Othon/Acte V

Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (Œuvres. Tome VIp. 641-657).


ACTE V


Scène première.

GALBA, CAMILLE, RUTILE, ALBIANE.

Galba.

Je vous le dis encor, redoutez ma vengeance,
Pour peu que vous soyez de son intelligence.
On ne pardonne point en matière d’État :
Plus on chérit la main, plus on hait l’attentat ;
Et lorsque la fureur va jusqu’au sacrilége,
Le sexe ni le sang n’ont point de privilége.


Camille.

Cet indigne soupçon seroit bientôt détruit,
Si vous voyiez du crime où doit aller le fruit.
Othon, qui pour Plautine au fond du cœur soupire,
Othon, qui me dédaigne à moins que de l’empire,
S’il en fait sa conquête, et vous peut détrôner,
Laquelle de nous deux voudra-t-il couronner ?
Pourrois-je de Pison conspirer la ruine,
Qui m’arrachant du trône y porteroit Plautine ?
Croyez mes intérêts, si vous doutez de moi ;
Et sur de tels garants, assuré de ma foi,
Tournez sur Vinius toute la défiance
Dont veut ternir ma gloire une injuste croyance.


Galba.

Vinius par son zèle est trop justifié.
Voyez ce qu’en un jour il m’a sacrifié :

Il m’offre Othon pour vous, qu’il souhaitoit pour gendre ;
Je le rends à sa fille, il aime à le reprendre ;
Je la veux pour Pison, mon vouloir est suivi ;
Je vous mets en sa place, et l’en trouve ravi ;
Son ami se révolte, il presse ma colère ;
Il donne à Martian Plautine à ma prière :
Et je soupçonnerois un crime dans les vœux
D’un homme qui s’attache à tout ce que je veux ?


Camille.

Qui veut également tout ce qu’on lui propose,
Dans le secret du cœur souvent veut autre chose ;
Et maître de son âme, il n’a point d’autre foi
Que celle qu’en soi-même il ne donne qu’à soi.


Galba.

Cet hymen toutefois est l’épreuve dernière
D’une foi toujours pure, inviolable, entière.


Camille.

Vous verrez à l’effet comment elle agira,
Seigneur, et comme enfin Plautine obéira.
Sûr de sa résistance, et se flattant peut-être
De voir bientôt ici son cher Othon le maître,
Dans l’état où pour vous il a mis l’avenir,
Il promet aisément plus qu’il ne veut tenir.


Galba.

Le devoir désunit l’amitié la plus forte,
Mais l’amour aisément sur ce devoir l’emporte ;
Et son feu, qui jamais ne s’éteint qu’à demi,
Intéresse une amante[1] autrement qu’un ami.
J’aperçois Vinius. Qu’on m’amène sa fille :
J’en punirai le crime en toute la famille,

Si jamais je puis voir par où n’en point douter ;
Mais aussi jusque-là j’aurois tort d’éclater.



Scène II

GALBA, CAMILLE, VINIUS, LACUS, ALBIANE.

Galba.

Je vois d’ailleurs Lacus[2]. Eh bien ! quelles nouvelles ?
Qu’apprenez-vous tous deux du camp de nos rebelles ?


Vinius.

Que ceux de la marine et les Illyriens
Se sont avec chaleur joints aux prétoriens,
Et que des bords du Nil les troupes rappelées
Seules par leurs fureurs ne sont point ébranlées[3].


Lacus.

Tous ces mutins ne sont que de simples soldats ;
Aucun des chefs ne trempe en leurs vains attentats[4] :
Ainsi ne craignez rien d’une masse d’armée
Où déjà la discorde est peut-être allumée.
Sitôt qu’on y saura que le peuple à grands cris
Veut que de ces complots[5] les auteurs soient proscrits,
Que du perfide Othon il demande la tête[6],
La consternation calmera la tempête ;
Et vous n’avez, Seigneur, qu’à vous y faire voir
Pour rendre d’un coup d’œil chacun à son devoir[7].


Galba.

Irons-nous, Vinius, hâter par ma présence
L’effet d’une si douce et si juste espérance ?


Vinius.

