Orgueil et Prévention (1822, ré-édition 1966)/22

Traduction par Eloïse Perks.
Librairie commerciale et artistique (p. 131-136).

chapitre 22


Les Bennet furent engagés à dîner chez les Lucas, et durant la meilleure partie du jour, Mlle Lucas eut encore la complaisance d’écouter M. Colins ; Élisabeth saisit l’occasion de l’en remercier : « Cela le met en bonne humeur, dit-elle, je vous suis vraiment obligée. » Charlotte assura son amie que le plaisir d’être utile la dédommageait bien du sacrifice de son temps. Ce procédé était des plus aimables, mais la bonté de Charlotte allait au-delà de ce qu’Élisabeth pouvait imaginer, ne tendant à rien de moins qu’à la préserver pour jamais de tout retour de la tendresse de M. Colins, en se l’attirant à elle-même ; tel était le plan de Mlle Lucas, et le soir, lorsqu’ils se quittèrent, les apparences étaient si favorables qu’elle se serait crue assurée du succès, si le départ de M. Colins n’eût été si proche ; mais en cela elle ne rendait point justice au caractère indépendant de M. Colins, car celui-ci, le lendemain, s’esquiva fort doucement de Longbourn et vint à Lucas-Lodge se jeter à ses genoux ; il eut soin d’éviter les regards de ses cousines, dans la croyance que si elles le voyaient sortir, elles devineraient aisément le motif de sa promenade ; et il n’eût voulu, pour rien au monde, que cette démarche fût connue avant le succès, quoiqu’il en fût presque assuré, et avec raison, Charlotte l’ayant passablement encouragé ; mais l’aventure du mercredi le rendait tant soit peu défiant. Sa réception cependant fut des plus flatteuses. Mlle Lucas l’aperçut comme il s’avançait vers la maison, et se hâta d’aller, comme par hasard, à sa rencontre dans l’avenue. Mais elle ne s’attendait pas encore à toute la tendresse et à toute l’éloquence qu’elle allait rencontrer.

Dans un aussi court intervalle que le permirent les longues phrases de M. Colins, tout fut décidé entre eux à leur mutuelle satisfaction ; et lorsqu’ils entrèrent dans la maison, déjà il la priait de nommer le jour qui devait le rendre le plus heureux des mortels ; et, bien qu’une telle demande ne pût être écoutée en ce moment. Charlotte était loin de la lui vouloir refuser par caprice. Comment une femme sensée eût-elle pu trouver le moindre plaisir à se voir courtisée par un être aussi stupide ? Et le désir de trouver un établissement honnête, ayant seul engagé Mlle Lucas à accepter sa main, peu lui importait d’obtenir cet établissement, alors ou dans quelques mois.

Le consentement de sir William et de lady Lucas, fut sur-le-champ demandé : ils l’accordèrent avec joie. La situation de M. Colins rendait ce mariage très avantageux pour leur fille, à laquelle ils ne pouvaient donner que peu de bien, et ses espérances d’ailleurs étaient fort belles. Lady Lucas se mit à calculer, avec un intérêt tout particulier, combien d’années M. Bennet pourrait encore vivre ; et sir William remarqua d’un air important, que lorsque M. et Mme Colins seraient possesseurs de la terre de Longbourn, il faudrait nécessairement qu’ils se fissent présenter à la cour. Ce mariage, en un mot, comblait de joie toute la famille. Les jeunes sœurs eurent l’espoir d’être présentées dans le monde un ou deux ans plus tôt qu’elles n’avaient jusqu’alors osé l’espérer, et les frères étaient délivrés de la crainte de voir Charlotte vieille fille. Charlotte elle-même était passablement tranquille, elle avait atteint son but, et pouvait à loisir se rendre compte du succès de ses soins et de l’avenir qui l’attendait : ses réflexions en général furent assez satisfaisantes. M. Colins, il est vrai, n’avait ni bon sens, ni esprit ; sa personne était fade, sa conversation plate, son attachement pour elle sans doute imaginaire, mais c’était un mari ! Et sans avoir d’ailleurs une trop haute opinion des hommes, ni du mariage, elle songeait à s’établir, c’était le seul parti honorable pour une fille bien née, mais peu riche, et quelque incertain qu’on fût d’y trouver le bonheur, c’était le meilleur préservatif contre le besoin ; à l’âge de vingt-sept ans, et n’ayant jamais été belle, elle sentait tout le prix d’une pareille rencontre. La circonstance la moins agréable dans cette affaire, c’était la surprise qu’elle causerait à Élisabeth Bennet, à l’amitié de laquelle elle tenait beaucoup : « Élisabeth, se disait-elle, me blâmera sans doute » ; et, bien que sa résolution ne pût être ébranlée, elle était affligée de ne pouvoir espérer l’approbation de son amie ; elle résolut donc de lui apprendre elle-même cette nouvelle, et, dans cette intention, dit à M. Colins, lorsqu’il retourna dîner chez Mme Bennet, de ne point parler à la famille de ce qui venait de se passer. Une promesse d’être discret fut faite sans peine ; la garder était chose un peu plus difficile, car la curiosité qu’avait excitée son absence, éclata dès qu’il fut de retour, par des questions si directes, qu’il lui fallut quelque adresse pour les éluder, et sa discrétion était d’autant plus méritoire, qu’il avait un désir extrême de publier l’heureux succès de ses amours.

