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Obermann (1804 - 2e éd, 1833)
Charpentier (p. 1-14).

PRÉFACE


 

Si le récit des guerres, des entreprises et des passions des hommes a de tout temps possédé le privilége de captiver l’attention du plus grand nombre, si le côté épique de toute littérature est encore aujourd’hui le côté le plus populaire, il n’en est pas moins avéré, pour les âmes profondes et rêveuses ou pour les intelligences délicates et attentives, que les poëmes les plus importants et les plus précieux sont ceux qui nous révèlent les intimes souffrances de l’âme humaine dégagées de l’éclat et de la variété des événements extérieurs. Ces rares et austères productions ont peut-être une importance plus grande que les faits même de l’histoire pour l’étude de la psychologie au travers du mouvement des siècles ; car elles pourraient, en nous éclairant sur l’état moral et intellectuel des peuples aux divers âges de la civilisation, donner la clef des grands événements qui sont encore proposés pour énigmes aux érudits de notre temps.

Et cependant ces œuvres dont la poussière est secouée avec empressement par les générations éclairées et mûries des temps postérieurs, ces monodies mystérieuses et sévères où toutes les grandeurs et toutes les misères humaines se confessent et se dévoilent, comme pour se soulager, en se jetant hors d’elles-mêmes, enfantées souvent dans l’ombre de la cellule ou dans le silence des champs, ont passé inaperçues parmi les productions contemporaines. Telle a été, on le sait, la destinée d’Obermann.

A nos yeux, la plus haute et la plus durable valeur de ce livre consiste dans la donnée psychologique, et c’est principalement sous ce point de vue qu’il doit être examiné et interrogé.

Quoique la souffrance morale puisse être divisée en d’innombrables ordres, quoique les flots amers de cette inépuisable source se répandent en une multitude de canaux pour embrasser et submerger l’humanité entière, il y a plusieurs ordres principaux dont toutes les autres douleurs dérivent plus ou moins immédiatement. Il y a, 1° la passion contrariée dans son développement, c’est-à-dire la lutte de l’homme contre les choses ; 2° le sentiment des facultés supérieures, sans volonté qui les puisse réaliser ; 3° le sentiment des facultés incomplètes, clair, évident, irrécusable, assidu, avoué : ces trois ordres de souffrances peuvent être expliqués et résumés par ces trois noms, Werther, René, Obermann.

Le premier tient à la vie active de l’âme et par conséquent rentre dans la classe des simples romans. Il relève de l’amour, et, comme mal, a pu être observé dès les premiers siècles de l’histoire humaine. La colère d’Achille perdant Briséis et le suicide de l’enthousiaste allemand s’expliquent tous deux par l’exaltation de facultés éminentes, gênées, irritées ou blessées. La différence des génies grec et allemand et des deux civilisations placées à tant de siècles de distance ne trouble en rien, la parenté psychologique de ces deux données. Les éclatantes douleurs, les tragiques infortunes ont dû exciter de plus nombreuses et de plus précoces sympathies que les deux autres ordres de souffrances aperçus et signalés plus tard. Celles-ci n’ont pu naître que dans une civilisation très-avancée.

Et pour parler d’abord de la mieux connue de ces deux maladies sourdes et desséchantes, il faut nommer René, type d’une rêverie douloureuse, mais non pas sans volupté ; car à l’amertume de son inaction sociale se mêle la satisfaction orgueilleuse et secrète du dédain. C’est le dédain qui établit la supériorité de cette âme sur tous les hommes, sur toutes les choses au milieu desquelles elle se consume, hautaine et solitaire.

A côté de cette destinée à la fois brillante et sombre se traîne en silence la destinée d’Obermann, majestueuse dans sa misère, sublime dans son infirmité. A voir la mélancolie profonde de leur démarche, on croirait qu’Obermann et René vont suivre la même voie et s’enfoncer dans les mêmes solitudes pour y vivre calmes et repliés sur eux-mêmes. Il n’en sera pas ainsi. Une immense différence établit l’individualité complète de ces deux solennelles figures. René signifie le génie sans volonté : Obermann signifie l’élévation morale sans génie, la sensibilité maladive monstrueusement isolée en l’absence d’une volonté avide d’action. René dit : Si je pouvais vouloir, je pourrais faire ; Obermann dit : A quoi bon vouloir ? je ne pourrais pas.

