME PIRATE.

Une prise ! une prise !


TROISIÈME PIRATE.

Demi-part, camarades, demi-part ! Allons, emmenons-la vite à bord.

Les pirates sortent avec Marina.
Rentre Léonin.

LÉONIN.

— Ces écumeurs servent le grand pirate Valdès ; — et ils se sont emparés de Marina. Qu’elle parte ! — il n’y a pas d’espoir qu’elle revienne. Je jurerai qu’elle est morte, — et que je l’ai jetée à la mer… Mais je vais voir ; — peut-être qu’ils se contenteront de s’assouvir sur elle, — sans l’emmener à mort. Si elle reste, — celle qu’ils auront violée sera tuée par moi.

Il sort.

SCÈNE XV

[Mitylène — l’intérieur d’un lupanar.]
Entrent le Maquereau, la Maquerelle et Boult.

LE MAQUEREAU.

Boult !


BOULT.

Monsieur ?


LE MAQUEREAU.

Visite scrupuleusement le marché ; Mitylène est plein de galants. Nous avons perdu trop d’argent cette saison-ci, faute de filles.


LA MAQUERELLE.

Nous n’avons jamais été aussi à court de créatures. Nous n’avons que trois pauvrettes, et elles ne peuvent faire plus qu’elles ne peuvent ; par l’effet de la continuelle action elles sont à peu près pourries.


LE MAQUEREAU.

Ayons-en donc de fraîches, coûte que coûte. Si l’on ne met pas de conscience à faire son métier, jamais on ne prospère.


LA MAQUERELLE.

Tu dis vrai : ce n’est pas en élevant de pauvres bâtards, et je crois bien en avoir élevé onze…


BOULT.

Oui, jusqu’à onze ans, et ensuite vous les avez remis à terre ! Ah çà, faut-il que je visite le marché ?


LA MAQUERELLE.

Quel moyen de faire autrement ? Les marchandises que nous avons, un vent un peu fort les mettrait en pièces, tant elles sont lamentablement gâtées.


LE MAQUEREAU.

Tu dis vrai ; elles sont par trop malsaines, en conscience. Le pauvre Transylvanien, qui couchait avec la petite bagasse, est mort.


BOULT.

Ouais, elle l’a vite fait crever ; elle en fait un rôt pour les vers ; mais je vais visiter le marché.

Il sort.

LE MAQUEREAU.

Trois ou quatre mille sequins, ça serait un joli capital pour vivre tranquille, et alors on se retirerait.


LA MAQUERELLE.

Pourquoi se retirer, je vous prie ? Y a-t-il de la honte à acquérir quand on est vieux ?


LE MAQUEREAU.

Oh ! la considération ne nous vient pas comme le bénéfice ; et le bénéfice n’est pas en proportion du danger ; donc, si dans notre jeunesse nous pouvons amasser une jolie fortune, nous ferons bien de mettre la clef sous la porte. Et puis, les mauvais termes où nous sommes avec les dieux sont une forte raison pour que nous nous retirions.


LA MAQUERELLE.

Allons, les autres pèchent tout aussi bien que nous.


LE MAQUEREAU.

Aussi bien que nous ! oui-dà, et mieux encore ; nous sommes les pires des pêcheurs. Et puis notre profession n’est pas un métier ; ce n’est pas une carrière… Mais voici venir Boult.

Entrent les pirates, et Boult, traînant Marina.

BDULT, à Marina.

Avancez…

Aux pirates.

Mes maîtres, vous dites qu’elle est vierge ?


PREMIER PIRATE.

Oh ! monsieur, nous n’en doutons pas.


BOULT, au maquereau.

Maître, j’ai dû aller loin dans mes offres pour avoir le morceau que vous voyez ; si elle vous convient, c’est bon ; sinon, j’ai perdu mes arrhes.


LE MAQUEREAU.

Boult, a-t-elle des qualités ?


BOULT.

Elle a une figure agréable, s’exprime bien, et a d’excellents vêtements ; elle a toutes les qualités requises pour ne pas être refusée.


LE MAQUEREAU.

Quel est son prix, Boult ?


BOULT.

Mille écus ! je ne peux pas en faire rabattre un denier.


LE MAQUEREAU.

Bien, suivez-moi, mes maîtres ; vous allez avoir votre argent sur-le-champ. Femme, introduis-la ; instruis-la de ce qu’elle a à faire, afin qu’elle ne soit pas maladroite en besogne.

Sortent le maquereau et les pirates.

LA MAQUERELLE.

Boult, prenez en note son signalement, la couleur de ses cheveux, son teint, sa taille, son âge, sa virginité garantie, et criez : Celui qui donnera le plus l’aura le premier. Un pucelage pareil se paierait cher, si les hommes étaient ce qu’ils ont été. Faites ce que je vous commande.


BOULT.

L’exécution va suivre.

Il sort.

MAR1NA.

— Hélas ! pourquoi Léonin a-t-il été si hésitant et si lent ? — Il aurait dû frapper, sans parler, ou pourquoi ces pirates, — trop peu barbares, ne m’ont-ils pas jetée — par dessus le bord à la recherche de ma mère !


LA MAQUERELLE.

Pourquoi vous lamentez-vous, jolie fille ?


MARINA.

Parce que je suis jolie.


LA MAQUERELLE.

Allons, ce sont les dieux qui vous ont ainsi partagée.


MARINA.

Je ne les accuse pas.


LA MAQUERELLE.

Vous êtes tombée dans mes mains où vous êtes sûre de vivre.


MARINA.

Je n’en suis que plus malheureuse d’avoir échappé aux mains où j’étais sûre de mourir.


LA MAQUERELLE.

Et puis vous vivrez en joie.


MARINA.

Non.


LA MAQUERELLE.

Si fait, ma foi, et vous tâterez des gentilshommes de toutes sortes. Vous aurez du plaisir ; vous connaîtrez les différences de tous les tempéraments. Quoi ! vous vous bouchez les oreilles !


MARINA.

Êtes-vous une femme ?


LA MAQUERELLE.

Que voulez-vous que je sois, si je ne suis pas une femme ?


MARINA.

Soyez une honnête femme, ou ne soyez plus une femme.


LA MAQUERELLE.

Morbleu ! te faut-il le fouet, petite sotte ? Je sens que j’aurai fort à faire avec vous. Allons, vous êtes une jeune niaise, et il faut que vous vous pliiez à tout ce que je voudrai.


MARINA.

Que les dieux me protègent !


LA MAQUERELLE.

S’il plaît aux dieux que vous soyez protégée par des hommes, en bien, il y aura des hommes pour vous consoler, des hommes pour vous nourrir, des hommes pour vous mettre en train… Boult est de retour.

Entre Boult.

Eh bien, mon cher, l’as-tu bien criée par le marché ?


BOULT.

J’ai crié presque jusqu’au nombre de ses cheveux ; j’ai fait son portrait de vive voix.


LA MAQUERELLE.

Et dis-moi, je te prie, comment as-tu trouvé les gens disposés, spécialement les jeunes ?


BOULT.

Ma foi, ils m’écoutaient comme ils auraient écouté le testament de leur père. Il y avait un Espagnol à qui l’eau est venue à la bouche, au point qu’à ma seule description il est allé se mettre au lit.


LA MAQUERELLE.

Nous l’aurons ici demain avec sa plus belle fraise.


