Orgueil et Préjugé (Paschoud)/4/3

Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (4p. 30-43).

CHAPITRE III.

Le jour des noces de Lydie arriva ; Jane et Elisabeth eurent plus d’émotion qu’elle n’en avoit sûrement elle-même. On envoya la voiture chercher les époux à Londres. Ils arrivèrent au moment du dîner. Les deux Miss Bennet redoutoient beaucoup ce premier moment ; Jane surtout, qui prêtoit à Lydie tous les sentimens qu’elle auroit eus à sa place, souffroit de tout ce qu’elle croyoit que sa sœur devoit éprouver.

La famille étoit rassemblée dans le salon pour les recevoir. La joie brilla sur la figure de Mistriss Bennet au moment où l’on entendit la voiture ; son mari avoit l’air fort sérieux, et ses filles étoient inquiètes et émues.

La voix de Lydie se fit entendre dans le vestibule ; elle poussa la porte avec force et s’élança dans le salon ; sa mère l’embrassa avec transport, donna la main avec le sourire du bonheur à Wikam qui suivoit sa femme, et leur souhaita à tous deux joie et prospérité avec une gaieté qui prouvoit qu’elle n’avoit aucun doute sur leur félicité future.

La réception que leur fit Mr. Bennet, vers lequel ils se tournèrent alors, ne fut pas tout-à-fait si cordiale ; sa contenance devint encore plus sévère, et il ouvrit à peine la bouche. L’assurance du jeune couple étoit faite pour le provoquer. Elisabeth en étoit révoltée, et Miss Bennet elle-même en fut affligée. Lydie étoit toujours la même, sans honte, sans timidité, étourdie, bruyante, sans aucune défiance ; elle alloit d’une sœur à l’autre, leur demandant des complimens de félicitation ; et lorsqu’enfin ils furent tous assis, elle regarda avec curiosité autour de la chambre, et observa, en riant, qu’il y avoit bien long-temps qu’elle ne s’y étoit trouvée.

Wikam n’étoit pas plus embarrassé qu’elle ; mais ses manières avoient quelque chose de si aimable, de si séduisant, que si son caractère et sa conduite eussent été sans reproches, son air de bonheur et d’aisance les eût tous charmés. Elisabeth ne lui croyoit pas tant d’impudence ; elle rougit, Jane rougit aussi, mais ceux qui causoient leur confusion ne changèrent pas de couleur un seul instant. La conversation ne languissoit point, Lydie et sa mère ne pouvoient parler assez vite ; et Wikam, qui se trouvoit à côté d’Elisabeth, lui demanda des nouvelles de tout le voisinage avec tant de gaieté, qu’elle se sentit incapable de l’égaler dans ses réponses. Les deux époux paroissoient avoir la plus heureuse mémoire du monde, ils ne se rappeloient avec chagrin de rien de ce qui s’étoit passé. Lydie amena volontairement la conversation sur des sujets que ses sœurs, par égard pour elle, n’auroient pas abordé pour rien au monde.

— Quand je pense qu’il y a trois mois que je suis partie ! s’écrioit-elle ; j’avoue qu’il me semble qu’il n’y a pas quinze jours, et cependant que de choses se sont passées pendant ce temps là ! Grand Dieu ! Il est bien sûr que lorsque je partis je n’avois pas l’idée que je serois mariée quand je reviendrois ! Je pensois cependant que ce seroit une drôle de chose si je l’étois !

Son père leva les yeux au Ciel. Jane avoit l’air embarrassé. Elisabeth lança un regard expressif à Lydie ; mais celle-ci, qui ne voyoit et n’entendoit jamais ce qui ne lui convenoit pas, poursuivit gaiement :

— Oh ma chère maman ! les gens des environs savent-ils que je me suis mariée aujourd’hui ? Je crains bien que non. Nous avons vu venir Williams Goulding dans sa carriole, je voulois absolument qu’il le sût ; j’ai baissé la glace de la voiture, et, ôtant mon gant, j’ai posé ma main sur le bord de la fenêtre, de manière qu’il pût bien voir ma bague, puis ensuite je l’ai salué en souriant comme à l’ordinaire.

Elisabeth n’y pouvoit plus tenir, elle se leva et quitta la chambre ; elle n’y rentra que lorsqu’elle entendit ses parens traverser le vestibule pour aller à la salle à manger ; elle les rejoignit assez tôt pour voir Lydie, qui, d’un air glorieux, prenoit sa place à la droite de sa mère, et disoit à sa sœur aînée : — Oh ! Jane, je prends votre place à présent, et vous devez descendre un peu plus bas, parce que je suis maintenant une Dame.