En voyant passer René si triste, mais si beau, si découragé, mais si puissant encore, la foule a dû s’arrêter, frappée de surprise et de respect. Cette noble misère, cette volontaire indolence, cette inappétence affectée plutôt que sentie, cette plainte éloquente et magnifique du génie qui s’irrite et se débat dans ses langes, ont pu exciter le sentiment d’une présomptueuse fraternité chez une génération inquiète et jeune. Toutes les existences manquées, toutes les supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu’elles se sont crues représentées dans cette poétique création. L’incertitude, la fermentation de René en face de la vie qui commence, ont presque consolé de leur impuissance les hommes déjà brisés sur le seuil. Ils ont oublié que René n’avait fait qu’hésiter à vivre, mais que des cendres de l’ami de Chactas, enterré aux rives du Meschacébé, était né l’orateur et le poëte qui a grandi parmi nous.

Atteint, mais non pas saignant de son mal, Obermann marchait par des chemins plus sombres vers des lieux plus arides. Son voyage fut moins long, moins effrayant en apparence ; mais René revint de l’exil, et la trace d’Obermann fut effacée et perdue.

Il est impossible de comparer Obermann à des types de souffrance tels que Faust, Manfred, Childe-Harold, Conrad et Lara. Ces variétés de douleur signifient, dans Goethe, le vertige de l’ambition intellectuelle, et dans Byron, successivement, d’abord un vertige pareil (Manfred) ; puis la satiété de la débauche (Childe-Harold) ; puis le dégoût de la vie sociale et le besoin de l’activité matérielle (Conrad) ; puis, enfin, la tristesse du remords dans une grande âme qui a pu espérer un instant trouver dans le crime un développement sublime de la force, et qui, rentrée en elle-même, se demande si elle ne s’est pas misérablement trompée (Lara).

Obermann, au contraire, c’est la rêverie dans l’impuissance, la perpétuité du désir ébauché. Une pareille donnée psychologique ne peut être confondue avec aucune autre. C’est une douleur très-spéciale, peu éclatante, assez difficile à observer, mais curieuse, et qui ne pouvait être poétisée que par un homme en qui le souvenir vivant de ses épreuves personnelles nourrissait le feu de l’inspiration. C’est un chant triste et incessant sur lui-même, sur sa grandeur invisible, irrévélable, sur sa perpétuelle oisiveté. C’est une mâle poitrine avec de faibles bras ; c’est une âme ascétique avec un doute rongeur qui trahit sa faiblesse, au lieu de marquer son audace. C’est un philosophe à qui la force a manqué de peu pour devenir un saint. Werther est le captif qui doit mourir étouffé dans sa cage ; René, l’aigle blessé qui reprendra son vol ; Obermann est cet oiseau des récifs à qui la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte calme et mélancolique sur les grèves d’où partent les navires et où reviennent les débris.

Chez Obermann, la sensibilité seule est active, l’intelligence est paresseuse ou insuffisante. S’il cherche la vérité, il la cherche mal, il la trouve péniblement, il la possède à travers un voile. C’est un rêveur patient qui se laisse souvent distraire par des influences puériles, mais que la conscience de son mal ramène à des larmes vraies, profondes, saisissantes. C’est un ergoteur voltairien qu’un poétique sentiment de la nature rappelle à la tranquille majesté de l’élégie. Si les beautés descriptives et lyriques de son poëme sont souvent troublées par l’intervention de la discussion philosophique ou de l’ironie mondaine, la gravité naturelle de son caractère, le recueillement auguste de ses pensées les plus habituelles lui inspirent bientôt des hymnes nouveaux, dont rien n’égale la beauté austère et la sauvage grandeur.

