Othon/Acte IV

Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (Œuvres. Tome VIp. 625-640).
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ACTE IV


Scène première.

OTHON, PLAUTINE.

Plautine.

Que voulez-vous, seigneur, qu’enfin je vous conseille ?
Je sens un trouble égal d’une douleur pareille ;
Et mon cœur tout à vous n’est pas assez à soi
Pour trouver un remède aux maux que je prévoi :
Je ne sais que pleurer, je ne sais que vous plaindre.
Le seul choix de Pison nous donne tout à craindre :
Mon père vous a dit qu’il ne laisse à tous trois
Que l’espoir de mourir ensemble à notre choix ;
Et nous craignons de plus une amante irritée
D’une offre en moins d’un jour reçue et rétractée,
D’un hommage où la suite a si peu répondu,
Et d’un trône qu’en vain pour vous elle a perdu.
Pour vous avec ce trône elle était adorable,
Pour vous elle y renonce, et n’a plus rien d’aimable.
Où ne portera point un si juste courroux
La honte de se voir sans l’empire et sans vous ?
Honte d’autant plus grande et d’autant plus sensible,
Qu’elle s’y promettoit un retour infaillible,
Et que sa main par vous croyoit tôt regagner[1]
Ce que son cœur pour vous paroissoit dédaigner.


Othon.

Je n’ai donc qu’à mourir. Je l’ai voulu, Madame,
Quand je l’ai pu sans crime, en faveur de ma flamme ;
Et je le dois vouloir, quand votre arrêt cruel
Pour mourir justement m’a rendu criminel.
Vous m’avez commandé de m’offrir à Camille ;
Grâces à nos malheurs ce crime est inutile.
Je mourrai tout à vous ; et si pour obéir
J’ai paru mal aimer, j’ai semblé vous trahir,
Ma main, par ce même ordre à vos yeux enhardie,
Lavera dans mon sang ma fausse perfidie.
N’enviez pas, Madame, à mon sort inhumain
La gloire de finir du moins en vrai Romain,
Après qu’il vous a plu de me rendre incapable
Des douceurs de mourir en amant véritable.


Plautine.

Bien loin d’en condamner la noble passion,
J’y veux borner ma joie et mon ambition.
Pour de moindres malheurs[2] on renonce à la vie.
Soyez sûr de ma part de l’exemple d’Arrie[3] :
J’ai la main aussi ferme et le cœur aussi grand,
Et quand il le faudra, je sais comme on s’y prend.
Si vous daigniez, seigneur, jusque-là vous contraindre,
Peut-être espérerois-je en voyant tout à craindre.
Camille est irritée et se peut apaiser.


Othon.

Me condamneriez-vous, madame, à l’épouser ?


Plautine.

Que n’y puis-je moi-même opposer ma défense !

Mais si vos jours enfin n’ont point d’autre assurance,
S’il n’est point d’autre asile…


Othon.

S’il n’est point d’autre asile… Ah ! courons à la mort ;
Ou si pour l’éviter il faut nous faire effort,
Subissons de Lacus toute la tyrannie,
Avant que me soumettre à cette ignominie.
J’en saurai préférer les plus barbares coups
À l’affront de me voir sans l’empire et sans vous,
Aux hontes d’un hymen qui me rendrait infâme,
Puisqu’on fait pour Camille un crime de sa flamme,
Et qu’on lui vole un trône en haine d’une foi
Qu’a voulu son amour ne promettre qu’à moi.
Non que pour moi sans vous ce trône eût aucuns charmes :
Pour vous je le cherchois, mais non pas sans alarmes ;
Et si tantôt Galba ne m’eût point dédaigné,
J’aurois porté le sceptre, et vous auriez régné ;
Vos seules volontés, mes dignes souveraines,
D’un empire si vaste auroient tenu les rênes.
Vos lois…


Plautine.