BOULT.

Ce soir, ce soir. Mais, maîtresse, vous connaissez ce chevalier français qui se traîne sur ses jarrets ?


LA MAQUERELLE.

Qui ? Monsieur Véroles ?


BOULT.

Oui ; il a essayé, sur ma proclamation, d’exécuter une cabriole ; mais ça lui a fait pousser un cri de douleur, et il a juré qu’il la verrait demain.


LA MAQUERELLE.

Bien, bien. Quant à lui, il a apporté sa maladie ici ; il ne fait que l’y renouveler. Je suis certaine qu’il va venir à notre ombre faire reluire ses écus au soleil.


BOULT.

Dame, quand il y aurait ici des voyageurs de toutes les nations, nous serions sûrs de les loger tous à l’enseigne de cette fille-là.


LA MAQUERELLE, à Marina.

Approchez un peu ; je vous prie. Vous avez votre fortune faite. Écoutez-moi bien ; il faudra que vous ayez l’air de faire avec répulsion ce que vous exécuterez volontiers, et de mépriser le profit là où vous aurez le plus à gagner. Pleurez sur la vie que vous menez ; ça excitera la pitié de vos amants ; et il est rare que cette pitié ne leur donne pas de vous une bonne opinion, et que cette opinion ne soit pas pour vous une bonne aubaine.


MARINA.

Je ne vous comprends pas.


BOULT.

Oh ! faites-la marcher, maîtresse, faites-la marcher ; il faut dissiper ces rougeurs-là par un peu de pratique immédiate.


LA MAQUERELLE.

Tu dis vrai, ma foi, il le faut ; car une mariée même ne se laisse pas aller sans honte là où elle peut légitimement aller.


BOULT.

Oui, il y en a qui ont honte, d’autres non. Mais, maîtresse, si c’est moi qui ai marchande ce friand morceau…


LA MAQUERELLE.

Tu as le droit d’en couper une tranche sur la broche.


BOULT.

C’est mon droit.


LA MAQUERELLE.

Qui le nierait ? Venez, jeunesse, j’aime fort la façon de vos vêtements.


BOULT.

Oui, ma foi, elle n’en changera pas encore.


LA MAQUERELLE.

Boult, répands la chose par la ville ; annonce quelle pensionnaire nous avons ; tu ne perdras rien à multiplier les pratiques. Quand la nature a formé ce morceau-là, elle te voulait du bien ; va donc dire quelle merveille il y a ici, et tu tireras une récolte de tes rapports.


BOULT.

Soyez tranquille, maîtresse, le tonnerre est moins prompt à réveiller les anguilles que ne le sera mon éloge de la belle à stimuler les libertins. J’en amènerai dès ce soir.


LA MAQUERELLE, à Marina.

Avancez ; suivez-moi.


MARINA.

— S’il existe des feux brûlants, des couteaux affilés, des eaux profondes, — je garderai noué le nœud de ma virginité. — Diane, seconde ma résolution !


LA MAQUERELLE.

Qu’avons-nous à faire de Diane ? Eh bien, voulez-vous venir avec nous ?

Ils sortent.

SCÈNE XVI

[Tharse. Le palais de Cléon.]
Entrent Cléon et Dionysa.

DIONYSA.

Ah çà, êtes-vous fou ? Peut-on défaire ce qui est fait ?


CLÉON.

— Ô Dionysa, le soleil et la lune — n’ont jamais vu scène de meurtre pareille !


DIONYSA.

Je crois — que vous allez retomber en enfance.


CLÉON.

— Quand je serais le souverain seigneur de l’immense univers, — je le donnerais pour défaire ce forfait. Une si noble fille, — moins noble par le sang que par la vertu ! une princesse — digne devant l’impartiale équité — de la plus belle couronne de la terre ! Et ce misérable Léonin — que tu as empoisonné ! — Si tu lui avais fait raison en buvant à la même coupe, cet acte de courtoisie — aurait dûment achevé ton œuvre ! Que pourras-tu dire, — quand le noble Périclès redemandera sa fille ?


DIONYSA.

— Je dirai qu’elle est morte. Une nourrice n’est pas la destinée, — pour pouvoir avec des soins conserver à jamais un enfant. — Elle est morte de nuit ; voilà ce que je dirai. Qui pourrait me démentir ? — À moins que tu ne joues le jeu impie de la niaiserie, — et que, pour la gloriole de l’honnêteté, tu ne t’écries : — Elle est morte par guet-apens !


CLÉON.

Oh ! continue ! Va, va, — de tous les crimes commis sous le ciel ; celui-ci est le plus horrible — aux dieux.


DIONYSA.

Oui, sois de ceux qui croient — que les petits moineaux de Tharse iront à tire d’aile — tout révéler à Périclès. J’ai honte — quand je pense de quelle noble race vous êtes, — et de quelle couarde nature.


CLÉON.

Celui qui à de pareils actes — donnerait, je ne dis pas son consentement, — mais sa simple approbation, se détournerait — des voies de l’honneur.


DIONYSA.

Eh bien, soit ! — Mais nul, excepté vous, ne sait comment elle est morte, — et, Léonin disparu, nul ne peut le savoir. — Elle humiliait ma fille, et s’interposait entre — elle et sa fortune. Nul ne regardait Philotène ; — tous les yeux étaient fixés sur Marina, — tandis que notre enfant dédaignée était traitée comme une souillon, — indigne d’un simple bonjour ! Cela me perçait le cœur ; — et vous pouvez trouver mon action dénaturée, — vous qui n’aimez guère votre enfant ; mais moi, — je m’en félicite comme d’un service signalé ; — rendu à votre fille unique.


CLÉON.

Que les cieux te la pardonnent !


DIONYSA.

Et quant à Périclès, — que pourrait-il dire ? Nous avons pleuré derrière son cercueil, — et maintenant encore nous portons son deuil : son mausolée — est presque achevé ; et une épitaphe — en lettres d’or splendides exprime — un complet éloge de sa personne et notre sollicitude à nous — qui lui élevons à nos frais ce monument.


CLÉON.

Tu es comme une harpie — qui traîtreusement porte un visage d’ange, — pour fondre sur sa proie avec des serres d’aigle.


DIONYSA.

Vous êtes comme un impie — qui blasphème contre les dieux parce que l’hiver tue les mouches ; — mais n’importe, je suis sûre que vous ferez comme je vous conseillerai.

Ils sortent.
Entre Gower. On aperçoit le tombeau de Marina.

GOWER.

Ainsi nous usons le temps en abrégeant les plus longues distances,
Nous traversons les mers dans des coques de noix,
Et pour avoir nous n’avons qu’à souhaiter,
Voyageant, pour occuper votre imagination,
De parage en parage, de région en région.
Autorisés par vous, nous pouvons sans crime
Employer une seule langue dans les divers pays
Où nos scènes semblent s’animer. Permettez
Que je vous renseigne, moi qui apparais par intervalles
Pour vous apprendre les phases de notre histoire. Périclès,
Accompagné de nombre de seigneurs et de chevaliers,
Franchit de nouveau les mers maussades
Pour voir sa fille, joie de toute sa vie.
Le vieil Escanès, qu’Hélicanus vient justement
D’élever à d’importantes et hautes dignités,
Est resté pour gouverner. Notez bien
Que le vieil Hélicanus suit Périclès.

