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Les Éditions G. Crès et Cie (p. 146-154).

L’art et le sport.

Le sport doit être envisagé comme producteur d’art et comme occasion d’art. Il produit de la beauté puisqu’il engendre l’athlète qui est de la sculpture vivante. Il est occasion de beauté par les édifices qu’on lui consacre, les spectacles, les fêtes qu’il provoque.

Athlètes et artistes.

L’art antique s’est servi de l’athlète avec abondance et perfection mais de l’athlète au repos. Il s’est abstenu de le reproduire au plein de son effort et a persévéré dans cette abstention d’une façon si obstinée qu’elle en est déconcertante. Pourquoi ?… L’effort athlétique contracte le visage de l’homme et l’enlaidit généralement ; la photographie instantanée ne laisse guère de doute sur ce point. Mais, outre qu’il existe certaines exceptions dont on aurait le droit de se prévaloir, cette laideur n’est point de celles qu’on se garde d’interpréter car elle est pleine de vie et de puissance. Si jadis l’artiste a considéré qu’elle déparait le corps dont il s’efforçait à modeler les lignes pures, son successeur n’est nullement tenu d’adopter les mêmes vues[1]. Et certainement, ce n’est pas à notre époque qui fuit le « classique » avec une terreur parfois comique que de pareils scrupules auraient cours. Il faut rechercher ailleurs la cause de l’inattention que l’artiste et l’athlète modernes se prêtent l’un à l’autre. Il faut la chercher dans l’absence de contact organisé entre eux et dans les préjugés dont le premier continue de s’embarrasser concernant le choix de ses sujets. À cette méfiance de la ligne qui, aujourd’hui, entrave si volontiers les envolées du peintre et du sculpteur se joint le penchant à traduire des impressions compliquées et inhabituelles, des rêves hésitants ou imprécis. Or l’athlète est la plus concrète des réalités ; chacun de ses mouvements s’affirme avec une netteté autour de laquelle le pinceau ni le ciseau ne sauraient biaiser ou s’attacher à créer du doute.

Mais d’une part, les événements contemporains tendent à rendre aux réalités le prestige qu’elles n’avaient plus et, de l’autre, le corps humain recèle tant de beauté que, malgré lui, l’artiste s’y laisse ramener lorsque des exemplaires parfaits lui sont présentés. Tout se réduit donc, en fin de compte, à une question de rencontre. Où se rencontrer ?… Les salles d’armes ou de boxe n’y étaient point propices, le gymnase guère davantage surtout alors que l’habitude y persistait de vêtements inutiles. Mais maintenant que nous avons le stade, il semble qu’il soit facile d’y inviter les artistes. Sans doute ne tarderont-ils point à en découvrir le chemin. Il serait quand même opportun de les y appeler et surtout d’y faciliter leurs études… de les encourager aussi. Pourquoi des expositions d’art sportif n’accompagneraient-elles pas les manifestations musculaires dont les athlètes, pendant l’entraînement, auraient servi de modèles ?…

Édifices et jardins.

Les Américains sont les premiers dans le monde moderne à s’être avisés que les lieux consacrés à la culture musculaire pussent, sans nuire aux exigences techniques se revêtir de quelque beauté. Ils n’y ont pas complètement réussi. Les architectes ont tant construit de gares de chemins de fer, d’hôtels des Postes et de Casinos qu’ils arrivent difficilement à s’échapper des silhouettes habituelles à ces monuments. Ils s’attardent à concevoir de grandes halles où ni l’esthétique ni la technique ne trouvent leur compte. Leur idée semble toujours de réunir le plus de sports possible sous les yeux du plus grand nombre possible de spectateurs. Mais ce n’est là qu’une préoccupation de festival pour ainsi parler. Le gymnase grec ou les thermes romains ne visaient point à remplacer le stade ou le cirque. Ce qu’il nous faudrait maintenant, ce sont des projets de clubs équestres, nautiques, gymniques… moitié à couvert, moitié à l’air libre avec la possibilité d’y adjoindre d’autres sports si le club étend son programme d’action : des sortes de petites cités d’athlétisme en pierre, en briques, en bois… en terrain plat ou en terrain accidenté : projets pratiques, variés en même temps qu’originaux et artistiques ; ou bien alors des parcs sportifs avec les édifices indispensables, ouverts à tous et destinés à la population tout entière. Cela n’empêchera pas par ci par là de présenter des plans d’« Olympies modernes[2] » lorsque les architectes se sentiront en veine d’en suggérer l’édification à quelque municipalité sans déficit ou à quelque milliardaire sans héritiers.

Décoration.