Vos lois… C’est donc à moi de vous faire empereur.
Je l’ai pu : les moyens d’abord m’ont fait horreur ;
Mais je saurai la vaincre, et me donnant moi-même,
Vous assurer ensemble et vie et diadème,
Et réparer par là le crime d’un orgueil
Qui vous dérobe un trône, et vous ouvre un cercueil.
De Martian pour vous j’aurois eu le suffrage,
Si j’avois pu souffrir son insolent hommage.
Son amour…


Othon.

Son amour… Martian se connoîtroit si peu
Que d’oser…


Plautine.

Que d’oser… Il n’a pas encore éteint son feu ;
Et du choix de Pison quelles que soient les causes,
Je n’ai qu’à dire un mot pour brouiller bien des choses.


Othon.

Vous vous ravaleriez jusques à l’écouter ?


Plautine.

Pour vous j’irai, Seigneur, jusques à l’accepter.


Othon.

Consultez votre gloire, elle saura vous dire…


Plautine.

Qu’il est de mon devoir de vous rendre l’empire.


Othon.

Qu’un front encor marqué des fers qu’il a portés…


Plautine.

A droit de me charmer, s’il fait vos sûretés.


Othon.

En concevez-vous bien toute l’ignominie ?


Plautine.

Je n’en puis voir, Seigneur, à vous sauver la vie.


Othon.

L’épouser à ma vue ! et pour comble d’ennui…


Plautine.

Donnez-vous à Camille, ou je me donne à lui.


Othon.

Périssons, périssons, Madame, l’un pour l’autre,
Avec toute ma gloire, avec toute la vôtre.
Pour nous faire un trépas dont les dieux soient jaloux,
Rendez-vous toute à moi, comme moi tout à vous ;
Ou si pour conserver en vous tout ce que j’aime,
Mon malheur vous obstine à vous donner vous-même,
Du moins de votre gloire ayez un soin égal,
Et ne me préférez qu’un illustre rival.

J’en mourrai de douleur, mais je mourrois de rage[4],
Si vous me préfériez un reste d’esclavage.



Scène II

VINIUS, OTHON, PLAUTINE.

Othon.

Ah ! Seigneur, empêchez que Plautine…


Vinius.

Ah ! Seigneur, empêchez que Plautine…Seigneur,
Vous empêcherez tout, si vous avez du cœur.
Malgré de nos destins la rigueur importune,
Le ciel met en vos mains toute notre fortune.


Plautine.

Seigneur, que dites-vous ?


Vinius.

Seigneur, que dites-vous ?Ce que je viens de voir,
Que pour être empereur il n’a qu’à le vouloir.


Othon.

Ah ! Seigneur, plus d’empire, à moins qu’avec Plautine.


Vinius.

Saisissez-vous d’un trône où le ciel vous destine ;
Et pour choisir vous-même avec qui le remplir,
À vos heureux destins aidez à s’accomplir.
L’armée a vu Pison, mais avec un murmure
Qui semblait mal goûter ce qu’on vous fait d’injure[5].
Galba ne l’a produit qu’avec sévérité,
Sans faire aucun espoir de libéralité.
Il pouvait, sous l’appas[6] d’une feinte promesse,

Jeter dans les soldats un moment d’allégresse[7] ;
Mais il a mieux aimé hautement protester
Qu’il savoit les choisir, et non les acheter[8].
Ces hautes duretés, à contre-temps poussées,
Ont rappelé l’horreur des cruautés passées,
Lorsque d’Espagne à Rome il sema son chemin
De Romains immolés à son nouveau destin,
Et qu’ayant de leur sang souillé chaque contrée[9],
Par un nouveau carnage il y fit son entrée.
Aussi, durant le temps qu’a harangué Pison,
Ils ont de rang en rang fait courir votre nom.
Quatre des plus zélés sont venus me le dire,
Et m’ont promis pour vous les troupes et l’empire.
Courez donc à la place, où vous les trouverez ;
Suivez-les dans leur camp, et vous en assurez :
Un temps bien pris peut tout.


Othon.

Un temps bien pris peut tout. Si cet astre contraire
Qui m’a…


Vinius.