De fins voiliers et de bons vents ont amené
Ce roi à Tharse ; donnez-lui la pensée pour pilote,
Et vos pensées navigueront de conserve avec lui ;
Il vient chercher sa fille, qui est déjà partie.
Voyez-les un peu se mouvoir comme des spectres et des ombres ;
Je vais mettre vos oreilles d’accord avec vos yeux.


PANTOMIME.
Entrent, par une porte, Périclès avec sa suite ; Cléon et Dionysa par l’autre. Cléon montre à Périclès la tombe de Marina ; sur quoi Périclès se lamente, revêt un cilice, et part dans la plus grande douleur. Alors Cléon et Dionysa se retirent.

GOWER.

Voyez comme de faux semblants peuvent abuser le crédulité
Cette émotion d’emprunt passe pour une vraie et respectable douleur !
Et Périclès, dévoré de chagrin,
Éclatant en sanglots, les yeux inondés de grosses larmes,
Quitte Tharse et se rembarque. Il jure
De ne plus laver sa face, de ne plus couper ses cheveux ;
Il met un cilice, et à la voile ! Il subit
Une tempête qui déchire son vaisseau mortel,
Mais il en réchappe. Sur ce, veuillez écouter
L’épitaphe composée pour Marina
Par la méchante Dionysa :


Il lit l’inscription sur le tombeau.
« Ci-gît la plus belle, la plus douce, la meilleure des créatures, — qui s’est flétrie dans son printemps. — Elle était de Tyr et la fille du roi, — celle que la sombre mort a ainsi immolée. — Elle s’appelait Marina ; à sa naissance, — Thétis, toute fière, envahit une partie de la terre ; — par contre, la terre, craignant d’être submergée, — a livré au ciel cette enfant issue de Thétis ; — et celle-ci furieuse assiège et jure — de toujours assiéger les rochers de la rive. »


Aucun masque ne sied à la noire vileuie
Comme la douce et tendre flatterie.
Que Périclès croie sa fille morte,
Et soumette sa destinée aux décrets
De dame Fortune, tandis que notre scène déploie

Les malheurs et les tourments de sa fille
Dans son infâme servage. Patience donc,
Et figurez-vous maintenant être tous à Mitylène.

Il sort.

SCÈNE XVII

[Mitylène. — Devant le lupanar.]
Entrent deux gentlemen, sortant du lupanar.

PREMIER GENTLEMAN.

Avez-vous jamais rien entendu de pareil ?


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Non, et je n’entendrai jamais rien de pareil en un lieu de ce genre, elle une fois partie.


PREMIER GENTLEMAN.

Mais entendre prêcher un sermon, là ! Auriez-vous jamais rêvé pareille chose ?


DEUXIÈME GENTLEMAN.

Non, non. Allons, je ne suis plus pour les bordels : si nous allions entendre chanter les vestales ?


PREMIER GENTLEMAN.

Je suis prêt désormais à faire tout ce qui est vertueux ; me voilà pour toujours hors d’état d’être en rut.

Ils sortent.

SCÈNE XVIII

[L’intérieur du lupanar.]
Entrent le maquereau, la maquerelle et Boult.

LE MAQUEREAU.

Oui, je voudrais, pour deux fois ce qu’elle vaut, qu’elle ne fût jamais venue ici.


LA MAQUERELLE.

Fi ! fi ! la donzelle ! Elle serait capable de geler le dieu Priape et de réduire à néant toute une génération. Il faut ou la faire violer ou nous débarrasser d’elle. Au lieu de faire sa besogne pour les clients et de nous avoir les complaisances de notre profession, elle nous a des scrupules, des raisons, des maîtresses-raisons, des prières, des génuflexions ! Elle ferait du diable un puritain, s’il marchandait un baiser d’elle.


BOULT.

Ma foi, il faut que je la viole, où elle éloignera de nous tous nos cavaliers, et elle fera de tous nos lurons des prêtres.


LE MAQUEREAU.

Ah ! que la vérole emporte ses pâles couleurs !


LA MAQUERELLE.

Ma foi, pour s’en débarrasser, il n’y a guère d’autre voie que la voie de la vérole. Voici venir le seigneur Lysimaque, déguisé.


BOULT.

Nous aurions ici et les nobles et les vilains, si cette mauvaise bagasse cédait seulement aux chalands.

Entre Lysimaque.

LYSIMAQUE.

Eh bien ! combien la douzaine de virginités ?


LA MAQUERELLE.

Veuillent les dieux bénir votre honneur !


BOULT.

Je suis charmé de voir votre honneur en bonne santé.


LYSIMAQUE.

Vous devez l’être ; il vaut mieux pour vous que vos pratiques soient solides sur leurs jambes… Eh bien, salubre Iniquité, avez-vous quelque chose à qui un homme puisse avoir affaire en se moquent du chirurgien ?


LA MAQUERELLE.

Nous en avons une ici, monsieur… Si elle voulait… Mais on n’a jamais vu sa pareille à Mitylène.


LYSIMAQUE.

— Si elle voulait, veux-tu dire, faire les actes de ténèbres.


LA MAQUERELLE.

Votre honneur sait suffisamment ce que parler veut dire.


LYSIMAQUE.

C’est bon ; appelle-la, appelle-la.


BOULT.

Pour la chair et le sang ; monsieur, pour la blancheur et la rongeur, vous allez voir une rose ; et elle serait une rose en effet, si elle avait seulement…


LYSIMAQUE.

Quoi, je te prie ?


BOULT.

Oh ! monsieur ! je sais être modeste !


LYSIMAQUE.

La modestie rehausse la réputation d’un maquereau, comme elle donne à nombre de drôlesses le renom de chasteté.

Entre Marina.

LA MAQUERELLE.

La voilà qui paraît, droite sur sa tige… Pas encore cueillie, je puis vous l’assurer… N’est-ce pas une jolie créature ?


LYSIMAQUE.

Ma foi, on s’en accommoderait après un long voyage en mer… C’est bon, voilà pour vous ; laissez-nous.


LA MAQUERELLE.

Je conjure votre honneur de m’excuser : un mot, et j’ai fini.


LYSIMAQUE.

Faites, je vous prie.


LA MAQUERELLE, à part, à Marina.

D’abord, je veux vous faire remarquer que c’est là un homme honorable.


MARINA, à part, à la maquerelle.

Je désire le trouver ainsi, pour que je puisse dignement le remarquer.


LA MAQUERELLE, à part.

Ensuite, c’est le gouverneur de ce pays, et un homme à qui je suis obligée.


MARINA, à part.

S’il gouverne le pays, vous lui êtes effectivement obligée, mais jusqu’à quel point est-il honorable en cela, je l’ignore.


LA MAQUERELLE, à part.

Voyons, sans plus de résistance virginale, voulez-vous le traiter gentiment ? Il bourrera d’or votre tablier.


MARINA, à part.

Ce qu’il fera de gracieux pour moi, je l’accueillerai avec reconnaissance.


LYSIMAQUE.

Avez-vous fini ?


LA MAQUERELLE.

Monseigneur, elle n’est point encore au pas ; il vous faudra prendre un peu de peine pour la dresser à votre usage. Allons, laissons-les ensemble, sa seigneurie et elle.

Sortent le maquereau, la maquerelle et Boult.

LYSIMAQUE.