On ne devoit pas imaginer que Lydie fût embarrassée plus tard, puisqu’elle avoit été si à son aise dès le commencement ; en effet, son assurance et sa gaieté alloient toujours en croissant. Elle languissoit de voir Mistriss Phillips, les Lucas et tous leurs autres voisins, et de s’entendre appeler Mistriss Wikam par chacun d’eux. Après le dîner, elle fut montrer sa bague et se vanter d’être mariée à Mistriss Hill et aux femmes de chambre ; et lorsqu’ils furent tous retournés au salon, elle dit :

— Eh bien, maman ! que pensez-vous de mon mari ? N’est-ce pas un homme charmant ? Je suis sûre que toutes mes sœurs me l’envient ; je leur souhaite seulement la moitié de mon bonheur. Il faut qu’elles aillent toutes à Brighton, c’est l’endroit où l’on trouve des maris. Quel dommage, maman, que nous n’y retournions pas tous !

— C’est vrai ! Si nous suivions ma volonté ; nous irions tous ; mais, ma chère Lydie, je suis bien fâchée de vous voir partir pour le Nord. Faut-il donc que cela soit ainsi ?

— Oh, mon Dieu ! ce n’est rien cela ! je m’en réjouis beaucoup. Il faut que vous veniez nous y voir, avec papa et mes sœurs. Nous serons tout l’hiver à New-Castle, il y aura beaucoup de bals, je prendrai soin de leur procurer des parteners à toutes.

— Cela me feroit un bien grand plaisir.

— Et alors quand vous reviendrez, vous pourriez me laisser une ou deux de mes sœurs, et je vous assure que je leur trouverois des maris avant la fin de l’hiver.

— Pour ma part, dit Elisabeth, je vous remercie de cette faveur, je n’approuve point votre manière de trouver des maris.

La visite des nouveaux mariés ne devoit durer que dix jours ; Mr. Wikam avoit reçu son brevet avant de quitter Londres, et devoit rejoindre son régiment au bout de quinze jours. Il n’y avoit que Mistriss Bennet qui regrettât que leur séjour fût si court. Elle passa la plus grande partie de ce temps à faire des visites avec sa fille, ou à arranger des parties de plaisir chez elle. Au reste, il convenoit aussi bien à ceux qui réfléchissoient à ce qui s’étoit passé, d’éviter les cercles de famille, qu’à ceux qui paroissoient avoir déjà tout oublié. L’affection de Wikam pour Lydie n’égaloit point, comme Elisabeth l’avoit bien deviné, celle que Lydie avoit pour lui, et quelques observations avoient suffi pour affermir celle-ci dans l’idée que l’amour de Lydie avoit eu bien plus de part à cette fuite que celui de Wikam ; peut-être même ne l’auroit-il point enlevée, s’il n’avoit pas été réduit à s’enfuir par l’embarras où il se trouvoit vis-à-vis de ses créanciers. Forcé de partir, il n’avoit pas résisté à la tentation d’avoir une compagne dans sa fuite.

Lydie avoit une tendresse passionnée pour lui, dans toutes les occasions elle l’appeloit son cher Wikam ! personne ne pouvoit lui être comparé, tout ce qu’il faisoit étoit bien fait, et elle étoit sûre que lorsque la chasse s’ouvriroit, il tueroit à lui seul plus de gibier que tous les chasseurs du pays ensemble.

Peu de temps après leur arrivée, un matin qu’elle se trouvoit avec ses deux sœurs aînées, elle dit à Elisabeth :

— Lizzy, je crois que je ne vous ai jamais raconté les détails de mon mariage ; vous n’étiez pas là lorsque je les ai donnés à maman et à mes sœurs, n’êtes-vous pas curieuse de les connoître ?

— Oh pas du tout ; je pense que vous ne sauriez trop garder le silence sur ce sujet.