Ne hasardez, Seigneur, que dans l’extrémité,
Le redoutable effet de votre autorité.
Alors qu’il réussit, tout fait jour, tout lui cède ;
Mais aussi quand il manque, il n’est plus de remède.
Il faut, pour déployer le souverain pouvoir,
Sûreté toute entière, ou profond désespoir ;
Et nous ne sommes pas, Seigneur, à ne rien feindre,
En état d’oser tout, non plus que de tout craindre.
Si l’on court au grand crime avec avidité,
Laissez-en ralentir l’impétuosité :
D’elle-même elle avorte, et la peur des supplices
Arme contre le chef ses[8] plus zélés complices.
Un salutaire avis agit avec lenteur[9].


Lacus.

Un véritable prince agit avec hauteur :
Et je ne conçois point cet avis salutaire,
Quand on couronne Othon, de le regarder faire.
Si l’on court au grand crime avec avidité,
Il en faut réprimer l’impétuosité
Avant que les esprits, qu’un juste effroi balance,
S’y puissent enhardir sur notre nonchalance,
Et prennent le dessus de ces conseils prudents,
Dont on cherche l’effet quand il n’en est plus temps.


Vinius.

Vous détruirez toujours mes conseils par les vôtres :
Le seul ton de ma voix vous en inspire d’autres ;
Et tant que vous aurez ce rare et haut crédit,

Je n’aurai qu’à parler pour être contredit.
Pison, dont l’heureux choix est votre digne ouvrage,
Ne seroit que Pison s’il eût eu mon suffrage.
Vous n’avez soulevé Martian contre Othon
Que parce que ma bouche a proféré son nom ;
Et verriez comme un autre une preuve assez claire
De combien votre avis est le plus salutaire,
Si vous n’aviez fait vœu d’être jusqu’au trépas
L’ennemi des conseils que vous ne donnez pas.


Lacus.

Et vous l’ami d’Othon, c’est tout dire ; et peut-être
Qui le vouloit pour gendre et l’a choisi pour maître,
Ne fait encor de vœux[10] qu’en faveur de ce choix,
Pour l’avoir et pour maître et pour gendre à la fois[11].


Vinius.

J’étois l’ami d’Othon, et le tenois à gloire
Jusqu’à l’indignité d’une action si noire,
Que d’autres nommeront l’effet du désespoir
Où l’a, malgré mes soins, plongé votre pouvoir.
Je l’ai voulu pour gendre, et choisi pour l’empire ;
À l’un ni l’autre choix vous n’avez pu souscrire.
Par là de tout l’état le bonheur s’agrandit ;
Et vous voyez aussi comme il vous applaudit.


Galba.

Qu’un prince est malheureux quand de ceux qu’il écoute
Le zèle cherche à prendre une diverse route,
Et que l’attachement qu’ils ont au propre sens
Pousse jusqu’à l’aigreur des conseils différents !
Ne me trompé-je point ? et puis-je nommer zèle
Cette haine à tous deux obstinément fidèle,

Qui peut-être, en dépit des maux qu’elle prévoit,
Seule en mes intérêts se consulte et se croit ?
Faites mieux ; et croyez, en ce péril extrême,
Vous, que Lacus me sert, vous, que Vinius m’aime :
Ne haïssez qu’Othon, et songez qu’aujourd’hui
Vous n’avez à parler tous deux que contre lui.


Vinius.

J’ose donc vous redire, en serviteur sincère,
Qu’il fait mauvais pousser tant de gens en colère,
Qu’il faut donner aux bons, pour s’entre-soutenir,
Le temps de se remettre et de se réunir,
Et laisser aux méchants celui de reconnoître
Quelle est l’impiété de se prendre à son maître[12].
Pison peut cependant amuser leur fureur,
De vos ressentiments leur donner la terreur,
Y joindre avec adresse un espoir de clémence
Au moindre repentir d’une telle insolence[13] ;
Et s’il vous faut enfin aller à son secours,
Ce qu’on veut à présent on le pourra toujours.


Lacus.

J’en doute, et crois parler en serviteur sincère,
Moi qui n’ai point d’amis dans le parti contraire.
Attendrons-nous, seigneur, que Pison repoussé
Nous vienne ensevelir sous l’État renversé,
Qu’on descende en la place en bataille rangée,
Qu’on tienne en ce palais votre cour assiégée,
Que jusqu’au Capitole Othon aille à vos yeux
De l’empire usurpé rendre grâces aux Dieux[14],
Et que le front paré de votre diadème,

Ce traître trop heureux ordonne de vous-même ?
Allons, allons, Seigneur, les armes à la main,
Soutenir le sénat et le peuple romain ;
Cherchons aux yeux d’Othon un trépas à leur tête,
Pour lui plus odieux, et pour nous plus honnête[15] ;
Et par un noble effort allons lui témoigner…


Galba.