Allez votre chemin… Maintenant, ma mignonne, combien de temps avez-vous été à ce métier-là ?


MARINA.

Quel métier, monsieur ?


LYSIMAQUE.

Celui que je ne puis nommer sans offense.


MARINA.

Je ne saurais être offensée de mon métier. Nommez-le.


LYSIMAQUE.

Combien de temps avez-vous été dans cet état-là ?


MARINA.

Tout le temps dont j’ai souvenance.


LYSIMAQUE.

Avez-vous donc commencé si jeune ? Étiez-vous fille de joie à cinq ou six ans ?


MARINA.

Encore plus tôt, monsieur, si j’en suis une aujourd’hui.


LYSIMAQUE.

Eh ! mais la maison où vous résidez vous dénonce pour une créature vénale.


MARINA.

Vous connaissez cette maison comme un lieu de pareille compagnie, et vous y venez ! J’ai ouï dire que vous êtes d’un caractère honorable et que vous êtes gouverneur de ce pays.


LYSIMAQUE.

Quoi ! est-ce que votre supérieure vous a fait connaître qui je suis ?


MARINA.

Qui est ma supérieure ?


LYSIMAQUE.

Eh ! votre herboriste ; celle qui sème l’opprobre et plante l’iniquité. Ah ! vous avez ouï parler de ma puissance, et vous vous tenez ainsi sur la réserve dans l’attente de plus sérieuses instances. Mais je te proteste, ma mignonne, que mon autorité ne te verra pas ou du moins qu’elle ne te verra que d’un œil affectueux. Allons, conduis-moi en quelque chambre particulière, Viens, viens.


MARINA.

— Si vous êtes né dans l’honneur, montrez-le en ce moment ; — si de l’honneur vous n’avez que la réputation, justifiez l’opinion — qui vous en a cru digne.


LYSIMAQUE.

— Qu’est-ce à dire ? qu’est-ce à dire ?… Continuez ! faites de la morale.


MARINA.

Pour moi, — qui suis une vierge, bien que la fortune impitoyable — m’ait placée ici dans ce bouge immonde — où, depuis ma venue, j’ai vu la maladie se vendre — plus cher que la santé… Oh ! veuillent les dieux bons — me délivrer de ce lieu sacrilège, — quand ils devraient me changer en le plus humble oiseau — qui vole dans l’air pur !


LYSIMAQUE.

Je n’aurais jamais cru — que tu pusses si bien parler ; jamais je ne me le serais figuré. — Si j’avais apporté ici une pensée corrompue, — tes paroles l’auraient changée. Tiens, voilà de l’or pour toi ; — persévère toujours dans la bonne voie où tu marches, — et que les dieux te donnent de la force !


MARINA.

— Que les dieux vous protègent !


LYSIMAQUE.

Quant à moi, crois bien — que j’étais venu sans intention mauvaise ; car pour moi — il n’est pas jusqu’aux portes et aux fenêtres de cette maison qui ne sentent l’infamie. — Adieu ; tu es un modèle de vertu, — et je ne doute pas que tu n’aies eu une noble éducation. — Tiens ; voici de l’or encore ! — Qu’il soit maudit, qu’il meure de la mort d’un bandit, — celui qui te ravira ta pureté ! Si tu entends parler de moi, — ce sera pour ton bien.

Au moment où Lysimaque referme sa bourse, entre Boult.

BOULT.

Je conjure votre seigneurie, une pièce pour moi !


LYSIMAQUE.

— Arrière, guichetier damné ! Votre maison, — sans cette vierge qui la sauvegarde, — s’écroulerait et vous écraserait tous. Va-t-en.

Il sort.

BOULT.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Il faut que nous nous y prenions autrement avec vous. Si votre maussade chasteté, qui ne vaut pas un déjeuner dans le pays le moins coûteux qu’il y ait sous la calotte des cieux, doit ruiner toute une maison, que je sois châtré comme un épagneul ! Venez.


MARINA.

Où voulez-vous me mener ?


BOULT.

Il faut que j’aie votre pucelage, ou ce sera le bourreau qui le prendra. Venez. Nous ne permettrons plus que des gentilshommes soient éconduits. Venez, vous dis-je.

Rentre la maquerelle.

LA MAQUERELLE.

Eh bien ! qu’y a-t-il ?


BOULT.

De pire en pire, maîtresse ; elle vient de dire des paroles pieuses au seigneur Lysimaque.


LA MAQUERELLE.

Oh ! abominable !


BOULT.

Elle rend notre profession pour ainsi dire infecte à la face des dieux !


LA MAQUERELLE.

Morbleu ! qu’elle soit pendue pour toujours !


BOULT.

Ce seigneur aurait agi envers elle en grand seigneur, et elle l’a renvoyé aussi froid qu’une boule de neige, et disant ses prières encore !


LA MAQUERELLE.

Boult, emmène-la ; traite-la à ta guise : brise la glace de sa virginité, et rends le reste malléable !


BOULT.

Quand elle serait la pièce de terre la plus hérissée d’épines, elle va être labourée.


MARINA.

Écoutez, écoutez, vous, dieux !


LA MAQUERELLE.

Elle conjure ! hors d’ici la sorcière ! Que je voudrais qu’elle ne fût jamais entrée céans ! Peste soit de vous ! Elle est née pour nous perdre. Ah ! vous ne voulez pas passer par où passent toutes les femmes !… Mais voyez donc, morbleu ! le beau plat de chasteté, garni de romarin et de laurier (2) !

Elle sort.

BOULT.

Allons, ma petite dame, venez avec moi.


MARINA.

Que voulez-vous de moi ?


BOULT.

Vous prendre le joyau que vous estimez si cher.


MARINA.

Dis-moi une chose, je te prie.


BOULT.

Voyons votre chose.


MARINA.

Que souhaiterais-tu à ton ennemi ?


BOULT.

Eh bien, je lui souhaiterais d’être mon maître, ou plutôt ma maîtresse.


MARINA.

— L’un et l’autre sont moins misérables que toi, — puisqu’ils te sont supérieurs de toute leur autorité. — Tu occupes une place contre laquelle le démon le plus accablé — de l’enfer n’échangerait pas la sienne sans dégradation ; — tu es l’introducteur damné du dernier gredin — qui vient ici chercher sa femelle ; — ton oreille est sujette aux horions furieux — du moindre maroufle ; ta nourriture même est faite — de ce qu’ont craché des gorges infectes !


BOULT.

Que voulez-vous que je fasse ? Que j’aille à la guerre où, après sept ans de service, on peut avoir une jambe de moins, et n’avoir pas au bout du compte assez d’argent pour s’en acheter une de bois !


MARINA.

— Fais tout, hormis ce que tu fais. Vide — de vieux réceptacles d’immondices, les égouts publics ; — fais-toi par contrat valet de bourreau ; — chacun de ces métiers-là vaut mieux que celui-ci. — Ta profession ! un babouin, — s’il pouvait parler, la déclarerait indigne de lui. — Oh ! si les dieux pouvaient me délivrer saine et sauve — de ce lieu ! Tiens, voici de l’or pour toi. — Si ton maître veut gagner quelque chose par moi, — annonce que je sais chanter, broder, coudre, danser, — sans compter d’autres mérites dont j’ai garde de me vanter ; — je me charge volontiers d’enseigner tout cela, — et je ne doute pas que cette cité populeuse — ne me fournisse bien des élèves.