Cette difficulté de l’expression dans la dialectique subtile, cette mesquinerie acerbe dans la raillerie, révèlent la portion infirme de l’âme où s’est agité et accompli le poëme étrange et douloureux d’Obermann. Si parfois l’artiste a le droit de regretter le mélange contraint et gêné des images sensibles, symboles vivants de la pensée, et des idées abstraites, résumés inanimés de l’étude solitaire, le psychologiste plonge un regard curieux et avide sur ces taches d’une belle œuvre, et s’en empare avec la cruelle satisfaction du chirurgien qui interroge et surprend le siège du mal dans les entrailles palpitantes et les organes hypertrophiés. Son rôle est d’apprendre et non de juger. Il constate et ne discute pas. Il grossit son trésor d’observations de la découverte des cas extraordinaires. Pour lui, il s’agit de connaître la maladie, plus tard il cherchera le remède. Peut-être la race humaine en trouvera-t-elle pour ses souffrances morales, quand elle les aura approfondies et analysées comme ses souffrances physiques.

Indépendamment de ce mérite d’utilité générale, le livre d’Obermann en possède un très-littéraire, c’est la nouveauté et l’étrangeté du sujet. La naïve tristesse des facultés qui s’avouent incomplètes, la touchante et noble révélation d’une impuissance qui devient sereine et résignée, n’ont pu jaillir que d’une intelligence élevée, que d’une âme d’élite : la majorité des lecteurs s’est tournée vers l’ambition des rôles plus séduisants de Faust, de Werther, de René, de Saint-Preux.

Mystérieux, rêveur, incertain, tristement railleur, peureux par irrésolution, amer par vertu, Obermann a peut-être une parenté éloignée avec Hamlet, ce type embrouillé, mais profond de la faiblesse humaine, si complet dans son avortement, si logique dans son inconséquence. Mais la distance des temps, les métamorphoses de la société, la différence des conditions et des devoirs, font d’Obermann une individualité nette, une image dont les traits bien arrêtés n'ont de modèle et de copie nulle part. Moins puissante que belle et vraie, moins flatteuse qu’utile et sage, cette austère leçon donnée à la faiblesse impatiente et chagrine devait être acceptée d’un très-petit nombre d’intelligences dans une époque toute d’ambition et d’activité. Obermann, sentant son incapacité à prendre un rôle sur cette scène pleine et agitée, se retirant sur les Alpes pour gémir seul au sein de la nature, cherchant un coin de sol inculte et vierge pour y souffrir sans témoin et sans bruit ; puis bornant enfin son ambition à s’éteindre et à mourir là, oublié, ignoré de tous, devait trouver peu de disciples qui consentissent à s’effacer ainsi, dans le seul dessein de désencombrer la société trop pleine de ces volontés inquiètes et inutiles qui s’agitent sourdement dans son sein et le rongent en se dévorant elles-mêmes.

Si l’on exige dans un livre la coordination progressive des pensées et la symétrie des lignes extérieures, Obermann n’est pas un livre ; mais c’en est un vaste et complet, si l’on considère l’unité fatale et intime qui préside à ce déroulement d’une destinée entière. L’analyse en est simple et rapide à faire. D’abord l’effroi de l’âme en présence de la vie sociale qui réclame l’emploi de ses facultés ; tous les rôles trop rudes pour elle : oisivité, nullité, confusion, aigreur, colère, doute, énervement, fatigue, rassérénement, bienveillance sénile, travail matériel et volontaire, repos, oubli, amitié douce et paisible, telles sont les phases successives de la douleur croissante et décroissante d’Obermann. Vieilli de bonne heure par le contact insupportable de la société, il la fuit, déjà épuisé, déjà accablé du sentiment amer de la vie perdue, déjà obsédé des fantômes de ses illusions trompées, des squelettes atténués de ses passions éteintes. C’est une âme qui n’a pas pris le temps de vivre, parce qu’elle a manqué de force pour s’épanouir et se développer.

« J’ai connu l’enthousiasme des vertus difficiles... Je me tenais assuré d’être le plus heureux des hommes si j’en étais le plus vertueux, l’illusion a duré près d’un mois dans sa force. »

Un mois ! ce terme rapide a suffi pour désenchanter, pour flétrir la jeunesse d’un cœur. Vers le commencement de son pèlerinage, au bord d’un des lacs de la Suisse, il consume dix ans de vigueur dans une nuit d’insomnie... « Me sentant disposé à rêver longtemps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer tout entière au dehors, je pris la route de Saint-Blaise... Je descendis une pente escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues... La lune parut ; je restai longtemps. Vers le matin, elle répandait sur les terres et sur les eaux l’ineffable mélancolie de ses dernières lueurs. La nature paraît bien grande à l’homme lorsque, dans un long recueillement, il entend le roulement des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d’une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui finit.

« Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années, vaste conscience d’une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, indifférence, sagesse avancée, voluptueux abandon, tout ce qu’un cœur mortel peut contenir de besoin et d’ennui profond, j’ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J’ai fait un pas sinistre vers l’âge d’affaiblissement, j’ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l’homme simple dont le cœur est toujours jeune ! »

Dans tout le livre, on retrouve, comme dans cet admirable fragment, le déchirement du cœur, adouci et comme attendri par la rêveuse contemplation de la nature. L’âme d’Obermann n’est rétive et bornée qu’en face du joug social. Elle s’ouvre immense et chaleureuse aux splendeurs du ciel étoilé, au murmure des bouleaux et des torrents, aux sons romantiques que l’on entend sous l’herbe courte du Titlis. Ce sentiment exquis de la poésie, cette grandeur de la méditation religieuse et solitaire, sont les seules puissances qui ne s’altèrent point en elle. Le temps amène le refroidissement progressif de ses facultés inquiètes ; ses élans passionnés vers le but inconnu où tendent toutes les forces de l’intelligence se ralentissent et s’apaisent. Un travail puéril, mais naïf et patriarcal, senti et raconté à la manière de Jean-Jacques, donne le change au travail funeste de sa pensée, qui creusait incessamment les abîmes du doute.

« On devait le lendemain commencer à cueillir le raisin d’un grand treillage exposé au midi et qui regarde le bois d’Armand... Dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette, et j’allai le premier au fond du clos commencer la récolte. Je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt ; j’aimais cette lenteur, je voyais à regret quelque autre y travailler. Elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis d’une herbe humide ; je choisissais les moins unis, les plus difficiles, et les jours coulaient ainsi dans l’oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d’automne... J’ai vu les vanités de la vie, et je porte en mon cœur l’ardent principe de ses plus vastes passions. J’y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales et de l’ordre philosophique... Tout cela peut animer mon âme et ne la remplit pas. Cette brouette, que je charge de fruits et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu’elle voiture paisiblement mes heures, et que son mouvement utile et lent, sa marche mesurée, conviennent à l’habitude ordinaire de la vie. »

Après avoir épuisé les désirs immenses, irréalisables, après avoir dit : « Il y a l’infini entre ce que je suis et ce que je voudrais être. Je ne veux point jouir, je veux espérer... Que m’importe ce qui peut finir ? » Obermann, fatigué de n’être rien, se résigne à n’être plus. Il s’obscurcit, il s’efface. « Je ne veux plus de désirs, dit-il, ils ne me trompent point... Si l’espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m’environne, elle n’annonce rien que l’amertume qu’elle exhale en s’éclipsant, elle n’éclaire que l’étendue de ce vide où je cherchais, et où je n’ai rien trouvé. »

Le silence des vallées, les soins paisibles de la vie pastorale, les satisfactions d’une amitié durable et partagée, sentiment exquis dont son cœur avait toujours caressé l’espoir, telle est la dernière phase d’Obermann. Il ne réussit point à se créer un bonheur romanesque, il témoigne pour cette chimère de la jeunesse un continuel mépris. C’est la haine superbe des malheureux pour les promesses qui les ont leurrés, pour les biens qui leur ont échappé ; mais il se soumet, il s’affaisse, sa douleur s’endort, l’habitude de la vie domestique engourdit ses agitations rebelles, il s’abandonne à cette salutaire indolence, qui est à la fois un progrès de la raison raffermie et un bienfait du ciel apaisé. La seule exaltation qu’Obermann conserve dans toute sa fraîcheur, c’est la reconnaissance et l’amour pour les dons et les grâces de la nature. Il finit par une grave et adorable oraison sur les fleurs champêtres, et ferme doucement le livre où s’ensevelissent ses rêves, ses illusions et ses douleurs. « Si j’arrive à la vieillesse ; si un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j’ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu’on place ma chaise sur l’herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin qu’en laissant la vie qui passe je retrouve quelque chose de l’illusion infinie. »