Eh bien ! ma nièce, eh bien ! est-il doux de régner ?
Est-il doux de tenir le timon d’un empire,
Pour en voir les soutiens toujours se contredire ?


Camille.

Plus on voit aux avis de contrariétés,
Plus à faire un bon choix on reçoit de clartés.
C’est ce que je dirois si je n’étois suspecte ;
Mais je suis à Pison, seigneur, et vous respecte,
Et ne puis toutefois retenir ces deux mots,
Que si l’on m’avait crue on seroit en repos.
Plautine qu’on amène aura même pensée :
D’une vive douleur elle paroît blessée…



Scène III

GALBA, CAMILLE, VINIUS, LACUS, PLAUTINE, RUTILE, ALBIANE.

Plautine.

Je ne m’en défends point, madame, Othon est mort ;
De quiconque entre ici c’est le commun rapport ;
Et son trépas pour vous n’aura pas tant de charmes,
Qu’à vos yeux comme aux miens il n’en coûte des larmes.


Galba.

Dit-elle vrai, Rutile, ou m’en flatté-je en vain ?


Rutile.

Seigneur, le bruit est grand, et l’auteur incertain.
Tous veulent qu’il soit mort, et c’est la voix publique ;
Mais comment et par qui, c’est ce qu’aucun n’explique[16].


Galba.

Allez, allez, Lacus, vous-même prendre soin
De nous en faire voir un assuré témoin,
Et si de ce grand coup l’auteur se peut connaître…



Scène IV

GALBA, VINIUS, LACUS, CAMILLE, PLAUTINE, MARTIAN, ATTICUS, RUTILE, ALBIANE.

Martian.

Qu’on ne le cherche plus, vous le voyez paroître,
Seigneur, c’est par sa main qu’un rebelle puni…


Galba.

Par celle d’Atticus ce grand trouble a fini[17] !


Atticus.

Mon zèle l’a poussée, et les Dieux l’ont conduite ;
Et c’est à vous, Seigneur, d’en arrêter la suite,
D’empêcher le désordre, et borner les rigueurs
Où contre des vaincus s’emportent des vainqueurs.


Galba.

Courons-y. Cependant consolez-vous, Plautine ;

Ne pensez qu’à l’époux que mon choix vous destine :
Vinius vous le donne, et vous l’accepterez,
Quand vos premiers soupirs seront évaporés.
C’est à vous, Martian, que je la laisse en garde.
Comme c’est votre main que son hymen regarde,
Ménagez son esprit, et ne l’aigrissez pas.
Vous pouvez, Vinius, ne suivre point mes pas ;
Et la vieille amitié, pour peu qu’il vous en reste…


Vinius.

Ah ! c’est une amitié, Seigneur, que je déteste.
Mon cœur est tout à vous, et n’a point eu d’amis
Qu’autant qu’on les a vus à vos ordres soumis.


Galba.

Suivez ; mais gardez-vous de trop de complaisance.


Camille.

L’entretien des amants hait toute autre présence,
Madame ; et je retourne en mon appartement
Rendre grâces aux dieux d’un tel événement.



Scène V

MARTIAN, PLAUTINE, ATTICUS, Soldats[18].

Plautine.

Allez-y renfermer des pleurs[19] qui vous échappent :
Les désastres d’Othon ainsi que moi vous frappent ;
Et si l’on avoit cru vos souhaits les plus doux,
Ce grand jour le verroit couronner avec vous.
Voilà, voilà le fruit de m’avoir trop aimée ;
Voilà quel est l’effet…


Martian.

Voilà quel est l’effet…Si votre âme enflammée…


Plautine.

Vil esclave, est-ce à toi de troubler ma douleur ?
Est-ce à toi de vouloir adoucir mon malheur,
À toi, de qui l’amour m’ose en offrir un pire ?


Martian.

Il est juste d’abord qu’un si grand cœur soupire ;
Mais il est juste aussi de ne pas trop pleurer
Une perte facile et prête à réparer.
Il est temps qu’un sujet à son prince fidèle
Remplisse heureusement la place d’un rebelle :
Un monarque le veut ; un père en est d’accord.
Vous devez pour tous deux vous faire un peu d’effort,
Et bannir de ce cœur la honteuse mémoire
D’un amour criminel qui souille votre gloire.


Plautine.