BOULT.

Mais, vraiment, pouvez-vous enseigner tout ce que vous venez de dire ?


MARINA.

— S’il est prouvé que je ne le puis, ramenez-moi ici, — et prostituez-moi au plus vil maraud — qui fréquente votre maison.


BOULT.

Eh bien, je vais voir ce que je peux faire pour toi ; si je peux te placer, je le ferai.


MARINA.

Mais chez d’honnêtes femmes !


BOULT.

Ma foi, ce n’est guère parmi elles que j’ai des relations. Mais puisque mon maître et ma maîtresse vous ont achetée, il n’y a pas moyen de s’en aller sans leur consentement ; je vais donc leur faire connaître vos intentions, et je ne doute pas de les trouver suffisamment traitables. Allons, je vais faire pour toi ce que je pourrai ; viens !

Ils sortent.
Entre Gower.

GOWER.

Marina échappe ainsi au bordel, et est accueillie
Dans une honnête maison, dit notre histoire.
Elle chante comme une immortelle, et danse
Comme une déesse sur les airs qu’elle fait admirer :
Elle stupéfait les clercs profonds, et de son aiguille reproduit
Les formes de la nature, bourgeons, oiseaux, branches et fruits ;
Son art fait des sœurs aux roses naturelles ;
Sa laine et sa soie sont jumelles des cerises rubicondes.
Elle ne manque pas d’élèves de noble race
Qui déversent sur elle leurs largesses ; son gain,
Elle le donne à la matrulle maudite. Quittons-la ici,
Et reportons nos pensées vers son père.
Nous l’avons laissé en mer où nous l’avons perdu de vue ;
Poussé par les vents, il est arrivé
Là où demeure sa fille ; sur cette côte,
Supposez-le à l’ancre. La ville est tout occupée
De célébrer la fête annuelle du dieu Neptune ;
Lysimaque aperçoit notre vaisseau tyrien,
Avec son pavillon noir et ses riches agrès ;
Il s’empresse d’aller à sa rencontre dans sa barge.
Mettez de nouveau votre vision dans votre imagination ;

Figurez-vous que ceci est la barque du triste Périclès.
Là va se passer l’action ; tout ce qu’on peut montrer
Sera mis en scène ; veuillez vous asseoir et écouter.

Il sort.

SCÈNE XIX

[À bord du vaisseau de Périclès, en vue de Mitylène. Sur le pont une tente, fermée par un rideau, où Périclès est couché sur un lit de repos. Une barge est au côté du vaisseau.]
Entrent deux matelots, l’un appartenant au vaisseau tyrien, l’autre à la barge ; Hélicanus s’avance vers eux.

LE MATELOT TYRIEN, au matelot de Mitylène.

Où est le seigneur Hélicanus ? il peut vous répondre. — Oh ! le voici ! — Monsieur, il est arrivé de Mitylène une barge, — dans laquelle est le gouverneur Lysimaque, — qui demande à venir à bord. Quelle est votre volonté ?


HÈLICANUS.

— Que la sienne soit faite ! Faites monter quelques gentilshommes.


LE MATELOT TYRIEN.

— Holà, messieurs ! monseigneur appelle !

Entrent deux gentilshommes.

PREMIER GENTILHOMME.

Votre seigneurie appelle ?


HÈLICANUS.

Messieurs, — il y a quelqu’un de marque qui désire venir à bord ; je vous prie — de lui faire un courtois accueil.

Les gentilshommes et les deux matelots descendent à bord de la barge, puis, de la barge, montent sur le pont du navire Lysimaque et des seigneurs, les gentilshommes tyriens et les deux matelots.

LE MATELOT TYRIEN, à Lysimaque.

Monsieur, — voici l’homme qui peut répondre — à toutes vos demandes.


LYSIMAQUE.

— Salut, vénérable seigneur ! que les dieux vous gardent !


HÉLICANUS.

— Et vous aussi, monsieur, et puissiez-vous avoir une vie plus longue que la mienne, — et une mort somme je la voudrais !


LYSIMAQUE.

Voilà un bon souhait. — Étant sur la côte en train d’honorer les fêtes de Neptune, — j’ai vu ce magnifique navire voguer devant nous, — et je suis venu à bord pour savoir d’où vous venez.


HÉLICANUS.

D’abord, monsieur, quelle est votre fonction ?


LYSIMAQUE.

— Je suis gouverneur du pays qui est devant vous.


HÉLICANUS.

Monsieur, — notre vaisseau est de Tyr ; il a à son bord le roi, — un homme qui depuis trois mois n’a parlé — à personne et ne s’est nourri que juste assez — pour prolonger sa douleur.


LYSIMAQUE.

— Quel est le motif de son affliction ?


HÉLICANUS.

— Ce serait trop long, monsieur, à raconter en détail ; — mais sa douleur a pour cause principale la perte — d’une fille et d’une épouse bien-aimées.


LYSIMAQUE.

— Ne pourrions-nous donc pas le voir ?


HÉLICANUS.

Vous le pouvez, — mais votre visite est inutile ; il ne veut parler — à personne.


LYSIMAQUE.

Pourtant exaucez mon désir.


HÉLICANUS.

Regardez-le, monsieur.

Un rideau s’écarte et laisse voir Périclès.

C’était un homme d’une éclatante beauté — avant la nuit désastreuse et funeste — qui l’a réduit à cet état.


LYSIMAQUE.

— Salut, seigneur roi ! Les dieux vous gardent ! Salut ! — Salut, royal seigneur !


HÉLICANUS.

C’est en vain ; il ne vous parlera pas.


PREMIER SEIGNEUR, à Lysimaque.

— Seigneur, nous avons à Mitylène une jeune fille qui, j’oserais le parier, — obtiendrait bien de lui quelques paroles.


LYSIMAQUE.

C’est une bonne idée. — Je ne doute pas qu’avec sa suave harmonie — et ses moyens exquis d’attraction, elle ne le charme, — et ne pénètre irrésistiblement son oreille assourdie — qui aujourd’hui est fermée à tout. — En ce moment, heureuse et belle entre toutes, — elle est avec ses virginales compagnes, — dans le retrait boisé qui confine — à ce côté de l’île.

Il parle bas à l’un des seigneurs de sa suite. Celui-ci se retire dans la barge de Lysimaque.

HÉLICANUS.

— Assurément, tout est inutile ; pourtant nous ne voulons rien omettre — de ce qui porte le nom de remède. Mais, puisque nous avons à ce point — usé de votre obligeance, permettez-nous d’implorer une faveur nouvelle ; — souffrez qu’au prix de notre or nous renouvelions nos provisions ; — ce n’est pas qu’elles nous manquent, — mais elles sont tellement passées que nous en sommes fatigués.


LYSIMAQUE.

Oh ! monsieur, si nous vous refusions — cette preuve de courtoisie, Dieu ne serait que juste — en criblant nos plantes de chenilles — pour le châtiment de notre province. Cependant permettez — que j’insiste de nouveau pour connaître en détail la cause — de la douleur de votre roi.


HÉLICANUS.

Asseyez-vous, seigneur, je vais vous la raconter. — Mais voyez, j’en suis empêché.

Arrivent de la barge sur le navire un seigneur, Marina et une jeune fille.