Telle est l’histoire intérieure et sans réserve d’Obermann. Il était peut-être dans la nature d’une pareille donnée de ne pouvoir se poétiser sous la forme d’une action progressive ; car, puisque Obermann nie perpétuellement non-seulement la valeur des actions et des idées, mais la valeur même des désirs, comment concevrait-on qu’il pût se mettre à commencer quelque chose ?

Cette incurie mélancolique, qui encadre de lignes infranchissables la destinée d’Obermann, offrait un type trop exceptionnel pour être apprécié lors de son apparition en 1804. A cette époque, la grande mystification du consulat venait enfin de se dénouer. Mais, préparée depuis 1799 avec une habileté surhumaine, révélée avec pompe au milieu du bruit des armes, des fanfares de la victoire et des enivrantes fumées du triomphe, elle n’avait soulevé que des indignations impuissantes, rencontré que des résistances muettes et isolées. Les préoccupations de la guerre et les rêves de la gloire absorbaient tous les esprits. Le sentiment de l’énergie extérieure se développait le premier dans la jeunesse ; le besoin d’activité virile et martiale bouillonnait dans tous les cœurs. Obermann, étranger par caractère chez toutes les nations, devait, en France plus qu’ailleurs, se trouver isolé dans sa vie de contemplation et d’oisiveté. Peu soucieux de connaître et de comprendre les hommes de son temps, il n’en fut ni connu ni compris, et traversa la foule, perdu dans le mouvement et le bruit de cette cohue, dont il ne daigna pas même regarder l’agitation tumultueuse. Lorsque la chute de l’empire introduisit en France la discussion parlementaire, la discussion devint réellement la monarchie constitutionnelle, comme l’empereur avait été l’empire à lui tout seul. En même temps que les institutions et les coutumes, la littérature anglaise passa le détroit et vint régner chez nous. La poésie britannique nous révéla le doute incarné sous la figure de Byron ; puis la littérature allemande, quoique plus mystique, nous conduisit au même résultat par un sentiment de rêverie plus profond. Ces causes, et d’autres, transformèrent rapidement l’esprit de notre nation, et pour caractère principal lui infligèrent le doute. Or le doute, c’est Obermann, et Obermann, né trop tôt de trente années, est réellement la traduction de l’esprit général depuis 1850.

Pourtant, dès le temps de sa publication, Obermann excita des sympathies d’autant plus fidèles et dévouées qu’elles étaient plus rares. Et, en ceci, la loi qui condamne à de tièdes amitiés les existences trop répandues fut accomplie ; la justice, qui dédommage du peu d’éclat par la solidité des affections, fut rendue. Obermann n’encourut pas les trompeuses jouissances d’un grand succès, il fut préservé de l’affligeante insouciance des admirations consacrées et vulgaires. Ses adeptes s’attachèrent à lui avec force et lui gardèrent leur enthousiasme, comme un trésor apporté par eux seuls, à l’offrande duquel ils dédaignaient d’associer la foule. Ces âmes malades, parentes de la sienne, portèrent une irritabilité chaleureuse dans l’admiration de ses grandeurs et dans la négation de ses défauts. Nous avons été de ceux-là, alors que plus jeunes, et dévorés d’une plus énergique souffrance, nous étions fiers de comprendre Obermann et près de haïr tous ceux dont le cœur lui était fermé.

Mais le mal d’Obermann, ressenti jadis par un petit nombre d’organisations précoces, s’est répandu peu à peu depuis, et, au temps où nous sommes, beaucoup peut-être en sont atteints ; car notre époque se signale par une grande multiplicité de maladies morales, jusqu’alors inobservées, désormais contagieuses et mortelles.