Qui m’a… Sans discourir, faites ce qu’il faut faire ;
Un moment de séjour peut tout déconcerter,
Et le moindre soupçon vous va faire arrêter.


Othon.

Avant que de partir souffrez que je proteste…


Vinius.

Partez ; en empereur vous nous direz le reste.



Scène III

VINIUS, PLAUTINE.

Vinius.

Ce n’est pas tout, ma fille, un bonheur plus certain,
Quoi qu’il puisse arriver, met l’empire en ta main.


Plautine.

Flatteriez-vous Othon d’une vaine chimère ?


Vinius.

Non : tout ce que j’ai dit n’est qu’un rapport sincère.
Je crois te voir régner avec ce cher Othon ;
Mais n’espère pas moins du côté de Pison :
Galba te donne à lui. Piqué contre Camille,
Dont l’amour a rendu son projet inutile,
Il veut que cet hymen, punissant ses refus,
Réunisse avec moi Martian et Lacus,
Et trompe heureusement les présages sinistres
De la division qu’il voit en ses ministres.
Ainsi des deux côtés on combattra pour toi.
Le plus heureux des chefs t’apportera sa foi.
Sans part à ses périls, tu l’auras à sa gloire,
Et verras à tes pieds l’une ou l’autre victoire.


Plautine.

Quoi ? mon cœur, par vous-même à ce héros donné,
Pourrait ne l’aimer plus s’il n’est point couronné ?
Et s’il faut qu’à Pison son mauvais sort nous livre,
Pour ce même Pison je pourrois vouloir vivre ?


Vinius.

Si nos communs souhaits ont un contraire effet,
Tu te peux faire encor l’effort que tu t’es fait ;

Et qui vient de donner Othon au diadème,
Pour régner à son tour peut se donner soi-même.


Plautine.

Si pour le couronner j’ai fait un noble effort,
Dois-je en faire un honteux pour jouir de sa mort ?
Je me privois de lui sans me vendre à personne,
Et vous voulez, Seigneur, que son trépas me donne,
Que mon cœur, entraîné par la splendeur du rang,
Vole après une main fumante de son sang ;
Et que de ses malheurs triomphante et ravie,
Je sois l’infâme prix d’avoir tranché sa vie !
Non, Seigneur : nous aurons même sort aujourd’hui ;
Vous me verrez régner ou périr avec lui :
Ce n’est qu’à l’un des deux que tout ce cœur aspire.


Vinius.

Que tu vois mal encor ce que c’est que l’empire !
Si deux jours seulement tu pouvois l’essayer,
Tu ne croirois jamais le pouvoir trop payer ;
Et tu verrois périr mille amants avec joie,
S’il falloit tout leur sang pour t’y faire une voie.
Aime Othon, si tu peux t’en faire un sûr appui ;
Mais s’il en est besoin, aime-toi plus que lui,
Et sans t’inquiéter où fondra la tempête,
Laisse aux Dieux à leur choix écraser une tête :
Prends le sceptre aux dépens de qui succombera,
Et règne sans scrupule avec qui régnera.


Plautine.

Que votre politique a d’étranges maximes !
Mon amour, s’il l’osoit, y trouveroit des crimes.
Je sais aimer, Seigneur, je sais garder ma foi,
Je sais pour un amant faire ce que je doi,
Je sais à son bonheur m’offrir en sacrifice,
Et je saurai mourir si je vois qu’il périsse ;
Mais je ne sais point l’art de forcer ma douleur

À pouvoir recueillir les fruits de son malheur.


Vinius.

Tiens pourtant l’âme prête à le mettre en usage ;
Change de sentiments, ou du moins de langage ;
Et pour mettre d’accord ta fortune et ton cœur,
Souhaite pour l’amant, et te garde au vainqueur.
Adieu : je vois entrer la princesse Camille.
Quelque trouble où tu sois, montre une âme tranquille,
Profite de sa faute, et tiens l’œil mieux ouvert
Au vif et doux éclat du trône qu’elle perd.



