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La Revue blancheTome IX (p. 25-28).

NOUVELLES CONVERSATIONS AVEC ECKERMANN
V. — À l’Académie.

Goethe a écrit à son libraire de Paris. Il veut recevoir plus exactement à l’avenir les discours qui se prononcent aux séances de réception, à l’Académie Française. — C’est une lecture aussi fatigante que féconde, m’a-t-il dit. La plupart du temps ces discours sont vides, lourds, prétentieux ; on n’y trouve que des ironies émoussées et de méchantes plaisanteries. Et cependant je les lis toujours avec fruit. Savez-vous pourquoi ? D’abord parce que j’aime à contrôler et à confronter les opinions que professent les littérateurs sur eux-mêmes, sur leurs amis, sur leurs aînés. C’est un moyen plus sûr d’entrer en eux-mêmes que de lire les interviews des journaux sur leurs gilets et leurs cuisinières. J’aime aussi à voir comment un homme se comporte dans une circonstance de sa vie que les mœurs et les traditions lui font considérer comme solennelle. Depuis quand, par exemple, pouvons-nous juger Loti avec certitude ? Depuis son discours de réception à l’Académie. Il est certain maintenant que Loti n’est qu’un pauvre malade, un véritable fou de vanité, et qui écrit comme les enfants vagissent.

Mais ce qui constitue l’intérêt principal de ces lectures, c’est qu’elles nous permettent de saisir nettement la hiérarchie et le classement provisoire d’une littérature. Prenez la série des élections académiques, joignez-y les commentaires des journaux avant et après chaque scrutin, après chaque réception, vous aurez une idée nette de ce que les Français pensent de leur propre littérature ; vous verrez qui ils mettent au premier rang, qui ils considèrent comme inférieurs, comment se répartissent les groupes et les écoles. Or c’est un travail pour lequel nous sommes beaucoup mieux placés qu’eux-mêmes : car nous sommes isolés des manœuvres, des préjugés, des intrigues partiales ; et le calme, l’éloignement, le désintéressement nous assurent la plus parfaite indépendance de pensée. C’est nous ici, et non pas ces gens-là dans leur fauteuil ou à leur table, qui représentons le jugement de l’avenir, de même qu’il ne faudrait pas demander à Schlegel ou à Tieck, mais à un bon critique anglais, par exemple, de dresser le tableau équitable de notre littérature contemporaine. Eh bien ! il n’y a rien de plus utile, de plus instructif que de comparer les jugements français aux nôtres, ce classement provisoire de contemporains intéressés à notre opinion à nous qui préparons beaucoup plus exactement celle de la postérité. Faites ce double travail ; dressez notre liste et comparez-la avec la leur ; et rien ne pourra vous faire mieux sentir l’éternelle illusion des générations sur elles-mêmes.

J’ai là, continua Goethe, le compte-rendu des deux dernières séances où Heredia a été reçu par Coppée, et Bourget par Vogüé. Tous quatre sont des hommes célèbres, tout à fait en vue, quoique d’une valeur bien inégale. Leurs discours ne sont pas ennuyeux, hors celui de Vogüé. Mais ils montrent tous cette gêne guindée de l’homme forcé de s’exprimer sur un sujet qu’il n’a pas choisi. Le plus travaillé est celui de Bourget qui traite les sujets les plus futiles, et même de pur délassement, avec de la conscience, des documents, et sa force d’application un peu lourde ; le plus élégant et le plus facile est celui de Heredia. Quel intéressant parallèle on pourrait faire entre ces deux hommes ! Chez l’un, on trouverait le travail et la science mis au service des plus riches dons naturels, d’une âme libre et colorée ; chez l’autre, le labeur obstiné et la patience ont dû triompher d’une nature ingrate. L’œuvre de Heredia est une fleur superbe des tropiques, une fleur brillante et spontanée ; l’œuvre de Bourget, l’arbuste chétif et tenace d’un sol sablonneux.