Lâche ! tu ne vaux pas que pour te démentir
Je daigne m’abaisser jusqu’à te repartir.
Tais-toi, laisse en repos une âme possédée
D’une plus agréable encor que triste idée :
N’interromps plus mes pleurs.


Martian.

N’interromps plus mes pleurs. Tournez vers moi les yeux :
Après la mort d’Othon, que pouvez-vous de mieux[20] ?


Plautine, cependant que deux soldats entrent et parlent à Atticus à l’oreille[21].

Quelque insolent espoir qu’ait ta folle arrogance,
Apprends que j’en saurai punir l’extravagance,
Et percer de ma main ou ton cœur ou le mien,
Plutôt que de souffrir cet infâme lien.

Connois-toi, si tu peux, ou connois-moi[22].


Atticus.

Connois-toi, si tu peux, ou connois-moi. De grâce,
Souffrez…


Plautine.

Souffrez… De me parler tu prends aussi l’audace,
Assassin d’un héros que je verrois sans toi
Donner des lois au monde, et les prendre de moi ?
Toi, dont la main sanglante au désespoir me livre ?


Atticus.

Si vous aimez Othon, Madame, il va revivre ;
Et vous verrez longtemps sa vie en sûreté,
S’il ne meurt que des coups dont je me suis vanté.


Plautine.

Othon vivroit encore ?


Atticus.

Othon vivrait encore ? Il triomphe, Madame ;
Et maître de l’État, comme vous de son âme,
Vous l’allez bientôt voir lui-même à vos genoux
Vous faire offre d’un sort qu’il n’aime que pour vous,
Et dont sa passion dédaigneroit la gloire,
Si vous ne vous faisiez le prix de sa victoire.
L’armée à son mérite enfin a fait raison ;
On porte devant lui la tête de Pison[23] ;
Et Camille tient mal ce qu’elle vient de dire,
Ou[24] rend grâces pour vous aux Dieux d’un autre empire,
Et fatigue le ciel par des vœux superflus
En faveur d’un parti qu’il ne regarde plus.


Martian.

Exécrable ! Ainsi donc ta promesse frivole…


Atticus.

Qui promet de trahir peut manquer de parole.
Si je n’eusse promis ce lâche assassinat,
Un autre par ton ordre eût commis l’attentat ;
Et tout ce que j’ai dit n’était qu’un stratagème
Pour livrer en ses mains Lacus et Galba même[25].
Galba n’a rien à craindre : on respecte son nom,
Et ce n’est que sous lui que veut régner Othon.
Quant à Lacus et toi, je vois peu d’apparence
Que vos jours à tous deux soient en même assurance,
Si ce n’est que Madame ait assez de bonté
Pour fléchir un vainqueur justement irrité.
Autour de ce palais nous avions deux cohortes,
Qui déjà pour Othon en ont saisi les portes ;
J’y commande, Madame ; et mon ordre aujourd’hui
Est de vous obéir, et m’assurer de lui.
Qu’on l’emmène, soldats ! il blesse ici la vue.


Martian.

Fut-il jamais disgrâce, ô Dieux ! plus imprévue ?


Plautine, seule[26].

Je me trouble, et ne sais par quel pressentiment
Mon cœur n’ose goûter ce bonheur pleinement :
Il semble avec chagrin se livrer à la joie ;
Et bien qu’en ses douceurs mon déplaisir se noie,
Je ne passe de l’une à l’autre extrémité
Qu’avec un reste obscur d’esprit inquiété.
Je sens[27]… Mais que me veut Flavie épouvantée ?



Scène VI

PAULINE, FLAVIE.

Flavie.

Vous dire que du ciel la colère irritée,
Ou plutôt du destin la jalouse fureur…


Plautine.

Auroient-ils mis Othon aux fers de l’Empereur ?
Et dans ce grand succès la fortune inconstante
Auroit-elle trompé notre plus douce attente ?


Flavie.

Othon est libre, il règne ; et toutefois, hélas !…


Plautine.

Seroit-il si blessé qu’on craignît son trépas ?


Flavie.

Non, partout à sa vue on a mis bas les armes ;
Mais enfin son bonheur vous va coûter des larmes.


Plautine.

Explique, explique donc ce que je dois pleurer.


Flavie.

Vous voyez que je tremble à vous le déclarer.


Plautine.

Le mal est-il si grand ?


Flavie.

Le mal est-il si grand ?D’un balcon, chez mon frère,
J’ai vu… Que ne peut-on, Madame, vous le taire ?
Ou qu’à voir ma douleur n’avez-vous deviné
Que Vinius…


Plautine.