C’est un vaste sujet ; il a été traité ailleurs avec l’ampleur désirable[3]. Ici nous ne pouvons qu’en indiquer en passant les principales directives. Il existe bien des instruments de décoration ; ils se ramènent pourtant à ceux-ci : le drapeau, l’oriflamme, le pavois, la guirlande, le massif, l’écharpe, le velum, le trophée, le treillage, la frise… Il est difficile de sortir de là. Mais que n’existe-t-il pas de diversité dans la façon d’utiliser ces objets et quels effets différents sont produits selon que sont observées ou non les lois très simples qui en régissent l’emploi. On aurait tort d’y voir une question d’argent. On dépensera tout l’argent que l’on voudra ; si ces lois ont été méconnues, l’impression esthétique ne se produira pas. En général, c’est l’absence de proportion qui choque les regards. La proportion et la mesure devraient être partout ; elles risquent de n’être nulle part tant il est facile de les heurter. Elles gisent dans la rencontre de certaines lignes, dans le contraste de certaines couleurs ou le plan de certaines surfaces. Un rien suffit à les déplacer et les force à s’évanouir. Il est des règles générales comme celle-ci : que la décoration d’un monument ne doit jamais en épouser la silhouette[4] ; mais, en plus, il faut qu’un certain instinct aide à les bien appliquer. La façon de dresser et de draper une tribune, la forme à lui donner, l’accès à y ménager… tout détail a sa valeur et doit être examiné en confrontation avec les détails voisins. Ainsi seulement, et non par la richesse ou l’éclat des matériaux employés, arrive-t-on à composer des décorations eurythmiques.

Cortèges.

Rien de plus défectueux — et souvent ridicule — qu’un cortège moderne. Il lui manque à la fois l’aisance et la conviction individuelles, la concordance de l’ensemble et l’apport des accessoires, c’est-à-dire des costumes et du cadre. C’est là ce que possédaient les Anciens ; il serait puéril de s’imaginer qu’ils détinssent le secret d’une beauté perdue qui suffisait à rendre chacun de leurs gestes gracieux ou approprié ; ce sont là des mirages que le recul de l’histoire provoque et dont on doit se méfier. Ils atteignaient au résultat cherché par leur éducation première et aussi par l’observation de règles générales auxquelles nous sommes aptes à revenir sans trop de peine. La première était assurément de ne point abuser des cortèges et de ne les organiser que lorsqu’on était en mesure de leur assurer l’ampleur nécessaire. La seconde, d’en toujours approprier l’évolution au cadre dans lequel elle était appelée à se dérouler. Sans doute, il nous manque les portiques, les escaliers, les terrasses… mais qu’est-ce qui nous empêche de les rétablir ? L’architecte moderne a tout à fait perdu le sens de « l’utilisation des niveaux différents » mais il n’a pas besoin de remonter au Parthénon pour le retrouver ; Versailles le lui rendra. Cela ne suffirait pas d’ailleurs à assurer la perfection d’un cortège ; il faut, avant tout, que chacun de ceux qui le composent y sache jouer son rôle et, le sachant, prenne plaisir à le remplir. Aujourd’hui, en dehors des alignements militaires, nul ne sait marcher, se tenir, se grouper : la conscience de cette ignorance rend gauche. Quant au costume civil, il annihile d’avance toute possibilité de beauté : mais les vêtements de sport la restituent.

Harmonies.

La question de l’encadrement musical d’une manifestation musculaire ne se confond aucunement avec les problèmes que peut soulever l’organisation d’un festival de plein air. Il faut alors de puissants orchestres et de grandes masses chorales par la raison que la musique étant la seule raison d’être de telles réunions, doit concentrer sur elle toute l’attention et en elle toutes les énergies. Dans le premier cas, au contraire, elle n’est que l’ornement, le feston. Ce qui importe alors bien plus que la puissance des sons, c’est leur rythme. Évitez les rythmes guillerets, vulgaires ou simplement trop usagés. Le grave, le lent feront infiniment plus d’effet. Si vous avez des cuivres, éloignez-les de façon à en estomper les résonances agressives. Si vous n’avez qu’une poignée de chanteurs, rapprochez-les des spectateurs ; placez-les même au centre des tribunes, si nécessaire. À tout orphéon préférez toujours le chant choral. Si vous avez le moyen d’alterner le chant avec des sonneries de trompes de chasse lui répondant de loin, n’hésitez pas. C’est l’effet le plus eurythmique que vous puissiez attendre.

Distributions de prix.