Pourtant, si dans ces discours de parade on cherchait une matière à méditation, c’est sur celui de Coppée qu’il faudrait peut-être s’arrêter de préférence. Il soulève, et d’une manière bien involontaire sans doute, car Coppée est incapable du moindre effort réfléchi, un des problèmes les plus difficiles de la vie littéraire, je veux dire quelle attitude convient aux jeunes gens devant leurs maîtres et leurs aînés. C’est un sujet que Coppée me parait avoir abordé avec mauvaise humeur, on dirait presque avec dépit. Evidemment il supporte mal que les jeunes gens ne professent pas pour lui la même admiration, le même respect que pour Heredia par exemple. Il est bien exact en effet que les jeunes revues poussent rarement des cris de gloire à sa louange. Aucun jeune homme débutant dans la littérature ne s’en va rue Oudinot avec son manuscrit sous le bras ; et d’ailleurs, auprès des lettrés, le patronage de Coppée serait une triste recommandation. Au contraire Heredia est populaire ; il est aimé de tout le monde ; on jouit de tous ses succès comme d’un avantage personnel. Si Coppée était capable de réfléchir, il discernerait bien vite les causes de cette différence d’attitudes. Cela tient à ce que Heredia est un homme bon, affectueux, serviable, et surtout à ce qu’il a beaucoup de talent, tandis que Coppée n’en a pas.

Régnier a fait là-dessus, dans la dernière Revue blanche, un article excellent, avec le charme habituel de sa gouaillerie à métaphores. Je crains un peu pour Régnier qu’il ne se soit placé là dans une situation embarrassante. Qui nous dit que, lui aussi, il ne sera pas reçu par Coppée, d’ici, voyons, huit ou dix ans ? Son article peut se résumer ainsi : M. Coppée a tort de se plaindre de nous. Nous ne nous soucions pas de lui ; nous ne le connaissons pas. — À mon sens, on pouvait répondre d’une manière plus forte, car c’est précisément un phénomène singulier que la modération des jeunes gens vis-à-vis de Coppée. Il y a dix ans qu’on devrait le traiter deux fois la semaine avec une violence brutale, comme on traitait Ohnet autrefois. Mais non, on ne prononce jamais son nom, on ignore son existence, alors qu’on a traité si durement Daudet ou Zola qui valent mieux que lui. Zola vit maintenant au régime de l’injure quotidienne ; certaines revues ont même été jusqu’à attaquer d’excellents artistes comme France ou Mendès. Et Coppée, lui, vit grassement, paisiblement. On laisse exalter sa dernière pièce, une œuvre informe, nulle, où l’on cherche en vain l’habileté technique la plus élémentaire. De quoi se plaint-il ?

Le silence et l’indulgence des jeunes gens à l’égard de ce mauvais cabotin de banlieue me paraissent inexplicables. Je dirai même qu’en cela ils manquent à leur devoir, car Coppée est une fausse réputation mal gonflée, une de ces mauvaises herbes, sur lesquelles une génération peut se méprendre, mais que la génération suivante doit sarcler impitoyablement de son chemin. Quiconque parmi les jeunes gens a le sens de la beauté poétique, des lois de l’expression métrique, ne devrait pas ménager son travail jusqu’à ce que cette tache fût effacée de la poésie française. C’est un travail facile, pourvu qu’on l’exécute de très haut, avec mépris, sans colère, et comme du bout des doigts.

