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La Revue blancheTome IX (p. 257-260).

NOUVELLES CONVERSATIONS AVEC ECKERMANN
VI. — Les Étoiles.

Goethe nous a conduits vers la terrasse qui limite le jardin du côté de l’avenue de tilleuls. Bien que la nuit fût complètement tombée, il n’a pas permis qu’on apportât les lumières. Il a dit qu’il ne voulait pas être séparé de la nuit. Le bonheur de vivre, dit-il encore, commence pour moi au crépuscule des journées chaudes, et autrefois nous aimions le faire durer jusqu’au matin.

La terrasse où nous étions assis domine une place spacieuse, et plantée en quinconces d’ormes et de tilleuls. Le parfum des arbres en fleurs montait jusqu’à nous, mais si doucement qu’il se confondait avec la brise. Notre regard plongeait au delà jusqu’aux rues populeuses du faubourg. Voyez, me dit Goethe, quel tableau digne et paisible. Les artisans sont assis devant leurs maisons ; ils fument en silence, tandis que les enfants jouent et que les femmes s’entretiennent à voix basse. Il me semble que le cœur de notre vieille Allemagne bat encore dans ce bonheur silencieux. Les rues et la place sont plus peuplées qu’aux heures les plus bruyantes du jour ; et cependant tout reste calme, profond, tranquille. Pour eux aussi, le bonheur commence avec le coucher du soleil. Le repos fécond, le fruit et la consolation du travail ne se trouvent pas dans le fracas des jours de fête, mais sous la tiédeur protectrice de la nuit.

Le ciel était aussi brillant, aussi plein d’étoiles que par les plus belles nuits de l’hiver ; et comme Goethe est très fier de ses connaissances en astronomie, je le priai de me nommer les constellations les plus belles. — Comment, me dit-il, pouvez-vous si aisément oublier leurs noms ? Vous voyez distinctement la Grande Ourse ? Eh bien ! voici Cassiopée, et la Chèvre, et au-dessous, presque à l’horizon, les premières étoiles de Persée. Cette étoile, au-dessus de nous, qui brille d’une lueur si tendre, c’est Véga. — Et celle-ci, plus bas que Véga ? — C’est Altaïr, et voici la constellation du Cygne entre elles deux.

Ottilie voulut savoir à quelle distance de la terre se trouvent Véga et Altaïr ; Goethe le lui dit sommairement, et il nous expliqua la méthode dont usent les astronomes pour mesurer ces distances infinies. Ottilie avait beaucoup de mal à comprendre comment nous pouvons apercevoir encore dans le ciel des étoiles qui auraient cessé d’exister depuis bien des années. — C’est pourtant une idée assez simple, dit Goethe, mais il est vrai que l’étude des astres nous suggère des pensées si éloignées de notre vie ordinaire que nous éprouvons des difficultés extrêmes à les concevoir tout d’abord. Moi-même, j’ai difficilement compris que notre soleil put faire partie de la voie lactée, comme je l’ai lu dans un livre récent. La terre est ici à mes pieds, tranquillement endormie, et j’aperçois la voie lactée traîner sa poussière d’étoiles au plus profond de la voûte des cieux. L’idée de l’espace, telle que nous en usons tous les jours, ne suffit pas à nous faire concevoir les vérités de l’astronomie, et surtout notre orgueil d’hommes en est trop vivement blessé. Voyez un peu quelle place nous tiendrions dans l’harmonie du monde visible ! Près du soleil, nous ne sommes qu’une planète dérisoire, mendiant un peu de sa chaleur. Et le soleil lui-même ne brille pas plus dans le ciel que la plus simple de ces étoiles amoncelées qui descendent en traînée laiteuse jusqu’à l’horizon.