Comme il partait le jour suivant de trop grand matin pour pouvoir parler à personne de la famille, la cérémonie de l’adieu se fit au moment où ces dames allaient se retirer pour la nuit, et Mme Bennet, avec politesse et cordialité l’assura du plaisir qu’elle aurait toujours à le revoir à Longbourn.

« Cette invitation, madame, m’est d’un prix inestimable, répondit-il, et connaissant votre bonté, c’est à quoi je m’attendais : soyez assurée que j’en profiterai aussitôt qu’il me sera possible. »

L’étonnement fut général et M. Bennet qui ne se souciait nullement d’un si prompt retour, dit avec vivacité :

« Mais, mon cher monsieur, ne craignez-vous point en vous absentant ainsi d’offenser lady Catherine, il vaut mille fois mieux négliger vos parents que de vous exposer au blâme de votre patronne.

— En vérité, monsieur, le tendre intérêt que vous prenez à moi mérite toute ma reconnaissance, répondit M. Colins ; mais soyez assuré que je ne ferai point une démarche si importante sans le consentement de cette noble dame.

— Vous ne sauriez être trop sur vos gardes, car la satisfaction de lady Catherine doit être votre unique affaire, et si vous croyez lui déplaire en revenant ici, ce qui me semble assez probable, restez, croyez-moi, tranquillement chez vous ; nous ne nous en fâcherons point, je vous assure.

— Monsieur, je sens comme je le dois cette preuve de votre amitié, et je vous promets qu’à peine arrivé à Hunsford, je vous en témoignerai par écrit ma vive reconnaissance, n’oubliant pas aussi de vous rendre mes très humbles grâces de toutes les bontés dont vous m’avez comblé durant mon séjour dans Herfordshire ; quant à mes charmantes cousines, bien que j’espère ne point être longtemps sans les revoir, je veux aujourd’hui leur souhaiter bonheur et santé, sans même excepter ma cousine Élisabeth. »

Ces dames lui répondirent très poliment et se retirèrent tout étonnées des projets d’un si prompt retour. Mme Bennet pensait avec plaisir, que peut-être il comptait offrir ses vœux à l’une de ses plus jeunes filles, et Mary se fut aisément décidée à les agréer ; en effet, Mary admirait beaucoup ses talents, vantait la solidité de son esprit, et quoique assurément moins savant qu’elle, ne pouvait-il pas faire de rapides progrès, ayant pour l’encourager à l’étude un exemple tel que le sien ? Le lendemain vit s’évanouir tous ces beaux projets ; Mlle Lucas vint à Longbourn aussitôt après le déjeuner, et dans un entretien particulier avec Élisabeth raconta l’événement de la veille.

La pensée que M. Colins pourrait se croire amoureux de Charlotte, s’était ces deux derniers jours plus d’une fois présentée à Élisabeth, mais que Charlotte le pût encourager, lui semblait aussi impossible que de l’encourager elle-même, et sa surprise fut telle qu’elle ne put d’abord la cacher et elle s’écria :

« Promise à M. Colins ! ma chère Charlotte, cela est impossible ! »

L’air tranquille dont Mlle Lucas avait fait son récit, ne put tenir contre un reproche si direct, bien qu’elle ne se fût attendue à rien de moins ; mais aussitôt, se remettant, elle reprit avec assurance.

« Pourquoi cette surprise, chère Élisabeth ? Croyez-vous impossible que M. Colins se fasse estimer d’aucune femme, parce qu’il n’a pas eu le bonheur de réussir près de vous ? »

Mais Élisabeth revenant de son premier trouble fit un effort sur elle-même, et l’assura avec calme que l’espoir de l’avoir pour parente lui était fort agréable, et qu’elle lui souhaitait le bonheur le plus parfait.

« Je vois votre pensée, repartit Charlotte, vous devez être surprise et très surprise, en vous rappelant qu’il y a deux jours, c’était vous que M. Colins voulait épouser… Mais lorsque à votre aise vous y aurez réfléchi, ma conduite ne vous paraîtra pas si extraordinaire. Je ne suis point romanesque, vous le savez, je ne l’ai même jamais été : je n’ambitionne qu’un ménage aisé, un chez moi ; et considérant la bonne réputation de M. Colins, ses liaisons et son état, je crois que mes espérances de bonheur sont tout aussi fondées que celles de la plupart des gens qui se marient.

— Sans doute, répondit Élisabeth ; et après un silence embarrassant pour toutes deux, elles allèrent rejoindre le reste de la famille ; Charlotte ne demeura que peu d’instants, et Élisabeth eut alors le loisir de réfléchir à ce qu’elle venait d’apprendre. Que M. Colins dans l’espace de trois jours eût fait deux offres de mariage, cela lui paraissait, il est vrai, une chose bizarre, mais que ses offres fussent acceptées c’était ce qu’elle ne pouvait comprendre ; plus d’une fois elle s’était aperçue que les idées de Charlotte sur le mariage différaient des siennes, mais elle n’aurait jamais imaginé que dans l’occasion, Charlotte eût sacrifié son bonheur intérieur aux avantages de la fortune. Charlotte, la femme de M. Colins, était pour elle une pensée humiliante, et le chagrin de voir une amie se dégrader et perdre dans son estime, s’accroissait encore par l’affligeante conviction, qu’il était impossible que cette même amie pût trouver quelque bonheur dans le sort qu’elle avait choisi.