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Ondine (La Motte-Fouqué)/I

< Ondine (La Motte-Fouqué)

Traduction par anonyme.
Hachette et Cie (p. 1-8).


ONDINE


I

L’ARRIVÉE DU CHEVALIER


IL était une fois un vieux pêcheur qui vivait dans une contrée merveilleuse. La pointe de terre, couverte de gazon fleuri, où s’élevait sa chaumière, s’avançait très loin au milieu des eaux d’un grand lac, et les ondes bleues caressaient ce sol ombragé de beaux arbres.

Les hommes ne s’étaient pas encore partagé cet endroit délicieux : le pêcheur et sa famille en étaient les seuls habitants.

Cela tenait sans doute à ce que derrière cette presqu’île de rêve s’étendait une sombre forêt, réputée fort dangereuse, repaire, disait-on, d’esprits malins et pervers, en tout cas si effrayante que personne n’osait s’y aventurer. Cependant, pour aller vendre les produits de sa pêche à la ville voisine, le vieux pêcheur l’avait bien des fois traversée, et toujours sans accident ; mais il faut dire que le bonhomme avait le cœur pur et que toutes ses pensées allaient à Dieu : encore avait-il soin, afin d’armer son courage, d’entonner des cantiques dès l’instant où il abordait l’ombre épaisse des fourrés.

Derrière la presqu’île s’étendait une sombre forêt, repaire d’esprits malins et pervers

Or, ce soir-là, tandis qu’il raccommodait tranquillement ses filets au seuil de sa cabane, le bon pêcheur entendit soudain un bruit étrange qui semblait provenir de la forêt : on eût dit la course folle d’un cheval au galop. Il ne put s’empêcher de penser aux visions qu’il avait eues, certaines nuits de tempête : surtout l’image d’une sorte de géant, blanc comme neige, au chef branlant, lui revint en mémoire, et, comme il regardait dans la direction de la forêt, voici qu’il crut apercevoir le fantôme parmi les arbres. Il frissonna ; seule, l’idée que la verte et riante prairie où il se trouvait le mettait à l’abri des mauvais génies de la forêt parvint à le rassurer. Et puis, une prière lui monta aux lèvres, et bientôt il se mit à rire de ses hallucinations : ce qu’il prenait si volontiers pour un géant de neige, c’était tout simplement un ruisseau qui jaillissait d’un fourré et courait en clairs replis se jeter dans le lac. Et le bruit étrange, qui tout d’abord l’avait inquiété, cessa de l’émouvoir lorsqu’il vit à la lisière de la forêt un cavalier apparaître et piquer droit sur la chaumière.

C’était un chevalier de noble apparence et richement vêtu : un manteau de pourpre couvrait en partie son justaucorps violet brodé d’or ; de belles plumes rouges et bleues rehaussaient l’élégance de sa toque ; à son baudrier d’or pendait une épée ornée de pierreries étincelantes. L’étalon blanc qui le portait, plus fin et plus léger que les chevaux d’armes, courbait à peine les hautes herbes en passant.

Sans doute, il n’y avait rien à redouter d’une si gracieuse apparition : le vieux pêcheur hésitait cependant… À la fin, il se leva, ôta poliment son bonnet devant ce visiteur de marque, et attendit.

Le chevalier s’enquit auprès du bonhomme d’un asile pour lui et son cheval.

— Votre cheval, mon bon seigneur, répondit le pêcheur, passera une excellente nuit sur cette herbe molle et fraîche. Quant à vous, je mets à votre disposition mon humble chaumière où vous pourrez souper à peu près bien et dormir ensuite paisiblement.

Le chevalier se déclara satisfait ; il sauta à terre, débrida sa monture et lui donna la liberté. Puis il dit à son hôte :

— Vous êtes hospitalier, mais l’eussiez-vous moins été que la force des choses m’aurait, je crois, de toute façon retenu ici ce soir. Je crois que ma route est barrée par ce lac et, quant à rebrousser chemin, Dieu me garde d’affronter les mystères de cette forêt en pleine nuit.

— Ne parlons pas trop de ces mystères, répliqua le pêcheur, et il ouvrit à son hôte la porte de la cabane.

Près de l’âtre où crépitait un maigre feu de bois, la vieille femme du pêcheur était assise dans un grand fauteuil rustique. À la vue du bel étranger, elle se leva, salua avec beaucoup de bonne grâce et reprit place dans son fauteuil.

— Excusez ma bonne femme, dit alors le pêcheur avec un sourire, si elle ne vous offre pas le siège le plus confortable de la maison : la coutume veut, chez les pauvres gens, que les personnes âgées soient en tout les mieux servies.

— Mais, répliqua la femme, notre hôte, bon chrétien comme nous, ne saurait certainement trouver à redire à cette coutume. Asseyez-vous là, continua-t-elle en s’adressant au chevalier, asseyez-vous là, mon jeune seigneur : cet escabeau est encore très bon malgré qu’il soit un peu bancal.

Le chevalier approcha du feu le siège qu’on lui désignait et s’y installa de bon cœur tant il se sentait à l’aise dans ce milieu de braves gens : il lui semblait que ce foyer avait été le sien autrefois et qu’il y revenait après une longue absence ; les objets à l’entour lui étaient familiers.