Que Vinius… Eh bien ?


Flavie.

Que Vinius… Eh bien ?Vient d’être assassiné ?


Plautine.

Juste ciel !


Flavie.

Juste ciel ! De Lacus l’inimitié cruelle…


Plautine.

Ô d’un trouble inconnu présage trop fidèle !
Lacus…


Flavie.

Lacus… C’est de sa main que part ce coup fatal.
Tous deux près de Galba marchoient d’un pas égal,
Lorsque tournant ensemble à la première rue,
Ils découvrent Othon maître de l’avenue.
Cet effroi ne les fait reculer quelques pas
Que pour voir ce palais saisi par vos soldats ;
Et Lacus aussitôt étincelant de rage
De voir qu’Othon partout leur ferme le passage[28],
Lance sur Vinius un furieux regard,
L’approche sans parler, et tirant un poignard[29]


Plautine.

Le traître ! Hélas ! Flavie, où me vois-je réduite !


Flavie.

Vous m’entendez, Madame ; et je passe à la suite.
Ce lâche sur Galba portant même fureur :
« Mourez, Seigneur, dit-il, mais mourez empereur ;
Et recevez ce coup comme un dernier hommage
Que doit à votre gloire un généreux courage ».

Galba tombe[30] ; et ce monstre, enfin s’ouvrant le flanc,
Mêle un sang détestable à leur illustre sang[31].
En vain le triste Othon, à cet affreux spectacle,
Précipite ses pas pour y mettre un obstacle :
Tout ce que peut l’effort de ce cher conquérant,
C’est de verser des pleurs sur Vinius mourant,
De l’embrasser tout mort. Mais le voilà, Madame,
Qui vous fera mieux voir les troubles de son âme.



Scène VII

OTHON, PLAUTINE, FLAVIE.

Othon.

Madame, savez-vous les crimes de Lacus ?


Plautine.

J’apprends en ce moment que mon père n’est plus.
Fuyez, Seigneur, fuyez un objet de tristesse ;
D’un jour si beau pour vous goûtez mieux l’allégresse.
Vous êtes empereur, épargnez-vous l’ennui
De voir qu’un père…


Othon.

De voir qu’un père…Hélas ! je suis plus mort que lui ;
Et si votre bonté ne me rend une vie
Qu’en lui perçant le cœur un traître m’a ravie,
Je ne reviens ici qu’en malheureux amant,
Faire hommage à vos yeux de mon dernier moment.
Mon amour pour vous seule a cherché la victoire ;

Ce même amour sans vous n’en peut souffrir la gloire,
Et n’accepte le nom de maître des Romains,
Que pour mettre avec moi l’univers en vos mains.
C’est à vous d’ordonner ce qui lui reste à faire.


Plautine.

C’est à moi de gémir, et de pleurer mon père :
Non que je vous impute, en ma vive douleur,
Les crimes de Lacus et de notre malheur ;
Mais enfin…


Othon.

Mais enfin… Achevez, s’il se peut, en amante :
Nos feux…


Plautine.

Nos feux… Ne pressez point un trouble qui s’augmente.
Vous voyez mon devoir, et connoissez ma foi :
En ce funeste état répondez-vous pour moi.
Adieu, Seigneur.


Othon.

Adieu, Seigneur.De grâce, encore une parole,
Madame.



Scène VIII

OTHON, ALBIN.

Albin.

Madame. On vous attend, Seigneur, au Capitole[32] ;
Et le sénat en corps vient exprès d’y monter
Pour jurer sur vos lois aux yeux[33] de Jupiter.


Othon.

J’y cours ; mais quelque honneur, Albin, qu’on m’y destine,
Comme il n’auroit pour moi rien de doux sans Plautine,

Souffre[34] du moins que j’aille, en faveur de mon feu,
Prendre pour y courir son ordre ou son aveu,
Afin qu’à mon retour, l’âme un peu plus tranquille,
Je puisse faire effort à consoler Camille,
Et lui jurer moi-même, en ce malheureux jour,
Une amitié fidèle au défaut de l’amour.