Durant les quinze premières années du dix-neuvième siècle, non-seulement le sentiment de la rêverie fut gêné et empêché par le tumulte des camps, mais encore le sentiment de l’ambition fut entièrement dénaturé dans les âmes fortes. Excité, mais non développé, il se restreignit dans son essor en ne rencontrant que des objets vains et puérils. L’homme qui était tout dans l’État avait arrangé les choses de telle façon que les plus grands hommes furent réduits à des ambitions d’enfant. Là où il n’y avait qu’un maître pour disposer de tout, il n’y avait pas d’autre manière de parvenir que de complaire au maître, et le maître ne reconnaissait qu’un seul mérite, celui de l’obéissance aveugle ; cette loi de fer eut le pouvoir, propre à tous les despotismes, de retenir la nation dans une perpétuelle enfance ; quand le despotisme croula irrévocablement en France, les hommes eurent quelque peine à perdre cette habitude d’asservissement qui avait effacé et confondu tous les caractères politiques dans une seule physionomie. Mais, rapidement éclairés sur leurs intérêts, ils eurent bientôt compris qu’il ne s’agissait plus d’être élevé par le maître, mais d’être choisi par la nation ; que, sous un gouvernement représentatif, il ne suffisait plus d’être aveugle et ponctuel dans l’exercice de la force brutale pour arriver à faire de l’arbitraire en sous-ordre, mais qu’il fallait chercher désormais sa force dans son intelligence, pour être élevé par le vote libre et populaire à la puissance et à la gloire de la tribune. A mesure que la monarchie, en s’ébranlant, vit ses faveurs perdre de leur prix, à mesure que la véritable puissance politique vint s’asseoir sur les bancs de l’opposition, la culture de l’esprit, l’étude de la dialectique, le développement de la pensée devint le seul moyen de réaliser des ambitions désormais plus vastes et plus nobles.

Mais avec ces promesses plus glorieuses, avec ces prétentions plus hautes, les ambitions ont pris un caractère d’intensité fébrile qu’elles n’avaient pas encore présenté. Les âmes, surexcitées par d’énormes travaux, par l’emploi de facultés immenses, ont été éprouvées tout à coup par de grandes fatigues et de cuisantes angoisses. Tous les ressorts de l’intérêt personnel, toutes les puissances de l’égoïsme, tendues et développées outre mesure, ont donné naissance à des maux inconnus, à des souffrances monstrueuses, auxquelles la psychologie n’avait point encore assigné de place dans ses annales.

L’invasion de ces maladies a dû introduire le germe d’une poésie nouvelle. S’il est vrai que la littérature soit et ne puisse être autre chose que l’expression de faits accomplissables, la peinture de traits visibles, ou la révélation de sentiments possiblement vrais, la littérature de l’Empire devait réfléchir la physionomie de l’Empire, reproduire la pompe des événements extérieurs, ignorer la science des mystérieuses souffrances de l’âme. L’étude de la conscience ne pouvait être approfondie que plus tard, lorsque la conscience elle-même jouerait un plus grand rôle dans la vie, c’est-à-dire lorsque l’homme, ayant un plus grand besoin de son intelligence pour arriver aux choses extérieures, serait forcé à un plus mûr examen de ses facultés intérieures. Si l’étude de la psychologie, poétiquement envisagée, a été jusque-là incomplète et superficielle, c’est que les observations lui ont manqué, c’est que les maladies, aujourd’hui constatées et connues, hier encore n’existaient pas.

Ainsi donc le champ des douleurs observées et poétisées s’agrandit chaque jour, et demain en saura plus qu’aujourd’hui. Le mal de Werther, celui de René, celui d’Obermann, ne sont pas les seuls que la civilisation avancée nous ait apportés, et le livre où Dieu a inscrit le compte de ces fléaux n’est peut-être encore ouvert qu’à la première page. Il en est un qu’on ne nous a pas encore officiellement signalé, quoique beaucoup d’entre nous en aient été frappés ; c’est la souffrance de la volupté dépourvue de puissance. C’est un autre supplice que celui de Werther, se brisant contre la société qui proscrit sa passion, c’est une autre inquiétude que celle de René, trop puissant pour vouloir ; c’est une autre agonie que celle d’Obermann, atterré de son impuissance ; c’est la souffrance énergique, colère, impie, de l’âme qui veut réaliser une destinée, et devant qui toute destinée s’enfuit comme un rêve ; c’est l’indignation de la force qui voudrait tout saisir, tout posséder, et à qui tout échappe, même la volonté, au travers de fatigues vaines et d’efforts inutiles. C’est l’épuisement et la contrition de la passion désappointée ; c’est, en un mot, le mal de ceux qui ont vécu.