— Là, que vous êtes extraordinaire ! Il faut cependant que je vous les raconte. Nous avons été mariés, comme vous le savez, à l’église de St.-Clément, parce que le logement de Wikam étoit dans cette paroisse. Il étoit convenu que nous y serions à onze heures ; mon oncle, ma tante et moi nous devions y aller de notre côté et y trouver les autres. Enfin, le lundi matin arriva ; j’étois dans une vive impatience ; car je craignois toujours qu’il survînt quelque incident qui dérangeât tout ; j’en serois devenue folle, je crois. Ma tante, pendant tout le temps de ma toilette, me prêcha ; elle parloit positivement comme si elle avoit lu un sermon : il est vrai que de tout ce qu’elle disoit je n’en ai pas entendu un mot sur dix ; car je pensois, comme vous pouvez l’imaginer, à mon cher Wikam, et je languissois surtout de savoir s’il mettroit son grand uniforme. Nous déjeunâmes à dix heures, comme à l’ordinaire ; je croyois que ce ne seroit jamais fini. Il faut que vous sachiez que mon oncle et ma tante ont été horriblement ennuyeux tout le temps que j’ai demeuré avec eux, me prêchant toute la journée, et me gardant comme en prison. Me croirez-vous, quand je vous dirai que je n’ai pas mis les pieds hors de leur maison, quoique j’y sois restée quinze jours ? Pas un plaisir, pas un projet, rien ! Londres n’étoit pas animé dans ce moment, cependant le petit théâtre étoit ouvert ! Eh bien, au moment où la voiture arriva devant la porte, mon oncle fut obligé de sortir, d’aller voir cet horrible Mr. Stone pour une affaire ; et vous savez bien qu’une fois qu’ils sont ensemble, on ne sait plus quand cela finira ; j’en avois si peur, que je ne savois que devenir. C’étoit mon oncle qui devoit me présenter, et si nous étions arrivés trop tard à l’église, nous n’aurions pas été mariés ce jour-là. Enfin, heureusement, il revint dix minutes après, et nous partîmes. J’appris cependant ensuite, que lors même qu’il n’auroit pas pu venir, la noce n’auroit pas été renvoyée pour cela, car la présence de Mr. Darcy auroit suffi.

— De Mr. Darcy ! répéta Elisabeth dans le plus grand étonnement.

— Oui ! il devoit se trouver là avec Wikam. Ah, mon Dieu ! j’oublie tout-à-fait ! je ne devois pas dire un mot de tout cela, je le leur avois promis solennellement ! Que dira Wikam ? Ce devoit être un si grand secret !

— Si ce devoit être un secret, dit Jane, ne dites plus un mot là-dessus ; vous pouvez compter que nous ne chercherons pas à en savoir davantage.

— Oh ! certainement, dit Elisabeth dévorée de curiosité, nous ne vous ferons point de questions.

— Je vous remercie, dit Lydie, car je vous aurois tout dit, et Wikam auroit été très-fâché.

Elisabeth fut obligée de s’éloigner, pour éviter la tentation de faire quelques questions indirectes ; mais vivre dans l’ignorance sur un tel sujet, c’étoit impossible ! Il étoit si extraordinaire que Mr. Darcy eût assisté au mariage de Wikam ! Quelles raisons pouvoit-il avoir eues pour cela ? Les conjectures se succédoient rapidement dans son esprit, mais aucune ne la satisfaisoit ; celles qui lui plaisoient le plus, parce qu’elles faisoient paroître son caractère sous le plus beau jour, étoient précisément celles qui paroissoient le plus improbables. Elle ne put supporter longtemps cette incertitude, et elle écrivit à sa tante pour lui demander l’explication de ce que Lydie avoit laissé échapper, si cela n’étoit pas incompatible avec le secret qu’on avoit demandé.

« Vous pouvez facilement comprendre, écrivoit-elle, quel doit être mon désir de savoir comment une personne qui est presque étrangère à toute notre famille, a pu se trouver au milieu de vous dans ce moment-là. Je vous en supplie, ma chère tante, répondez-moi là-dessus, à moins qu’il n’y ait de fortes raisons pour que cela reste dans le secret ; alors je m’efforcerai de prendre mon parti de l’ignorer. »

Et cela ne sera sûrement pas, sécria-t-elle en achevant sa lettre, car, ma chère tante, si vous ne me le dites pas franchement, je serai réduite à le découvrir par quelque stratagème.

La délicatesse de Jane ne lui auroit pas permis de parler à Elisabeth de ce qui étoit échappé à Lydie ; Elisabeth en étoit bien aise, elle préféroit n’avoir point de confidente, et pouvoir garder le secret pour elle-même, si sa tante l’exigeoit.