LYSIMAQUE.

Oh ! voici — la personne que j’ai envoyé chercher. Bienvenue, ma belle ! — N’est-ce pas une charmante créature ?


HÉLICANUS.

Une dame ravissante.


LYSIMAQUE.

— Elle est telle que, si j’étais sûr qu’elle appartînt — à une bonne famille et à une noble race, je ne souhaiterais pas — une autre femme, et je me croirais splendidement marié. — Ma belle, tous les biens dont dispose la munificence, — attends-les de cette cure : il s’agit de guérir un roi ! — Si, par l’action prospère de ton art, — tu peux seulement l’amener à te répondre une parole, — ton traitement sacré recevra tout le prix — que peuvent souhaiter tes désirs.


MARINA.

Seigneur, j’userai — de toute ma science pour le rétablir, — mais à la condition que, ma compagne et moi, — nous serons seules autorisées à l’approcher.


LYSIMAQUE.

Allons, laissons-la ; — et que les dieux lui accordent le succès !

Tous s’écartent. Marina chante.

A-t-il fait attention à votre musique ?


MARINA.

— Non, il ne nous a seulement pas regardées.


LYSIMAQUE.

Voyez, elle va lui parler.


MARINA.

— Salut, sire ! Monseigneur, prêtez l’oreille.


PÉRICLÈS.

Hum ! ha !


MARINA.

Je suis une jeune fille, — monseigneur, qui n’a jamais jusqu’ici sollicité les regards — sans être contemplée comme un météore. Celle qui vous parle, — monseigneur, a enduré une douleur — qui pourrait égaler la vôtre, si toutes deux étaient mises en balance. — Bien que la fortune morose ait persécuté ma destinée, — je suis descendue d’ancêtres — qui marchaient de pair avec les rois les plus puissants ; — mais le temps a déraciné ma famille, — et sous le coup des calamités de ce monde — m’a réduite en servitude…

À part.

Je m’arrête ; — mais il y a quelque chose qui met le feu à mes joues — et murmure à mon oreille : ne t’en va pas qu’il n’ait parlé.


PÉRICLÈS.

— Ma destinée ! famille ! noble famille ! — égale à la mienne ! N’est-ce pas cela ?… Que dites-vous ?

Il la repousse.

MARINA.

— Je dis, monseigneur, que, si vous connaissiez ma race, — vous ne me feriez pas violence ainsi.


PÉRICLÈS.

Je le crois. — Tournez encore les yeux vers moi, je vous prie. — Vous ressemblez à quelqu’un qui… De quel pays êtes-vous ? — De cette rive-ci ?


MARINA.

Non, ni d’aucune rive. — Et pourtant j’ai été mise au monde mortellement, et ne suis pas — autre que je ne parais.


PÉRICLÈS.

— Je suis gros de douleur, et il faut que je me délivre par des larmes. — Ma femme chérie ressemblait à cette jeune fille, et telle — pourrait être ma fille aujourd’hui… Voilà bien le front carré de ma reine ! — sa taille exacte ! droite comme une baguette !… — Voilà bien sa voix argentine ! ses yeux, joyaux splendides, — dans leur riche écrin ! sa démarche de Junon ! — La voila bien, affamant les oreilles qu’elle rassasie et les rendant plus avides — à chaque mot qu’elle leur accorde… Où demeurez-vous ?


MARINA.

— Ici, où je ne suis qu’une étrangère : du pont — vous pouvez distinguer l’endroit.


PÉRICLÈS.

Où avez-vous vous été élevée ? — Et comment avez-vous acquis ces talents que — vous faites si richement valoir ?


MARINA.

Si je vous disais mon histoire, ~ elle vous ferait l’effet de ces fables dédaignées aussitôt que contées.


PÉRICLÈS.

Je t’en prie, parle ; — nulle fausseté ne peut venir de toi, car tu as l’air — modeste comme la justice, et tu sembles un palais — où doit trôner la vérité couronnée. Je te croirai ; — et je forcerai mes sens à ajouter foi à ton récit, — sur les points même qui sembleraient impossibles ; car tu ressembles — à quelqu’un que j’ai aimé vraiment. Quels étaient tes parents ? — Ne disais-tu pas, quand je t’ai repoussées — à première vue, que tu étais — d’une bonne famille ?


MARINA.

Je le disais en effet.


PÉRICLÈS.

— Raconte ta parenté… J’ai cru entendre dire — que tu avais été ballottée de souffrances en injures, — et que tes malheurs, pensais-tu, égaleraient les miens, — s’ils étaient mis en regard ?


MARINA.

C’est en effet quelque chose comme cela — que j’ai dit, et je n’ai rien dit que ma conviction — ne me certifiât probable.


PÉRICLÈS.

Dis ton histoire ; — si, bien considérée, elle contient la millième partie — de mes tribulations, c’est toi qui es l’homme, et, moi, — j’ai eu la sensibilité d’une fillette ; pourtant tu ressembles — à la Résignation contemplant les tombeaux des rois et désarmant — d’un sourire la calamité ! Quels étaient tes parents ? — Comment les as-tu perdus ? Ton nom, ma bonne vierge ? — Raconte, je t’en conjure ; viens, assieds-toi près de moi.


MARINA.

— Mon nom, seigneur, est Marina.


PÉRICLÈS.

Oh ! je suis joué ; — et tu es envoyée ici par quelque dieu courroucé — pour faire de moi la risée du monde.


MARINA.

Patience, bon seigneur, — ou je me tais.


PÉRICLÈS.

Oui, je serai patient ; — tu ne sais pas quel tressaillement tu me causes, — en te nommant Marina.


MARINA.

Le nom de Marina — m’a été donné par quelqu’un qui avait quelque pouvoir, — par mon père, un roi.


PÉRICLÈS.

Comment ! tu es fille de roi ! — et tu t’appelles Marina !


MARINA.

Vous avez dit que vous me croiriez ; — mais, pour ne plus troubler votre repos, — je vais en rester là.


PÉRICLÈS.

Mais êtes-vous de chair et de sang ? — Votre pouls bat-il ? n’êtes-vous pas une fée ? — une illusion ?… Allons ! parlez encore. Où êtes-vous née ? — Et pourquoi vous appelez-vous Marina ?


MARINA.

J’ai été appelée Marina, — parce que je suis née en mer.


PÉRICLÈS.

En mer !… Et quelle était ta mère ?


MARINA.

— Ma mère était la fille d’un roi, — qui est morte à la minute même où je suis née, — ainsi que ma bonne nourrice Lychorida me l’a souvent — raconté en pleurant.


PÉRICLÈS.

Oh ! arrête un peu !

À part.

— Voilà bien le plus étrange rêve dont jamais l’épais sommeil — ait leurré un triste insensé : cela ne peut être. — Ma fille est enterrée !

Haut.

Bien. Où avez-vous été élevée ? — J’écouterai votre histoire jusqu’au bout, — sans jamais vous interrompre.


MARINA.

— Vous aurez peine à me croire ; je ferais mieux de m’arrêter.


PÉRICLÈS.

— Je croirai, jusqu’à la dernière syllabe, — ce que vous direz. Pourtant, permettez : — comment êtes-vous venue dans ces parages ? où avez-vous été élevée ?


MARINA.