Schiller répétait souvent que l’homme se transformerait peu à peu jusqu’en son cœur même s’il consentait seulement à regarder le ciel chaque nuit. Il aurait voulu que nos pensées et notre manière d’envisager la vie pussent s’imprégner ainsi de l’idée de l’Infini ; et il est vrai que le sentiment de l’Infini sourd lentement dans notre cœur de la contemplation des étoiles. Mais c’est un sentiment passager, car la vérité gravée le plus profondément dans l’esprit des hommes, c’est que le monde n’existe que pour eux, et que même ils sont le monde à eux seuls. Nous savons que notre terre tourne autour du soleil : nous savons aussi que les mondes visibles sont infinis, et qu’il y a encore, par delà les limites visibles du ciel, une infinité de mondes possibles. Nous savons cela, mais nous ne le croyons pas ; et surtout nous agissons comme si nous l’avions toujours ignoré. Ce sont des vérités aussi vides que des chiffres, aussi inefficaces sur notre vie. Le professeur d’astronomie passe sa nuit à contempler le ciel dans sa lunette, et le lendemain il songe comme les autres à son avancement ou à sa croix. Je répondais à Schiller que l’homme, désormais, est pour toujours enfermé sur terre. Depuis trop longtemps nous défendons à notre pensée de franchir l’atmosphère terrestre, et maintenant nos ailes ne savent plus voler !

Il serait absurde de prétendre humilier les hommes par l’immensité de l’univers : c’est une immensité dont ils participent. Mais une pitié profonde me saisit, parfois, quand je les vois emprisonnés dans leur terre comme dans une maison fermée. N’entendez-vous pas ce que nous disent les étoiles ? Elles nous répètent que nous ne sommes pas seuls dans le monde, que la terre n’est pas une maison close, mais que nous sommes liés aussi étroitement au plus lointain de ces astres qu’une cellule à une autre cellule de notre corps. Nous participons à la même vie que ni Véga, ni l’Ourse, ni la Terre ne saurait assurer seule, mais qui serait imparfaite sans le plus petit bourgeon de ce tilleul. C’est une vérité que les hommes possédaient autrefois, mais maintenant ils l’ont oubliée. Les pâtres de Chaldée avaient une connaissance plus vraie et plus religieuse de l’univers que nos savants et nos théologiens. Tandis que leurs troupeaux dormaient, ils regardaient obstinément les étoiles ; ils comprenaient qu’à contempler le ciel ou à s’examiner soi-même, c’est la même lumière qu’on aperçoit. Et comme nos philosophies sont basses, mesquines, à côté de leurs synthèses primitives. Les Éléates, les Ioniens, les stoïciens, ne cherchaient pas à isoler l’homme ; ils n’isolaient même pas la Terre ; ils proclamaient l’unité de l’Univers, l’harmonie de l’Individu et du Monde : ils considéraient l’ensemble des choses comme un corps vivant. Tandis qu’aujourd’hui nous sommes rationalistes, criticistes, que sais-je encore, et nous avons perdu toute notion de la Réalité de l’Univers.

Oui, les Grecs étaient plus sages, si nous sommes plus savants. Peut-être aussi la race humaine est-elle trop vieille aujourd’hui ; elle a tant agi et tant parlé qu’elle a oublié le sens des mots et l’accent des choses. Quand la terre était encore jeune, qu’elle voyait avec des yeux actifs, avec une raison fraîche, la pensée de l’Infini lui semblait toute naturelle. Je compare volontiers notre terre d’aujourd’hui aux enfants qui, en grandissant, ont oublié peu à peu leurs parents et leur famille. Quand ils étaient petits et faibles, ils avaient besoin sans cesse d’une protection et d’un appui ; leur petitesse même leur rappelait à chaque instant qu’ils n’étaient pas seuls au monde, et même qu’ils ne pouvaient se passer du reste du monde. Et à mesure qu’ils ont pris des forces, que leur conscience s’est formée, ils sont devenus ingrats et négligents. Ils ont fini par se dire : Je suis moi, je me suffis. Et leurs pensées, leurs intérêts, leurs passions suffiraient en effet à emplir leur vie. Quand la terre était jeune, elle pensait avec affection, avec reconnaissance à l’Univers ; sa conscience était incomplète et fragile ; pour vivre, elle avait besoin du ciel, du soleil, des étoiles. Mais aujourd’hui, nous nous sommes tissés assez de soucis, d’ambitions et de désirs pour ne plus penser à autre chose. Tout ce qui est parvenu à la conscience s’isole ; et ainsi nous nous sommes séparés de l’univers. La science, l’argent, l’ambition, l’amour remplissent aisément la journée d’un homme, et sa pensée s’absorbe tout entière sur le gain qu’il suppute ou sur le plaisir qu’il espère. Jadis la pensée de l’homme n’était pas à ce point remplie de lui-même ; nous commencions seulement à filer le cocon où notre raison est maintenant enfermée ; nous commencions à bâtir notre ruche ; aujourd’hui, elle est achevée, mais elle nous empêche de voir le ciel.