On bavarda, près des chenêts, comme de vieilles connaissances. Le chevalier tenta à plusieurs reprises de mettre la conversation sur la fameuse forêt, mais le vieux pêcheur, chaque fois, montra la nuit qui descendait et mit un doigt sur ses lèvres. Les deux vieillards parlèrent abondamment de leur maisonnette et de leurs petites affaires ; quant au chevalier, il se contenta de dire qu’il s’appelait le Sire Huldbrand de Ringstetten, qu’il possédait un château sur les bords du Danube, et qu’il avait beaucoup voyagé.

Cependant, l’étranger était fort intrigué depuis quelques instants par un bruit singulier qui semblait venir de la fenêtre, comme si quelqu’un se fût amusé à lancer de l’eau contre les vitres. Le vieux pêcheur s’en était aussi aperçu et il fronçait les sourcils d’un air mécontent. À la fin, l’eau gicla le long de la croisée mal fermée, en une fusée scintillante. Le pêcheur se leva alors, en colère, et cria vers la fenêtre :

— Ondine, as-tu fini tes espiègleries ? Nous avons du monde à la maison.

Un petit rire joyeux perla dans le silence du dehors et les jets d’eau cessèrent.

— Il faut excuser cette enfant, mon bon chevalier, dit le pêcheur en regagnant son siège ; elle n’a pas de méchanceté, au fond ; c’est un petit diable, voilà tout. Je veux parler d’Ondine, notre fille adoptive. Elle est encore une gamine bien qu’elle ait tantôt dix-huit ans. Mais, je le répète, son cœur, au fond, est excellent.

— Sans doute, sans doute, répartit la vieille avec un petit mouvement de tête, tu ne vois guère Ondine qu’en revenant de la pêche ou du marché et, comme cela, en passant, ses gamineries t’amusent. Mais moi qui suis obligée de veiller sur elle toute la journée, moi qui n’en peux jamais rien tirer de raisonnable et qui, malgré mes cheveux blancs, ne trouve auprès d’elle aucune aide dans les soins du ménage, j’avoue que j’en juge autrement. Il y a souvent de quoi perdre patience, serait-on une sainte du Paradis.

— Bon ! bon ! fit le bonhomme en riant, nous avons tous nos petites luttes, toi contre Ondine, moi contre mon lac qui abîme trop souvent mes filets. Et cela n’empêche pas que nous aimons, moi mon lac, toi notre Ondine, malgré les soucis qu’elle te cause. N’est-ce pas, ma bonne femme ?

— Ah ! le fait est qu’on ne peut lui garder rancune, dit la vieille d’un air attendri et affectueux.

Là-dessus la porte s’ouvrit, et une jeune fille blonde, radieuse de grâce et de fraîcheur, entra dans la chambre.

— Qu’est-ce que vous m’avez raconté, père, dit-elle, il n’y a personne ici…

Mais à ce moment elle aperçut le chevalier, s’arrêta court, et le considéra longuement, avec la plus extrême surprise. Huldbrand, de son côté, ne pouvait détacher ses regards de cette ravissante apparition : de sorte qu’ils restèrent là à s’admirer l’un l’autre plus longtemps que de raison. Enfin, loin de marquer quelque timidité, Ondine s’avança familièrement vers le jeune homme, se mit à genoux devant lui et, jouant avec une médaille d’or suspendue à une chaîne qu’il portait au cou, elle lui dit :

— Aimable et beau chevalier, te voilà donc enfin arrivé dans ce pays, dans notre chaumière ! T’a-t-il fallu voyager à travers le monde pour parvenir jusqu’ici ? Viens-tu de la sombre forêt ?

Les réprimandes de la bonne femme arrêtèrent la réponse du chevalier. Ondine était indiscrète et on la priait de se mettre sans mot dire à son ouvrage ; mais Ondine approcha un petit banc du tabouret de Huldbrand et affirma en s’installant :

— Je ne travaillerai pas ailleurs qu’ici.

Le vieux pêcheur, plein d’indulgence pour cette enfant gâtée, eut l’air de s’occuper d’autre chose. Mais la jeune fille insista :

— J’ai demandé à notre gracieux hôte d’où il venait : j’attends sa réponse.

— Je viens de la forêt, ma jolie, répliqua Huldbrand.

— Alors, raconte-moi comment tu y es entré et ce que tu y as vu, car il court de curieuses histoires sur cette forêt.

Des souvenirs tout proches encore revinrent à l’esprit du chevalier qui frissonna et jeta un regard inquiet dans la direction de la fenêtre ; mais dehors le calme régnait et nulle forme ne s’agitait dans l’ombre de la nuit. Huldbrand allait commencer son récit lorsque le vieux pêcheur le prévint par ces mots :

— Sire chevalier, ne parlez pas de ces choses : c’est la nuit, le moment n’est pas propice…

Alors Ondine, fort en colère, se leva, trépigna, et, les poings sur les hanches, dit à son père adoptif :

— Et moi je veux qu’il parle ! il le doit ! je le veux !

Cette arrogance fit sortir le bonhomme de sa patience. À son tour il se fâcha, semonça vertement la jeune fille et lui fit entendre ses vérités : en quoi il fut naturellement secondé par la vieille femme qui en avait long à dire sur le compte d’Ondine.

À la fin, celle-ci, de plus en plus révoltée, s’écria :

— Puisqu’il vous plaît de me chercher querelle et de me contrarier dans mes désirs, je ne passerai pas la nuit avec vous dans votre vilaine chaumière.

Et, là-dessus, elle prit la porte, fila comme une flèche et disparut dans les ténèbres qui s’épaississaient de plus en plus.