— Le roi, mon père, m’avait laissée à Tharse ; — là le cruel Cléon et sa méchante femme — cherchèrent à me mettre à mort ; ils décidèrent — un misérable à s’en charger ; au moment où celui-ci dégainait, — survint une bande de pirates qui me délivrèrent — et m’emmenèrent à Mitylène… Mais, mon bon seigneur, — que voulez-vous de moi ? Pourquoi pleurez-vous ? Peut-être — que vous me croyez coupable d’imposture ; non, sur ma foi ; — je suis la fille du roi Périclès, — si le bon roi Périclès existe.


PÉRICLÈS.

— Holà ! Hélicanus !


HÉLICANUS.

Mon gracieux seigneur appelle ?


PÉRICLÈS.

— Tu es un grave et noble conseiller, — fort sagace en général : dis-moi, si tu le peux, — ce qu’est ou ce que peut être cette fille — qui m’a fait ainsi pleurer ?


HÉLICANUS.

Je ne sais pas ; mais, — sire, voici le gouverneur de Mitylène — qui en fait un éloge bien exalté !


LYSIMAQUE.

Elle n’a jamais voulu dire — quelle est sa famille ; quand on le lui demandait, — elle restait silencieuse et pleurait.


PÉRICLÈS.

— Ô Hélicanus, vénérable seigneur, frappe-moi, — fais-moi une blessure, cause-moi une douleur immédiate ; — de peur que cet océan de joie qui m’inonde — ne déborde les rives de ma mortalité — et ne me noie dans les délices ! Oh ! viens ici, — toi qui rends la vie à qui te l’a donnée, — toi qui es née sur mer, ensevelie à Tharse, — et retrouvée en mer encore !… Ô Hélicanus, — tombe à genoux, et remercie les dieux sacrés par des actions de grâces aussi éclatantes — que la fondre qui nous menace. Voici Marina… — Quel était le nom de ta mère ? Dis-moi cela seulement ; — car la vérité ne saurait être trop confirmée, — bien que ton récit n’ait pas un moment éveillé mes doutes.


MARINA.

D’abord, seigneur, dites-moi, — quel est votre titre ?


PÉRICLÈS.

— Je suis Périclès de Tyr ; mais dis-moi maintenant, — toi qui jusqu’ici as été d’une exactitude divine, dis-moi le nom de ma reine noyée, et tu seras l’héritière de royaumes, — en ressuscitant Périclès ton père.


MARINA.

— N’ai-je donc plus, pour être votre fille, — qu’à dire : le nom de ma mère était Thaïsa ? — Thaïsa était ma mère ; et elle a fini — à la minute où je commençais.


PÉRICLÈS.

— Maintenant, sois bénie ; relève-toi ; tu es ma fille. — Donnez-moi de nouveaux vêtements. Mon enfant, Hélicanus ! — Elle n’est pas morte à Tharse, comme l’eût voulu — le sauvage Cléon ; elle te dira tout ; — et tu t’agenouilleras en la reconnaissant — pour ta princesse.

Montrant Lysimaque.

Qui est-ce ?


HÈLICANUS.

— Seigneur, c’est le gouverneur de Mitylène, — qui, apprenant votre état de mélancolie, — est venu pour vous voir.


PÉRICLÈS.

Je vous embrasse, seigneur… — Donnez-moi mes vêtements royaux ; je suis tout ébahi… — Ô cieux, bénissez ma fille ! Mais écoutons ! quelle est cette musique ?… — Expliquez à Hélicanus, ma Marina, expliquez-lui — de point en point, car il semble en douter encore, — combien il est sûr que vous êtes ma fille… Mais quelle est cette musique ?


HÉLICANUS.

— Monseigneur, je n’en entends aucune.


PÉRICLÈS.

Aucune ? — C’est la musique des sphères : écoutez, ma Marina.


LYSIMAQUE.

— Il ne serait pas bon de le contrarier ; cédons-lui.


PÉRICLÈS.

Les sons les plus exquis ! — Est-ce que vous n’entendez pas ?


LYSIMAQUE.

De la musique ? Monseigneur, j’entends…


PÉRICLÈS.

La plus céleste musique ; — elle me pénètre de ses harmonies, et une profonde somnolence — pèse sur mes paupières ; laissez-moi reposer.

Il s’endort.

LYSIMAQUE.

Un oreiller pour sa tête ! — Sur ce, laissons-le tous… Allons, mes compagnons, mes amis, — si l’événement répond à ma juste conjecture, — je me souviendrai de vous.

Lysimaque, Hélicanus, Marina et sa compagne s’éloignent.
Diane apparaît, comme en une vision, à Périclès endormi.

DIANE.

Mon temple est in Éphèse ; hâte-toi de t’y rendre,
Et offre un sacrifice sur mes autels.
Là, quand mes virginales prêtresses seront réunies.
En présence de tout le peuple assemblé,
Révèle comment tu as perdu ta femme sur mer ;
Appelle la pitié sur tes malheurs et sur ceux de la fille,
Et fais-en la vivante peinture.

Exécute mon ordre ; sinon tu vivras dans l’infortune ;
Obéis, et, par mon arc d’argent, tu seras heureux.
Éveille-toi, et dis ce que tu as rêvé.

Diane disparaît.

PÉRICLÈS

— Céleste Diane, déesse argentine, — je t’obéirai… Hélicanus !

Reviennent Hélicanus, Lysimaque et Marina.

HÉLICANUS.

Seigneur ?


PÉRICLÈS.

— J’avais l’intention d’aller à Tharse, pour y chàtier — l’inhospitalier Cléon ; mais j’ai — un autre devoir à remplir d’abord ; dirige sur Éphèse — notre voile gonflée ; je te dirai bientôt pourquoi…

À Lysimaque.

— Permettez-vous, seigneur, que nous nous ravitaillions sur votre côte, — et que nous achetions les provisions — nécessaires à notre voyage ?


LYSIMAQUE.

— De tout mon cœur, seigneur ; et, quand vous serez à terre, — j’aurai à mon tour une demande à vous adresser.


PÉRICLÈS.

Vous l’obtiendrez, — fût-ce l’autorisation de faire la cour à ma fille ; car il paraît — que vous avez agi noblement envers elle.


LYSIMAQUE.

Seigneur, prêtez-moi votre bras.


PÉRICLÈS.

Viens, ma Marina.

Tous sortent.
Entre Gower.

GOWER.

Maintenant notre sable est presque tout écoulé ;
Encore un peu, et tout sera fini.
Accordez-moi une dernière faveur,
(Car il faut que votre indulgence vienne à mon aide).
Veuillez vous figurer
Les fêtes, les joutes, les spectacles,
Les chants des ménestrels, les divertissements bruyants
Que le gouverneur a improvisés à Mitylène
En l’honneur du roi. Il a si bien réussi
Que la belle Marina lui a été promise
En mariage ; mais il doit attendre
Que Périclès ait offert le sacrifice
Ordonné par Diane ; le roi part.
Comblez, je vous prie. tout l’intervalle.
Les voiles gonflées ont la vitesse des ailes,
Et l’événement exauce tous les désirs.
Voici Éphèse ; regardez le temple,
Notre roi et toute sa compagnie.
S’il est arrivé aussi vite,
C’est à la faveur gracieuse de votre imagination.

Il sort.