— Il me semble d’ailleurs, continua Goethe, que l’attaque de Coppée contre les jeunes revues, pour être particulièrement injuste et suffisante, n’est pas isolée. C’est une campagne dont tout le monde se mêle à sa manière, et dans la mesure de ses moyens. Je voudrais qu’on ne se fit pas illusion sur l’importance de ces querelles, car il est probable que, dans trente ans, le groupe de la Revue blanche ou du Mercure sera le monde académique ; et les jeunes gens de ce temps-là attaqueront les gloires surfaites et les nullités parvenues comme cela se passe aujourd’hui. De ce point de vue, un livre du petit Daudet ou un article de Fouquier perdent le peu d’importance qu’on pourrait leur attribuer tout d’abord. Mais ce que je crois sincèrement, c’est que les jeunes générations valent mieux, moralement, que leurs aînées. Ils n’ont pas cette vanité théâtrale et absorbante d’un Daudet ou d’un Goncourt ; ils sépareront de moins en moins les hommes des œuvres, et c’est à quoi doit tendre, à mon avis, l’effort littéraire. Ils seront incapables de souffrance ou de rancune parce qu’on n’aura pas cru à leur génie. Ils ont une idée de l’art moins exclusive, moins stérile, et cela les rend plus intelligents et meilleurs.

Il est possible d’ailleurs que toutes ces espérances soient démenties. Rien n’est plus trompeur que les jeunesses littéraires. J’ai connu Coppée gamin ; il promettait. Et puis, il faut compter aussi avec les tares originelles de la race. La légèreté, la vanité françaises sont des vices incurables. Ces enfants modestes et appliqués se laisseront peut-être tourner la tête au premier succès. Peut-être un jour seront-ils aussi méprisables que ceux qu’ils attaquent aujourd’hui. C’est ce que je vous disais tout à l’heure : ils seront tous de l’Académie dans trente ans…

… Goethe se leva, alla chercher dans un rayon de la bibliothèque l’Almanach de Gotha et l’ouvrit à la page où sont énumérés les membres de l’Académie. J’en connaissais un très petit nombre, et je constatai que sur quelques-uns d’entre eux Goethe lui-même, qui se tient soigneusement au courant des lettres françaises, ne put me fournir que des renseignements approximatifs. Goethe, qui était d’excellente humeur, fit à leur sujet des jeux de mots et des plaisanteries :

On m’a conté, dit-il, qu’il n’y avait pas en France de corps plus bafoué que l’Académie. Certaines plaisanteries sont devenues anciennes et classiques. On en fait des couplets aux revues de fin d’année. Mais je suis convaincu que son influence est restée considérable, et les brocarts même dont on la couvre en sont la preuve. Les Français, comme vous savez, ne raillent que ce qu’ils craignent ou ce qu’ils envient. Tout le monde rit en parlant de l’Académie, comme de la Chambre, par exemple, et tout le monde désire en faire partie ; même on est prêt à toutes les bassesses pour cela. Il n’y a pas de vanité si misérable que cette prétendue indépendance. Songez pourtant, comme on le rappelait l’autre jour, que les trois hommes d’où dérive littérairement la génération actuelle, Stendhal, Flaubert et Baudelaire, ne comptèrent pas parmi les académiciens, qu’aujourd’hui encore vous n’en avez pas trouvé dix dont les noms vous soient, je ne dirai pas familiers, mais connus. Mais toutes les institutions qui reposent sur la vanité humaine tirent de cela seul un caractère d’éternité. Il faut bien aussi que les âmes médiocres et intéressées puissent trouver dans la vie des buts dignes d’elles. Quand on est incapable de songer au beau et au bien et de vivre pour le perfectionnement de sa nature, il faut bien trouver des fins extérieures vers lesquelles tendra notre activité. Pour la plupart des gens de lettres, l’Académie n’est pas autre chose. Elle leur représente le grade supérieur, le dernier degré de la hiérarchie, quelque chose comme leur bâton de maréchal. Le jour où il fut élu, Claretie s’est dit sans aucun doute : Je n’ai plus rien à souhaiter en ce monde. Dimittis servum tuum, Domine. Il n’y a pas de mal à cela. C’est une ambition qui les occupe et qui assure une unité à quelques années de leur vie ; ambition méprisable, unité fausse ; mais Dieu n’a pas accordé à tous les hommes de vivre noblement.