Scène IV

CAMILLE, PLAUTINE, ALBIANE.

Camille.

Agréerez-vous, madame, un fidèle service
Dont je viens faire hommage à mon impératrice ?


Plautine.

Je crois n’avoir pas droit de vous en empêcher ;
Mais ce n’est pas ici qu’il vous la faut chercher.


Camille.

Lorsque Galba vous donne à Pison pour épouse…


Plautine.

Il n’est pas encor temps de vous en voir jalouse.


Camille.

Si j’aimois toutefois ou l’empire ou Pison,
Je pourrois déjà l’être avec quelque raison.


Plautine.

Et si j’aimois, madame, ou Pison ou l’empire,
J’aurois quelque raison de ne m’en pas dédire ;
Mais votre exemple apprend aux cœurs comme le mien
Qu’un généreux mépris quelquefois leur sied bien.


Camille.

Quoi ? L’empire et Pison n’ont rien pour vous d’aimable ?


Plautine.

Ce que vous dédaignez, je le tiens méprisable ;
Ce qui plaît à vos yeux aux miens semble aussi doux :
Tant je trouve de gloire à me régler sur vous !


Camille.

Donc si j’aimois Othon…


Plautine.

Donc si j’aimois Othon… Je l’aimerois de même,
Si ma main avec moi donnoit le diadème.


Camille.

Ne peut-on sans le trône[10] être digne de lui ?


Plautine.

Je m’en rapporte à vous, qu’il aime d’aujourd’hui.


Camille.

Vous pouvez mieux qu’une autre[11] en dire des nouvelles,
Et comme vos ardeurs ont été mutuelles,
Votre exemple ne laisse à personne à douter
Qu’à moins de la couronne on peut le mériter.


Plautine.

Mon exemple ne laisse à douter à personne
Qu’il pourra vous quitter à moins de la couronne.


Camille.

Il a trouvé sans elle en vos yeux[12] tant d’appas…


Plautine.

Toutes les passions ne se ressemblent pas.


Camille.

En effet, vous avez un mérite si rare…


Plautine.

Mérite à part, l’amour est quelquefois bizarre ;
Selon l’objet divers le goût est différent :
Aux unes on se donne, aux autres on se vend.


Camille.

Qui connoissoit Othon pouvoit à la pareille
M’en donner en amie un avis à l’oreille.


Plautine.

Et qui l’estime assez pour l’élever si haut
Peut, quand il lui plaira, m’apprendre ce qu’il vaut ;
Afin que si mes feux ont ordre de renaître…


Camille.

J’en ai fait quelque estime avant que le connoître,
Et vous l’ai renvoyé dès que je l’ai connu.


Plautine.

Qui vient de votre part est toujours bienvenu :
J’accepte le présent, et crois pouvoir sans honte,
L’ayant de votre main, en tenir quelque conte[13].


Camille.

Pour vous rendre son âme il vous est venu voir ?


Plautine.

Pour négliger votre ordre il sait trop son devoir.


Camille.

Il vous a tôt quittée, et son ingratitude…


Plautine.

Vous met-elle, madame, en quelque inquiétude ?


Camille.

Non ; mais j’aime à savoir comment on m’obéit.


Plautine.

La curiosité quelquefois nous trahit ;
Et par un demi-mot que du cœur elle tire,
Souvent elle dit plus qu’elle ne pense dire.


Camille.

La mienne ne dit pas tout ce que vous pensez.


Plautine.

Sur tout ce que je pense elle s’explique assez.


Camille.

Souvent trop d’intérêt que l’amour force à prendre
Entend plus qu’on ne dit et qu’on ne doit entendre.
Si vous saviez quel est mon plus ardent desir…


Plautine.

D’Othon et de Pison je vous donne à choisir :
Mon peu d’ambition vous rend l’un avec joie ;
Et pour l’autre, s’il faut que je vous le renvoie,
Mon amour, je l’avoue, en pourra murmurer ;
Mais vous savez qu’au vôtre il aime à déférer.