Écueil fatal sur lequel il est si difficile de ne pas sombrer : cérémonie où le prestige manque généralement et où la vulgarité cherche toujours à s’introduire. Il y faut en tous cas le groupement des lauréats en costumes de sport formant tableau vivant, au centre. Mais si l’on veut qu’en face de leur groupe évocateur de jeunesse et d’aisance, ne détonne pas celui des « officiels » chargés de remettre les prix, la précaution à prendre serait de faire descendre — au lieu de monter — les premiers vers les seconds. L’aménagement d’un large demi-cercle au bas des tribunes permettrait d’agencer la chose. Encore conviendrait-il que des « maîtres de cérémonies » avisés et l’œil aux aguets surveillassent les mouvements d’un chacun. Que si l’autre formule prévaut, la plus grande minutie de détail s’imposera en ce qui concerne les gestes à accomplir et la disposition matérielle de l’estrade, et des marches y donnant accès[5]. L’éloquence est ici bien redoutable ; point de harangues vaudrait mieux ; s’il en faut une, qu’elle soit brève et unique.

La fête du 16 mai 1911.

En donnant cette fête nocturne en l’honneur des lauréats du concours d’architecture auquel nous avons fait allusion plus haut, le Comité International Olympique s’était proposé de montrer aux sociétés sportives par une sorte de leçon de choses, de quelles ressources elles disposent en un domaine dont elles-mêmes ne soupçonnent pas la richesse. Le cadre avait été choisi au centre du vieux Paris ; c’était la grande cour intérieure du Palais de la Sorbonne, dont la nuit vient accroître encore la prestigieuse beauté. Une société de gymnastique et une société d’escrime du quartier fournirent les acteurs et les figurants au nombre d’une centaine ; une société chorale, les chanteurs. Un petit orchestre professionnel se dissimula avec ces derniers derrière de grands massifs de verdure appuyés aux statues de Pasteur et de Victor Hugo. Les marches qui s’étendent entre ces statues délimitaient la scène ; au fond, le péristyle de la chapelle de Richelieu. Une rampe électrique et quelques foyers permettaient les jeux de lumière désirables. Dans la partie réservée au public et maintenue dans une ombre complète, de simples chaises de jardin. Sur la scène, ni décors ni accessoires ; les gymnastes dans leur tenue habituelle de travail, portant des torches et de grandes palmes alternées, dessinaient un demi-cercle autour de ceux de leurs camarades qui, presque nus, interprétaient un programme d’exercices très simples et très lents… Au cours de cette soirée dont le programme singulièrement varié ne peut être résumé ici, quelques gymnastes représentèrent la « moralité » écrite pour la circonstance par Maurice Pottecher et dans laquelle se trouvait encastrée une passe de lutte[6]. La foule s’écoula tandis que l’harmonie d’un chœur de Rameau montait vers la vieille façade historique sur laquelle des flammes de bengale jetaient des lueurs d’incendie. Pendant ces heures inoubliables, le maximum d’eurythmie avait été atteint avec le minimum de frais[7] et par les moyens les plus simples.

Sur l’évocation de cette vision de beauté sportive, nous terminerons ce bref aperçu des contacts possibles de l’art et du sport — et en même temps notre excursion à travers le domaine de la pédagogie sportive. Puissent de nombreux éducateurs y pénétrer et s’y établir. Ils trouveront là un solide levier pour travailler au bien de la jeunesse et la rendre — selon la formule par laquelle est proclamée la clôture solennelle des Jeux Olympiques — « toujours plus ardente, plus courageuse et plus pure ».

  1. Ceux, trop rares qui ont essayé de nos jours de traduire l’effort athlétique y ont parfois réussi. Tel le grand artiste belge Jacques de Lalaing dont les fameux Lutteurs à cheval ornent l’entrée du bois de la Cambre, à Bruxelles.
  2. Tel était précisément le sujet du concours d’architecture ouvert à Paris en 1911 par le Comité International Olympique et dont les lauréats furent MM. Monod et Laverrière architectes à Lausanne. Leur conception magnifique a été popularisée depuis par l’image.
  3. Voir Décorations, Pyrotechnie, Harmonies, Cortèges, essai de ruskinianisme sportif paru dans les numéros d’avril, mai, juillet, août et octobre 1911 de la Revue Olympique et ensuite en brochure.
  4. C’est ce qui rend si affreux les cordons de gaz qui suivent les corniches et l’angle des toitures ; par exemple, à Paris dans l’illumination des édifices publics.
  5. Les distributions de prix aux Jeux Olympiques ont toujours été mal réussies hormis celle de la ive Olympiade (Londres 1908), présidée par la reine Alexandra, fort bien conçue et réglée.
  6. Le Philosophe et les Athlètes. La pièce a été publiée en brochure. Elle est précédée d’une description de la fête. Un compte rendu plus complet a paru dans la Revue Olympique de juin 1911.
  7. Parmi les spectateurs enthousiasmés, plus d’un estima à environ 15.000 francs le coût de cette soirée. Le Comité, fidèle à la pensée qui l’avait guidé, en publia les dépenses qui ne se montaient pas même à 4.000 fr. Or parmi les 2.000 invités présents, pas un qui n’eut volontiers payé sa place.