SCÈNE XX

[Le temple de Diane à Éphèse.]
Thaïsa se tient près de l’autel, comme grande prêtresse ; de chaque côté de l’autel un certain nombre de vierges ; dans l’assistance, Cérimon et d’autres habitants d’Éphèse. Entrent Périclès, avec sa suite ; Lysimaque, Hélicanus, Marina et sa compagne.

PÉRICLÈS.

— Salut, Diane ! pour exécuter ton juste commandement ; — je confesse ici que je suis le roi de Tyr ; — chassé de mon pays par la terreur, j’ai épousé — à Pentapolis la belle Thaïsa. — Elle est morte sur mer en couches, après avoir mis au monde — une enfant, une fille, nommée Marina, qui, ô déesse, — porte encore ta livrée d’argent. Elle fut élevée — à Tharse par Cléon qui, quand elle eut quatorze ans, — voulut la faire périr ; mais son heureuse étoile — la mena à Mitylène ; un jour que nous naviguions — en vue de cette ville, la fortune la conduisit à notre bord, — où, grâce aux souvenirs les plus précis, elle — s’est fait reconnaître pour ma fille.


THAÏSA.

La voix et les traits !… — Vous êtes, vous êtes… Ô royal Périclès !

Elle s’évanouit.

PÉRICLÈS.

— Que veut dire cette femme ? Elle se meurt ! Au secours, messieurs !


CÈRIMON.

Noble seigneur, — si vous avez dit la vérité à l’autel de Diane, — voici votre femme.


PÉRICLÈS.

Non, vénérable interlocuteur ; — je l’ai jetée à la mer de mes deux bras.


CÈRIMON.

— Sur cette côte, je vous l’affirme.


PÉRICLÈS.

C’est trop certain.


CÈRIMON.

— Veillez sur cette dame ! Oh ! ce n’est qu’un excès de joie. — À l’aube d’une orageuse matinée, cette dame fut — jetée sur cette côte, j’ai ouvert le cercueil, et — j’y ai trouvé de riches joyaux ; je 1’ai rappelée à la vie, et placée — ici dans le temple de Diane.


PÉRICLÈS.

Pouvons-nous voir ces joyaux ?


CÊRIMON.

— Puissant seigneur, ils vont être portés chez moi, — où je vous invite à venir. Voyez ! Thaïsa est — revenue à elle.


THAÏSA.

Oh ! laissez-moi le voir ! — S’il ne m’est rien, mon caractère sacré, — loin d’écouter la voix des sens, — l’étouffera, en dépit de ma vue… Oh ! monseigneur, — n’êtes-vous pas Périclès ? Vous avez sa voix, — vous avez ses traits. N’avez-vous pas parlé d’une tempête, — d’une naissance, d’une mort ?


PÉRICLÈS.

C’est la voix de la morte, de Thaïsa !


THAÏSA.

— Je suis cette Thaïsa qu’on a supposée morte, — et noyée.


PÉRICLÈS.

— Immortelle Diane !


THAÏSA.

À présent je vous reconnais mieux… — Quand, les larmes aux yeux, nous quittâmes Pentapolis, — le roi, mon père, vous donna un anneau comme celui-là.

Elle lui montre une bague.

PÉRICLÈS.

— Celui-là, celui-là ! Assez, grands dieux ! votre bonté présente — me fait un jeu de mes misères passées. Par grâce, faites — qu’au contact de ses lèvres je me fonde — de bonheur et qu’on ne me voie plus. Oh ! viens, et que je t’ensevelisse — une seconde fois dans mes bras.


MARINA.

Mon cœur — bondit pour s’élancer dans le sein de ma mère.

Elle s’agenouille devant Thaïsa.

PÉRICLÈS.

— Vois qui s’agenouille là ! La chair de ta chair, Thaïsa, — celle que tu portas sur mer et que j’ai nommée Marina, — parce qu’elle y vint au monde.


THAÏSA.

Sois bénie, mon enfant !


HÉLICANUS.

— Salut, madame et ma reine !


THAÏSA.

Je ne vous connais pas.


PÉRICLÈS.

— Vous m’avez ouï dire que, quand je m’échappai de Tyr, — j’y laissai pour mon substitut un vieillard. — Vous rappelez-vous quel nom je lui donnais ? — Je vous l’ai souvent nommé.


THAÏSA.

Eh bien, c’était Hélicanus.


PÉRICLÈS.

Nouvelle confirmation. — Embrassez-le, chère Thaïsa ; c’est lui. — Maintenant il me tarde d’apprendre comment vous avez été trouvée, — comment on a pu vous sauver, et qui j’ai à remercier, — outre les dieux, pour ce grand miracle.


THAÏSA.

— Le seigneur Cérimon, sire ; lui, l’homme — par qui les dieux ont manifesté leur puissance, et qui peut — tout vous expliquer de point en point.


PÉRICLÈS.

Vénérable seigneur, — les dieux n’ont pas de ministre mortel — qui ressemble plus que vous à un dieu. Révélez-nous — comment cette reine morte revit.


CÉRIMON.

Je le ferai, monseigneur. — Mais veuillez d’abord venir avec moi dans ma maison ; — là vous sera montré tout ce qui a été trouvé près d’elle, — et je vous apprendrai comment elle a été placée dans ce temple, — sans omettre aucun détail nécessaire.


PÉRICLÈS.

Pure Diane ! — Je te bénis pour ta vision, et je t’offrirai — mes oblations nocturnes.

Montrant Lysimaque.

Thaïsa, — ce prince est le fiancé de votre fille, — et l’épousera à Pentapolis. Maintenant, — cette chevelure qui me fait paraître si farouche, — je vais la tailler, ma bien-aimée Marina ; — et cette barbe, que depuis quatorze ans n’a touchée aucun rasoir, — je vais l’embellir en l’honneur de tes noces.


THAÏSA.

— Le seigneur Cérimon a appris par des lettres dignes de foi — que mon père est mort, sire.


PÉRICLÈS.

— Que les cieux fassent de lui un astre ! C’est dans son royaume, ma reine, — que nous célébrerons leurs noces, et que nous-mêmes — nous finirons nos jours ; — notre gendre et notre fille régneront à Tyr. — Seigneur Cérimon, nous retardons le récit si impatiemment attendu — de ce qui vous reste à nous dire… Seigneur, ouvrez la marche.

Ils sortent.

ÉPILOGUE.

Entre Gower.

GOWER.

— Dans Antiochus et dans sa fille vous avez vu — la juste récompense d’une monstrueuse luxure ; — dans Périclès, sa femme et sa fille, — (assaillis par la fortune cruelle et acharnée), — la vertu préservée des violences terribles de la destruction, — guidée par le ciel, et enfin couronnée de joie. — Dans Hélicanus vous est apparue — la figure de la vertu, de la probité, de la loyauté ; — dans le vénérable Cérimon éclate — le mérite qui s’attache toujours à la charité savante. — Quant au criminel Cléon, et à sa femme, dès que la renommée — eut proclamé leur infâme action et la gloire — de Périclès, les citoyens ont été saisis de fureur — et ont incendié son palais où il a été brûlé avec les siens. — Ainsi les dieux ont manifesté leur volonté — de le punir d’un crime, non commis, mais prémédité. — Sur ce, comptant toujours sur votre indulgence, — nous vous souhaitons de nouvelles joies. Notre pièce finit là.

Il sort.
FIN DE PÉRICLÈS.