Camille.

Je pourrai me passer de cette déférence.


Plautine.

Sans doute ; et toutefois, si j’en crois l’apparence…


Camille.

Brisons là : ce discours deviendroit ennuyeux.


Plautine.

Martian, que je vois, vous entretiendra mieux.
Agréez ma retraite, et souffrez que j’évite
Un esclave insolent de qui l’amour m’irrite.



Scène V

CAMILLE, MARTIAN, ALBIANE.

Camille.

À ce qu’elle me dit, Martian, vous l’aimez ?


Martian.

Malgré ses fiers mépris mes yeux en sont charmés.
Cependant pour l’empire, il est à vous encore :

Galba s’est laissé vaincre, et Pison vous adore.


Camille.

De votre haut crédit c’est donc un pur effet ?


Martian.

Ne désavouez point ce que mon zèle a fait.
Mes soins de l’empereur ont fléchi la colère,
Et renvoyé Plautine obéir chez son père.
Notre nouveau César la voulait épouser ;
Mais j’ai su le résoudre à s’en désabuser ;
Et Galba, que le sang presse pour sa famille,
Permet à Vinius de mettre ailleurs sa fille.
L’un vous rend la couronne, et l’autre tout son cœur.
Voyez mieux quelle en est la gloire et la douceur,
Quelle félicité vous vous étiez ôtée
Par une aversion un peu précipitée ;
Et pour vos intérêts daignez considérer…


Camille.

Je vois quelle est ma faute, et puis la réparer ;
Mais je veux, car jamais on ne m’a vue ingrate,
Que ma reconnoissance auparavant éclate,
Et n’accorderai rien qu’on ne vous fasse heureux.
Vous aimez, dites-vous, cet objet rigoureux,
Et Pison dans sa main ne verra point la mienne
Qu’il n’ait réduit Plautine à vous donner la sienne,
Si pourtant le mépris qu’elle fait de vos feux
Ne vous a pu contraindre à former d’autres vœux.


Martian.

Ah ! Madame, l’hymen a de si douces chaînes,
Qu’il lui faut peu de temps pour calmer bien des haines ;
Et du moins mon bonheur sauroit avec éclat
Vous venger de Plautine et punir un ingrat.


Camille.

Je l’avois préféré, cet ingrat, à l’empire ;
Je l’ai dit, et trop haut pour m’en pouvoir dédire ;

Et l’amour, qui m’apprend le foible des amants,
Unit vos plus doux vœux[14] à mes ressentiments,
Pour me faire ébaucher ma vengeance en Plautine,
Et l’achever bientôt par sa propre ruine.


Martian.

Ah ! si vous la voulez, je sais des bras tous prêts[15] ;
Et j’ai tant de chaleur pour tous vos intérêts…


Camille.

Ah ! que c’est me donner une sensible joie !
Ces bras que vous m’offrez, faites que je les voie,
Que je leur donne l’ordre et prescrive le temps.
Je veux qu’aux yeux d’Othon vos desirs soient contents,
Que lui-même il ait vu l’hymen de sa maîtresse
Livrer entre vos bras l’objet de sa tendresse,
Qu’il ait ce désespoir avant que de mourir :
Après, à son trépas vous me verrez courir.
Jusque-là gardez-vous de rien faire entreprendre.
Du pouvoir qu’on me rend vous devez tout attendre.
Allez vous préparer à ces heureux moments ;
Mais n’exécutez rien sans mes commandements.



Scène VI

CAMILLE, ALBIANE.

Albiane.

Vous voulez perdre Othon ! vous le pouvez, Madame !


Camille.

Que tu pénètres mal dans le fond de mon âme !
De son lâche rival voyant le noir projet,
J’ai su par cette adresse en arrêter l’effet,

M’en rendre la maîtresse ; et je serai ravie
S’il peut savoir les soins que je prends de sa vie.
Va me chercher ton frère, et fais que de ma part
Il apprenne par lui ce qu’il court de hasard,
À quoi va l’exposer son aveugle conduite,
Et qu’il n’est plus pour lui de salut qu’en la fuite.
C’est tout ce qu’à l’amour peut souffrir mon courroux.