Notre raison est devenue égoïste. Elle a cessé de songer à l’univers ; elle a cessé de songer à notre nature terrestre, Pour les moralistes et les philosophes d’à présent, il n’y a plus d’autre réalité que l’individu. Assurément, ils se croient très nobles et très hardis quand ils parlent des droits de l’individu, quand ils le proclament sacré, inviolable et irréductible au reste du monde. Mais si l’achèvement de la conscience individuelle devait obscurcir entièrement pour nous la conscience de l’univers, aucun malheur comparable n’aurait jamais frappé l’humanité, car les hommes ont parfois encore, malgré eux, quand une émotion vive les frappe, une vision soudaine de l’immensité, de la vérité de l’Univers. Je crois qu’ils doivent sentir alors toutes leurs pensées factices, déchirées comme les nuages par un éclair. Ils comprennent pour quelques instants qu’il n’y a de réalité que dans l’univers, que nous n’existons nous-même, nous, les individus, que comme un écho atténué de la beauté infinie des choses.

Goethe dit encore : Il n’y a pas pour l’homme sincère et religieux, de spectacle plus doux, plus rassurant, que cette harmonie multiple du ciel. Je n’ai jamais compris la terreur tragique de Pascal devant le ciel étoilé. Pourquoi s’effrayait-il de son silence ? Les espaces infinis ne sont jamais silencieux. N’entendez-vous pas battre là-haut comme les pulsations d’un sang rapide ? Le profond battement de la vie du monde me parvient aussi clairement que les sons humains. Si la contemplation de l’infini décourage la plupart des hommes, ce n’est pas par l’anxiété du mystère ; mais plutôt ils sentent confusément combien leur âme paraîtrait basse éclairée à cette lumière-là. La pensée de l’infini peut opprimer leur orgueil ; mais elle consolerait leurs souffrances. Quand on souffre il faut lever la tête pour se rappeler quelle place on tient dans l’univers. « C’est parce que nous songeons à nous que nous sommes tristes et malades. » Songeons au monde, regardons les étoiles qui sont les symboles lumineux et nocturnes de l’être infini.

— Il se fait tard, dit Ottilie. Le vent devient frais ; peut-être ne serait-il pas sage de rester sur la terrasse plus longtemps. Mais Goethe tenait ses yeux fixés sur les rues obscures et silencieuses : les lanternes des carrefours et des places publiques éclairaient seules le faubourg, mais d’une lumière si douce qu’elles semblaient exprimer elles aussi la paix, la confiance d’une ville endormie, la sécurité du sommeil profond. On entendait distinctement le pas des veilleurs de nuit. L’horloge de la cathédrale sonna, et les vibrations se prolongèrent longuement dans l’air pur. Aucun spectacle de la nature ne m’avait inspiré si spontanément des pensées pieuses, et mon cœur éleva vers le Créateur un cantique de reconnaissance. Mais Goethe s’écria avec colère : Comprenez-vous pourquoi ils dorment tous si tranquilles ?

Ils sont certains que demain, malgré tout, le soleil se lèvera encore, et qu’il se lèvera pour eux, exprès pour eux, pour qu’ils puissent retourner à l’atelier ou à la boutique. Tout à l’heure ils regardaient le ciel ; peut-être même disaient-ils : vois comme les étoiles sont belles. Mais la leçon éternelle qui s’inscrit là-haut chaque nuit, ils ne l’ont ni comprise, ni même lue. Les plus pieux ont loué le Seigneur d’avoir créé cette voûte de nuit et de lumière pour le repos de leurs yeux. Mais sentaient-ils que le plus incertain de ces mondes est aussi bien le monde que notre terre, que la vie diffuse là-haut vaut notre vie ? Cette pensée devrait être la vraie prière de l’homme. Mais nous sommes distraits ; nous oublions. Et Goethe, penché contre la rampe de la terrasse me semblait étendre sur la ville un geste de malédictions : Puisque tu as prié sans comprendre, Terre, dors maintenant sans te souvenir. Ta pauvre vie d’un jour t’a lassée. Endors-toi ; repose-toi jusqu’au réveil prochain de l’aube, fille ingrate du soleil.

(Appartient à une princesse.)