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Ourashima/02

< Ourashima
Traduction par Takamatsu Yoshie.
P. Roger (p. 17-21).

AVANT-PROPOS



L’auteur de la pièce que nous avons l’honneur de présenter au public, M. Tsoubooutchi-Youzoo, est, au Japon, l’un des écrivains les plus célèbres dans l’histoire littéraire de ces cinquante dernières années.

Auteur d’œuvres fort estimées, il a exercé une influence considérable sur notre littérature contemporaine.

Ce dernier demi-siècle a été caractérisé par un effort continu pour adapter la littérature de l’Europe occidentale à la littérature japonaise.

De plus en plus, la littérature européenne avait conquis la faveur de notre public lettré, qui s’était promis de renouveler notre littérature nationale en s’inspirant des exemples de l’Occident.

M. Tsoubooutchi, l’auteur de la nouvelle pièce Ourashima, est l’un des hommes de lettres clairvoyants qui furent les promoteurs de ce mouvement littéraire, souvent comparé à la réforme romantique en France.

Contre les absurdités de la prétendue littérature qui régnait souverainement au Japon auparavant, il avait préconisé et proclamé le réalisme.

Un roman réaliste Tôsei-shosei-Kalagui (caractère des étudiants contemporains) qu’il fit paraître, fut le modèle du genre et donna l’essor au nouveau mouvement.

Ce roman provoqua dans la littérature japonaise une révolution analogue à celle que l’apparition du Cromwell de Victor Hugo avait provoquée dans la conception du théâtre en France. On peut même dire que les initiatives de M. Tsoubooutchi ont créé une démarcation encore plus nette entre les romans de l’époque antérieure et ceux de l’époque suivante.

L’apparition au Japon d’une foule d’admirateurs de Balzac, de Flaubert, de de Maupassant et de Zola, nous montre que le réalisme ou le naturalisme est arrivé à l’apogée de sa puissance dans la composition des romans de l’époque postérieure.

Les Japonais n’oublient pas que M. Tsoubooutchi fut le promoteur d’un mouvement littéraire aussi accentué.

Dès l’époque où il a commencé sa campagne, M. Tsoubooutchi, professeur à l’Université libre de Waseda, section des lettres, avait réuni autour de lui un nombre toujours croissant d’élèves zélés qui suivaient ses cours d’étude approfondie des œuvres de Shakespeare. Les conférences de M. Tsoubooutchi, grand amateur du théâtre japonais, sur Shakespeare étaient célèbres non seulement dans les milieux universitaires, mais encore dans toute la ville de Tôkyô.

De ses études sur Shakespeare est résultée une traduction de diverses œuvres de l’illustre dramaturge anglais, traduction qui est demeurée classique.

Les connaissances que M. Tsoubooutchi avait acquises dans la littérature étrangère et le goût qui l’y avait poussé lui ont inspiré le désir d’étendre ses efforts littéraires dans une autre direction, celle du théâtre, pour le réformer comme il avait su rénover le roman japonais.

Il choisit ses sujets de composition surtout aux époques riches en grands guerriers (du VIIIe au XVIIe siècles) et fit éditer une multitude de pièces historiques à l’instar des œuvres shakeapeariennes.

Cependant, il faut remarquer que, dans tous les pays du monde, rien n’est plus sourd que la porte du théâtre à une voix nouvelle qui se fait entendre : les pièces composées au prix de mille peines par notre auteur étaient restées négligées si longtemps et par tous, à l’exception d’une minorité de lecteurs qui avaient su les apprécier, que ce fut seulement une vingtaine d’années après leur édition qu’elles furent enfin mises au théâtre.

Les efforts de notre auteur dramatique ont pris encore une autre direction et se sont portés du côté chorégraphique. La pièce Enn-no-gyoja (l’Ermite), précédemment publiée en français, est l’un de ses essais dans cette voie.

La nouvelle pièce, Ourashima, présentée aujourd’hui aux lecteurs, en est aussi un.

D’après l’avis de M. Tsoubooutchi, que nous partageons d’ailleurs, les danses japonaises sont les plus artistiques du monde ; elles sont d’un ton distingué et fécondes en sens ; elles joignent la beauté plastique à la poésie symbolique ; elles appartiennent à un genre supérieur qui peut parfaitement, et d’une manière artistique, harmoniser les éléments de la musique et ceux de l’art dramatique.

Il faudrait donc cultiver davantage ce terrain et en développer les beautés caractéristiques.

Or, la récente tendance de nos auteurs étant de produire des pièces absurdes, qui sont nombreuses, et bon nombre de ces pièces ayant un arrangement de gestes et d’intonations qui laissent à désirer, M. Tsoubooutchi s’est mis résolument à concentrer ses efforts dans le développement des beautés caractéristiques qui sont la plus charmante des traditions du théâtre japonais.

Il a poussé le zèle professionnel au point de faire venir des acteurs et des musiciens dans sa famille et d’essayer même de former des acteurs pris parmi les membres de sa famille ou parmi ses parents.

C’était un événement tout à fait extraordinaire que cette initiative prise par lui au Japon, où les acteurs sont méprisés par la société.

La nouvelle pièce, Ourashima, une de celles qui ont vu le jour à la suite d’un travail si pénible, a été composée sur un sujet pris dans une vieille légende japonaise (dont l’origine semble étrangère) bien connue.

Elle a été jouée dans des réunions sérieuses par des groupes d’artistes et, à chacune de ses représentations, elle a fait les délices des amis des lettres.

Plus tard, M. Tsoubooutchi a fondé à ses frais une école dramatique et a fait jouer à plusieurs reprises, par son personnel enseignant et par ses élèves, des chefs-d’œuvre d’Europe et des pièces japonaises.

L’influence qu’il a ainsi exercée sur la réforme théâtrale, ou plutôt ses efforts persévérants pour cette réforme, continuent encore aujourd’hui, et le plus bel avenir est promis à son œuvre couronnée d’un résultat de jour en jour plus florissant.

M. Tsoubooutchi, qui a dépassé à peine la cinquantaine et qui, par son énergie, défie presque la jeunesse, nous promet encore maints autres chefs-d’œuvre.

Mais, de toutes ses productions déjà publiées, la nouvelle pièce, Ourashima, est l’une de celles qui, de l’avis unanime, sont considérées plus particulièrement comme des chefs-d’œuvre.

Nous ressentons un vif plaisir à voir cette pièce présentée au public français grâce à une traduction élégante et fidèle de M. Yoshiyé, professeur à l’Université libre de Waseda.

S. D.