Albiane.

Du courroux à l’amour le retour seroit doux.



Scène VII

CAMILLE, RUTILE, ALBIANE.

Rutile.

Ah ! Madame, apprenez quel malheur nous menace.
Quinze ou vingt révoltés au milieu de la place
Viennent de proclamer Othon pour empereur.


Camille.

Et de leur insolence Othon n’a point d’horreur,
Lui qui sait qu’aussitôt ces tumultes avortent ?


Rutile.

Ils le mènent au camp, ou plutôt ils l’y portent[16] :
Et ce qu’on voit de peuple autour d’eux s’amasser
Frémit de leur audace, et les laisse passer.


Camille.

L’Empereur le sait-il ?


Rutile.

L’Empereur le sait-il ?Oui, Madame : il vous mande ;
Et pour un prompt remède à ce qu’on appréhende,

Pison de ces mutins va courir sur les pas,
Avec ce qu’on pourra lui trouver de soldats.


Camille.

Puisque Othon veut périr, consentons qu’il périsse ;
Allons presser Galba pour son juste supplice.
Du courroux à l’amour si le retour est doux,
On repasse aisément de l’amour au courroux[17].


FIN DU QUATRIÈME ACTE.



  1. Var. Et que sa main par vous croyoit trop regagner. (1665 et 66)
  2. L’édition de 1682 donne seule : « Pour des moindres malheurs. » Voyez plus haut le vers 487 et la note qui s’y rapporte.
  3. On sait qu’Arrie, femme de Cécina Pétus, complice de Scribonius qui avait conspiré contre Claude, se frappa d’un poignard, et le tendit ensuite à son mari, en lui disant : « Pétus, cela ne fait point de mal. » Voyez Pline le jeune, livre III, lettre xvi.
  4. On lit : « mais j’en mourrois de rage, » dans l’édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
  5. Var. Qui sembloit mal goûter ce qu’on nous fait d’injure. (1665 et 66)
  6. Voyez tome I, p. 148, note 3.
  7. Nec ullum orationi aut lenocinium addit, aut pretium. Tribuni tamen, centurionesque, et proximi militum, grata auditu respondent ; per cæteros mœstitia ac silentium… Constat potuisse conciliari animes quantulacumque parci senis liberalitate ; nocuit antiquus rigor, et nimia severitas, cui jam pares non sumus. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xviii.) Ces derniers mots : nimia severitas, cui jam pares non sumus, sont traduits par le vers 1265 :
    Ces hautes duretés, à contre-temps poussées.
  8. Accessit Galbæ vox pro republica honesta, ipsi anceps : « legi a se militem, non emi. » (Tacite, Histoires, livre I, chapitre v.)
  9. Voyez ci-dessus, p. 577, note 3 ; et pour le vers suivant, Tacite, Histoires, livre I, chapitre vi.
  10. L’édition de 1692 a changé sans le trône en sans un trône.
  11. On lit : « mieux qu’un autre, » dans l’édition de 1682. Voyez tome I, p. 228, note 3-a.
  12. L’édition de 1682 donne seule : « à vos yeux, » pour « en vos yeux. »
  13. Voyez tome I, p. 150, note 1.
  14. On lit : « mes plus doux vœux, » dans l’édition de 1692.
  15. Thomas Corneille (1692) a mis tout prêts ; Voltaire (1764) a gardé l’orthographe des anciennes éditions : « tous prêts. »
  16. Per tiberianam domum in Velabrum, inde ad miliarium aureum, sub ædem Saturni, pergit (Otho). Ibi tres et viginti speculatores consalulatum imperatorem, ac paucitate salutantium trepidum, et sellæ festinanter impositum, strictis mucronibus rapiunt. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xxvii.)
  17. L’édition de 1682 donne, par une faute évidente, en courroux, pour au courroux.