René et Obermann sont jeunes. L’un n’a pas encore employé sa puissance, l’autre n’essayera pas de l’employer ; mais tous deux vivent dans l’attente et l’ignorance d’un avenir qui se réalisera dans un sens quelconque. Comme le bourgeon exposé au vent impétueux des jours, au souffle glacé des nuits, René résistera aux influences mortelles et produira de beaux fruits. Obermann languira comme une fleur délicate qui exhale de plus suaves parfums en pâlissant à l’ombre. Mais il est des plantes à la fois trop vigoureuses pour céder aux vains efforts des tempêtes, et trop avides de soleil pour fructifier sous un ciel rigoureux. Fatiguées, mais non brisées, elles enfoncent encore leurs racines dans le roc, elles élèvent encore leurs calices desséchés et flétris pour aspirer la rosée du ciel ; mais, courbées par les vents contraires, elles retombent et rampent sans pouvoir vivre ni mourir, et le pied qui les foule ignore la lutte immense qu’elles ont soutenue avant de plier.

Les âmes atteintes de cette douloureuse colère peuvent avoir eu la jeunesse de René. Elles peuvent avoir répudié longtemps la vie réelle, comme n’offrant rien qui ne fût trop grand ou trop petit pour elles ; mais à coup sûr elles ont vécu la vie de Werther. Elles se sont suicidées comme lui par quelque passion violente et opiniâtre, par quelque sombre divorce avec les espérances de la vie humaine. La faculté de croire et d’aimer est morte en elles. Le désir seul a survécu, fantasque, cuisant, éternel, mais irréalisable, à cause des avertissements sinistres de l’expérience. Une telle âme peut s’efforcer à consoler Obermann, en lui montrant une blessure plus envenimée que la sienne, en lui disant la différence du doute à l’incrédulité, en répondant à cette belle et triste parole : Qu’un jour je puisse dire à un homme qui m’entende : « Si nous avions vécu ! » — Obermann, consolez-vous, nous aurions vécu en vain.

Il appartiendra peut-être à quelque génie austère, à quelque psychologiste rigide et profond, de nous montrer la souffrance morale sous un autre aspect encore, de nous dire une autre lutte de la volonté contre l’impuissance, de nous initier à l’agitation, à l’effroi, à la confusion d’une faiblesse qui s’ignore et se nie, de nous intéresser au supplice perpétuel d’une âme qui refuse de connaître son infirmité, et qui, dans l’épouvante et la stupéfaction de ses défaites, aime mieux s’accuser de perversité que d’avouer son indigence primitive. C’est une maladie plus répandue peut-être que toutes les autres, mais que nul n’a encore osé traiter. Pour la revêtir de grâce et de poésie, il faudra une main habile et une science consommée.

Ces créations viendront sans doute. Le mouvement des intelligences entraînera dans l’oubli la littérature réelle, qui ne convient déjà plus à notre époque. Une autre littérature se prépare et s’avance à grands pas, idéale, intérieure, ne relevant que de la conscience humaine, n’empruntant au monde des sens que la forme et le vêtement de ses inspirations, dédaigneuse, à l’habitude, de la puérile complication des épisodes, ne se souciant guère de divertir et de distraire les imaginations oisives, parlant peu aux yeux, mais à l’âme constamment. Le rôle de cette littérature sera laborieux et difficile, et ne sera pas compris d’emblée. Elle aura contre elle l’impopularité des premières épreuves ; elle aura de nombreuses batailles à livrer pour introduire, dans les récits de la vie familière, dans l’expression scénique des passions éternelles, les mystérieuses tragédies que la pensée aperçoit et que l’œil ne voit point.

Cette réaction a déjà commencé d’une façon éclatante dans la poésie personnelle ou lyrique : espérons que le roman et le théâtre n’attendront pas en vain.

George Sand.