Orgueil et Préjugé (Paschoud)/4/12

Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (4p. 169-180).

CHAPITRE XII.

L’esprit d’Elisabeth reprit bientôt son enjouement. Elle voulut que Mr. Darcy lui expliquât comment il étoit devenu amoureux d’elle. — Je comprends très-bien que vous ayez continué ; mais qu’est-ce qui vous a d’abord charmé en moi ?

— Je ne saurois fixer ni l’heure, ni la place, ni l’expression, ni les paroles qui commencèrent à me séduire ; il y a trop long-temps que je vous aime, et j’étois déjà passionné avant que je me fusse aperçu que vous me plaisiez.

— Vous avez franchement nié que je fusse jolie, et mes manières devoient vous être peu agréables, puisque j’avois presque toujours le désir de vous blesser au moins légèrement. À présent, soyez sincère, avouez que vous avez commencé à être séduit par mon impertinence !

— Par la vivacité de votre esprit.

— Appelez-la seulement impertinence, j’en étois toujours si près ! Le fait est que vous étiez blasé, à force de politesses, de déférences, de prévenances ; vous étiez ennuyé de voir toujours des femmes uniquement occupées à rechercher votre approbation. Je vous réveillai de votre apathie et je vous amusai, parce que je ne leur ressemblois point. Si vous n’aviez pas été vraiment bon, vous m’auriez haïe ; mais, en dépit de la peine que vous preniez pour vous tromper vous-même, vos sentimens étoient trop nobles, trop élevés pour ne pas mépriser ceux qui vous flattoient et vous faisoient une cour aussi assidue. Eh bien ! n’est-ce pas cela ? Je vous ai épargné la peine de le dire. Je commence à croire que ce n’est que ce contraste qui vous a attaché à moi, car encore à l’heure qu’il est vous n’avez aucune raison d’avoir une bonne opinion de moi : mais qui est-ce qui va penser à cela quand on est amoureux ?

— N’y avoit-il donc rien de louable, d’intéressant dans votre conduite vis-à-vis de votre sœur, pendant qu’elle étoit à Netherfield ?

— Chère Jane ! auroit-on pu faire moins pour elle ? Mais érigez tout en vertu chez moi, si vous le voulez ; mes bonnes qualités sont sous votre protection, et vous devez chercher à les exagérer autant que possible ; en retour, je vous promets de chercher toutes les occasions de vous tourmenter et de vous contredire. Pour commencer, je vous demanderai pourquoi vous étiez si peu empressé d’arriver à la conclusion ? Qu’est-ce qui vous rendoit si froid, si réservé lorsque vous vîntes ici faire visite ? Pourquoi aviez-vous l’air de ne point vous occuper de moi ?

— Parce que vous étiez sérieuse et taciturne, et que vous ne m’encouragiez point du tout.

— Mais j’étois embarrassée.

— Et moi aussi.

— Vous auriez pu me parler davantage le jour que vous vîntes dîner ici.

— Je l’aurois fait si j’avois senti moins vivement.

— Qu’il est malheureux que vous ayez toujours une réponse satisfaisante à me faire, et que je sois assez raisonnable pour l’admettre ! Mais je voudrois savoir combien de temps vous auriez pu continuer ainsi, si vous aviez été laissé à vous-même ? Je voudrois savoir quand vous auriez parlé, si je n’avois pas commencé ? La ferme résolution que j’avois prise de vous remercier des bontés que vous avez eues pour Lydie, a eu beaucoup d’effet, trop peut-être je le crains ! Car que deviendroit la morale, si notre félicité devoit naître d’une promesse enfreinte, d’une parole trahie ! Je n’aurois pas dû être instruite de cette affaire-là, et alors ? tout le reste ne seroit pas arrivé.

— Ne vous affligez pas, ma chère Elisabeth, il y a moyen de tout arranger ; la morale sera parfaitement hors d’atteinte. Les efforts impertinens de Lady Catherine pour nous séparer ont justement détruit tous mes doutes, et ce n’est point à cette parole trahie, à votre empressement de me témoigner votre reconnoissance, que je dois mon bonheur actuel. Ce que ma tante m’avoit appris, avoit ranimé toutes mes espérances, et j’étois décidé à parler.

— Ainsi, Lady Catherine nous a rendu un grand service ; cela doit lui faire bien plaisir, car elle aime beaucoup à être utile aux autres. Mais dites-moi, aurez-vous le courage d’annoncer à Lady Catherine le succès qu’ont eu ses efforts pour nous faire renoncer l’un à l’autre ?

— Pouvez-vous en douter ? Si vous voulez me donner une feuille de papier, je le ferai tout de suite, pour ne pas la laisser plus long-temps dans l’inquiétude.

— Ah ! si je n’avois pas moi-même une lettre à écrire, je pourrois m’asseoir à côté de vous, et admirer l’égalité de votre écriture, la régularité de vos lignes, comme le faisoit jadis une jeune dame. Mais j’ai aussi une tante et je ne dois pas la négliger.

