MONSIEUR RENAN
rue d’Enfer, 49, ou 39, à Paris (France).


Varsovie, 12 juillet 1850.

J’ai attendu jusqu’aujourd’hui à t’écrire, très cher ami, espérant recevoir hier une réponse à la lettre que je t’ai adressée le 30 juin. Comme elle ne me parvient point, je pense que tu n’as pas d’objection à faire sur le plan que je te traçais, et je ne puis tarder plus longtemps à t’en confirmer tous les détails. — Mon élève, madame Zoltowska, m’a répondu que son mari sera tout prêt à m’accompagner à Berlin, à partir du 3 août. En conséquence, mon bon Ernest, si rien ne s’y oppose, pars à l’époque que je t’avais indiquée, sois à Berlin le 1er août et dès que tu y seras arrivé, écris-moi chez madame Sophie Zoltowska, née Zamoyska, à Niechanow, près Gnesno, grand-duché de Posen : si Dieu nous préserve l’un et l’autre d’accident, nous serons le 3 au terme de notre longue séparation. Avec quel cœur je demande à la Providence de nous épargner au moins jusque-là ! Avec quelle terreur j’envisage tout ce qui pourrait détruire ce doux rêve, qui me semble trop beau pour devoir se réaliser dans ma vie !.. — M. Zoltowsky recommande à Berlin l’hôtel de Rome, unter den Linden ; il me dit qu’on y est très bien et que les prix y sont raisonnables. Tu y descendras, cher ami  ; tu y prendras d’abord un logement pour toi, puis une chambre en mon intention le jour de mon arrivée. — je forme le projet de quitter Varsovie au plus tard le 23 de ce mois, afin de me reposer pendant quelques jours chez mon élève. M. Zoltowsky est un excellent homme avec lequel il n’y a à redouter aucune gêne.

Je pense que tu seras bien aise de séjourner un peu à Berlin, mon Ernest ; j’y resterai autant que tu voudras, et tu peux y venir avant le 1er août si tu le désires. Je ne t’envoie point de lettre de change sur Paris : je n’ai pas voulu demander un acompte quelques jours avant le règlement définitif de mes intérêts. Je renfermerai dans cette lettre un mot pour notre frère, en lui disant de te remettre quatre ou cinq cents francs (ce que tu voudras), pour venir jusqu’à Berlin  ; je m’arrangerai de manière à avoir ensuite avec moi ce qu’il nous faudra pour continuer notre route. Comme tu l’as prévu, cher ami, je préférerais ne pas aller tout d’un trait de Berlin à Paris. Ce n’est pas que je ne sois capable de supporter cette fatigue, je le suis assurément ; mais j’aimerais mieux quelques interruptions. Ces voyages en chemin de fer ont toujours le don de me fatiguer au plus haut point ; mais comme je ne ressens aucune faiblesse, comme je n’ai plus la moindre trace de fièvre ni d’abattement, comme j’ai repris toutes mes forces, je serai toute disposée, toute prête, mon bon frère, à suivre les mesures et la direction qui seront le plus à tu convenance. Ainsi, vois si tu ne peux en aucune manière utiliser cette excursion dans l’Allemagne septentrionale : rien ne me serait plus agréable que de seconder en ce point tes désirs. La saison n’est pas avancée, rien ne nous presse, et je puis sans le moindre inconvénient m’écarter de la ligne directe, soutenir toutes les formes de voyage. Que le sort nous réunisse, mon ami, et tout le reste me paraîtra bien peu de chose ! — je vais passer des jours cruels pendant ton voyage de Paris à Berlin. Par pitié pour ta pauvre vieille sœur, nerveuse et surexcitée par de longues souffrances, écris-moi chez madame Zoltowska quel jour tu partiras de Paris, quel jour tu seras à Berlin. Je passerai le temps de ton voyage dans de telles angoisses, que d’avance elles me font frémir. Pardonne-moi ces terreurs, cher Ernest : il ne dépend pas de mes efforts de les maîtriser, et quand tu en es l’objet, elles n’ont plus de limites. Aie bien soin de monter dans les wagons avant le dernier signal, et si ce signal est donné, laisse partir le convoi, plutôt que de t’exposer à être écrasé par l’ébranlement des voitures. Ne te mets pas dans les premiers wagons après la locomotive, ni dans les derniers à la suite du convoi ; fais en sorte qu’il y en ait toujours quatre ou cinq devant toi, et autant en arrière. Ne te mets pas près de portières ouvertes, à cause des étincelles qui enflamment les habits ; surtout garde-toi d’avancer la tête en dehors des voitures. En chemin de fer, il faut voyager comme un ballot, et se résigner à ne rien voir que les visages ennuyés de ses compagnons d’infortune. J’admire beaucoup la grande invention du xixe siècle, mais j’avoue sincèrement que ce n’est pas lorsque j’ai quelque être chéri à y confier, ou que j’ai moi-même à voyager. Je m’estime très heureuse d’avoir visité l’Italie avant qu’on ait gâté cette terre ravissante par la ligne droite des voies de fer, ou terni ce ciel sans égal par la fumée de la houille. Cher ami, quelles douces journées tu eusses perdu s’il y avait ou un chemin de fer de Rome à Ravenne ! — Enfin, il y en a un de Paris à Berlin et nous ne pouvons pas le fuir ; mais au nom de tout ce qui peut te toucher, sois plus que prudent, songe à l’état où je vais être jusqu’au moment où je te saurai Berlin  ! Mes craintes pour toi me rendent si malheureuse, que je regrette vivement de t’avoir dit de me venir chercher. Pourquoi t’exposer, exposer ce que j’ai de plus cher au monde ? ne pouvais-je pas faire seule ce voyage ?

Le choléra n’est pas à Berlin ; Sophie m’a parfaitement rassurée à cet égard. — je ne t’écrirai plus à Paris, mon Ernest, à moins que je ne reçoive dans deux ou trois jours une lettre de toi qui me demande une réponse. Je ferai en sorte qu’en arrivant à Berlin tu trouves une lettre de moi poste restante, ainsi va la réclamer. Si tu as à répondre à cette lettre, adresse ta réponse chez madame Zoltowska : ne crains pas de me faire attendre chez elle ; j’y puis rester aussi longtemps qu’il sera nécessaire. J’espère qu’avant de quitter Varsovie, je recevrai de toi un mot pour me dire si mes arrangements te conviennent ; mais, outre cette lettre, je te conjure encore de m’écrire à Niechanow, pour m’indiquer exactement le jour où tu quitteras Paris. Je ne sais que craindre : mon imagination attristée empoisonne tout, est devenue pour moi un véritable supplice.

Je t’en prie, mon Ernest, écris-moi, ne serait-ce que pour me dire ce que tu auras décidé après la réception de ma dernière lettre. Mademoiselle Ulliac et toi, avez-vous réussi à me trouver un logement à Paris ? Je vais bien, mon ami, quoique ma gorge soit toujours douloureuse, quoique j’éprouve toujours les mêmes difficultés en parlant. — Le temps commence ici à être froid et mauvais ; il m’est temps de partir. — Donne, je te prie, de mes nouvelles à notre mère et à mademoiselle Ulliac ; annonce-leur l’époque précise de ton départ et celle où nous espérons être réunis. Que le ciel exauce nos vœux, mon bon Ernest ! je te recommande ta chère personne comme mon plus précieux trésor. — A toi toujours  !

H. RENAN.