  1. Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé « une amante » par « un amant. »
  2. Dans l’édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764) ce premier hémistiche fait encore partie de la scène i.
  3. Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxi.
  4. Voyez ibidem, chapitres xxvii et xxviii.
  5. Les éditions de 1682 et de 1692 portent : « ses complots, » pour « ces complots. »
  6. Universa jam plebs palatium implebat, mixtis servitiis, et dissono clamore cædem Othonis… poscentium. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxii.)
  7. Voyez ibidem, chapitre xxxiii.
  8. L’impression de 1692 a corrigé ses en les : « les plus zélés complices. »
  9. T. Vinius manendum intra domum… censebat ;… scelera impetu, bona consilia mora valescere. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxii.)
  10. Dans l’édition de Voltaire (1764) : « des vœux. »
  11. Repugnantem huic sententiæ Vinium Laco minaciter invasit, stimulante Icelo, privati odii pertinacia, in publicum exitium. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxiii.)
  12. Non eundum ad iratos… ; daret malorum pœnitentiæ, daret bonorum consensui spatium. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxii.)
  13. Voyez le discours de Pison aux soldats, dans les chapitres xxix et xxx du livre I des Histoires de Tacite.
  14. Non exspectandum ut, compositis castris, forum invadat, et prospectante Galba Capitolium adeat. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxiii.)
  15. Intuta quæ indecora ; vel, si cadere necesse sit, occurrendum discrimini. Id Othoni invidiosius, et ipsis honestum. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxiii.)
  16. Vix dum egresso Pisone, occisum in castris Othonem, vagus primum et incertus rumor ; mox, ut in magnis mendaciis, interfuisse se quidam, et vidisse affirmabant, credula fama inter gaudentes et incuriosos. Multi arbitrabantur compositum auctumque rumorem, mixits jam Othonianis, qui ad evocandum Galbam læta falso vulgaverint. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxiv.)
  17. Obvius in palatio Julius Atticus, speculator, cruentum gladium ostentans, occisum a se Othonem exclamavit. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxxv.)
  18. Le mot Soldats manque en cet endroit dans l’édition de Voltaire ([764). Voyez plus loin la note du vers 1708.
  19. On lit : « les pleurs, » dans l’édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
  20. Voltaire fait de ce qui suit la scène vi, avec ces personnages : PLAUTINE, MARTIAN, ATTICUS, deux Soldats.
  21. Dans Voltaire (1764) : et parlent bas à Atticus.
  22. Var. Connais-toi, si tu veux, ou connois-moi. (1665 et 66) — Dans l’édition de 1665, ce commencement du vers se trouve deux fois, la première fois avec la variante, la seconde fois conforme à notre texte.
  23. Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre xliv. Dans le récit de Tacite, la mort de Galba précède celle de Pison : voyez le chapitre xli.
  24. Les éditions de 1666, de 1668, de 1682 et de 1692 portent On, pour Ou.
  25. Ad evocandum Galbam. Voyez ci-dessus, p. 648, note 1.
  26. Le mot seule manque dans les éditions de 1665 et de 1666. Voltaire fait de ce couplet de Plautine la scène vii. Voyez ci-dessus, p. 650, note 1.
  27. L’édition de 1692 a remplacé : « Je sens… » par « Je suis… »
  28. Var. De voir qu’Othon partout lui ferme le passage. (1665-68)
  29. Vinius n’a pas été frappé par Lacus (Laco). Tacite raconte ainsi sa mort : Ante ædem divi Julii jacuit, primo ictu in poplitem, mox ab Julio Caro, legionario milite, utrumque latus transverberatus. (Histoires, livre I, chapitre xlii.) Du reste, comme le fait remarquer Corneille (voyez ci-dessus, p. 571, l’avis Au lecteur), le même historien prête à Lacus l’intention de faire tuer Vinius : Agitasse Luco, ignare Galba, de occidendo T. Vinio dicitur, sive ut pœna ejus animos militant mulceret, seu conscium Othonis credebat, ad postremum vel odio. (Chapitre xxxix.)
  30. Le meurtrier de Galba est resté inconnu, ou plutôt incertain : De percussore non satis constat : quidam Terentium evocatum, alii Lecanium, crebrior fama tradidit Camurium, quintæ decimæ legionis militem, impresso gladio, jugulum ejus hausisse. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xli.) — Lacus (Laco) ne se tua pas lui-même, mais fut percé par un soldat. Voyez ibidem, chapitre xlvi.
  31. On lit : « à cet illustre sang, » dans l’édition de 1692.
  32. Voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre xlvii.
  33. Les éditions de 1668 et de 1682 portent aux vœux pour aux yeux.
  34. Voltaire a substitué souffrez à souffre. Voyez plus haut, p. 580, note 1.