Elisabeth n’avoit point encore répondu à la longue lettre de Mistriss Gardiner. Elle avoit senti qu’elle devoit détruire les espérances que son oncle et sa tante paroissoient avoir conçues pour elle ; et elle n’avoit pas eu le courage de leur dire que probablement Mr. Darcy et elle seroient toujours étrangers l’un à l’autre : mais à présent qu’elle pouvoit leur apprendre le contraire, et leur communiquer une nouvelle qui les rendroit si heureux, elle se reprocha d’avoir déjà perdu trois jours, et leur écrivit tout de suite ce qui suit :

« Je vous aurois remercié plutôt, ma chère tante, de votre bonne et longue lettre et de tous les détails qu’elle renferme, mais, s’il faut avouer la vérité, j’étais trop affligée pour écrire. Vous supposiez plus qu’il n’existoit alors. À présent supposez tout ce que vous voudrez, donnez un libre essor à votre imagination ; que vos souhaits sur ce sujet-là ne connoissent plus de bornes. À moins que de me croire déjà mariée, vous ne pouvez pas vous tromper beaucoup. Vous êtes tenue de m’écrire très-incessamment, et de faire encore plus son éloge que vous ne l’avez fait dans votre dernière lettre. Je vous remercie surtout de n’avoir pas été aux Lacs ; comment étois-je assez sotte pour le désirer ! Votre idée des petits chevaux et du petit phaëton, est charmante ; nous ferons tous les jours le tour du parc. Je suis la plus heureuse créature du monde ! Bien d’autres l’ont dit avant moi, mais je suis persuadée que je le dis avec plus de fondement qu’eux. Je suis plus heureuse même que Jane ! Elle sourit seulement, et moi je ris. Mr. Darcy vous envoie toutes les tendresses possibles, au moins celles que je veux bien lui laisser. Je vous attends tous à Pemberley à Noël.

» Votre, etc. »

La lettre de M. Darcy à Lady Catherine étoit d’un style bien différent ; et celle que Mr. Bennet écrivit à Mr. Collins en réponse à sa dernière, ne ressembloit point non plus aux deux dont nous venons de parler.

« Mon cher Monsieur,

Je dois vous importuner encore, pour vous demander de nouvelles félicitations. Ma fille Elisabeth sera bientôt la femme de Mr. Darcy. Consolez Lady Catherine de votre mieux ; mais si j’étois vous je m’attacherois à son neveu, il a plus de bénéfices à conférer.

Votre très-sincère, etc. etc. »

Les félicitations que Miss Bingley fit à son frère sur son prochain mariage, furent aussi tendres que peu sincères, elle écrivit aussi à Jane, à cette occasion, pour lui exprimer toute sa joie, et lui renouveler ses anciennes protestations d’amitié. Jane n’y fut point trompée ; cependant elle en fut émue, et quoiqu’elle ne comptât point sur elle ; elle ne put s’empêcher de lui répondre d’une manière beaucoup plus aimable qu’elle ne le méritoit.

La joie que Miss Darcy témoigna, en recevant la nouvelle du mariage de son frère, fut aussi sincère que celle qu’il éprouva en le lui écrivant ; les quatre pages suffisoient à peine pour contenir ses transports et tous ses souhaits d’être aimée de sa nouvelle sœur.

Avant qu’on eut eu le temps de recevoir la réponse de Mr. Collins et les félicitations de sa femme ; on apprit qu’ils alloient arriver à Lucas-Lodge ; la raison de cette arrivée subite étoit évidente. Lady Catherine étoit si irritée du contenu de la lettre de son neveu, que Charlotte, qui étoit vraiment contente du mariage de son amie, avoit désiré s’absenter jusqu’à ce que l’orage fût calmé. Elisabeth se fit un véritable plaisir de revoir Charlotte, quoique dans les momens où elles étoient réunies, elle trouvoit quelquefois que cette jouissance étoit chèrement achetée, en voyant Mr. Darcy exposé à la fastueuse et importune politesse de Mr. Collins. Il la supportoit cependant avec un calme admirable ; il écoutoit avec la même patience sir Williams Lucas, qui le félicitoit de ce qu’il s’étoit emparé du bijou le plus précieux du pays, et qui exprimoit le désir de le rencontrer souvent à St.-James ; si Mr. Darcy prenoit la liberté d’en rire, ce n’étoit jamais qu’après le départ de Sir Williams.

La trivialité et les manières communes de Mistriss Phillips lui étoient bien plus désagréables encore ; quoiqu’elle fût, ainsi que Mistriss Bennet, beaucoup trop intimidée en sa présence pour parler avec la familiarité que la gaieté et la simplicité de Bingley encourageoient. Elisabeth s’efforçoit continuellement de mettre Mr. Darcy à l’abri des prévenances de l’une et de l’autre, et cherchoit toujours à le rapprocher et à le placer presque sous la protection des membres de sa famille avec lesquels il pouvoit faire la conversation sans éprouver de mortification. Si tant de petits désagrémens diminuoient beaucoup les plaisirs des momens qui précédèrent le mariage ; ils augmentoient les espérances de l’avenir, et elle pensoit avec délice au moment où elle quitteroit une société si peu agréable, pour aller à Pemberley jouir de toute la douceur d’une réunion de famille mieux choisie.