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Calmann Lévy, éditeur (p. 325-328).


IV

LE COMTE D’AURE

La presse a consacré quelques lignes au souvenir de M. d’Aure. Elle a dit l’emploi officiel de sa vie active, elle a parlé de ses talents, de ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son éminente spécialité.

Pour les amis particuliers de M. d’Aure, il y a quelque chose de plus à dire. On ne peut se résoudre à voir disparaître un cœur d’élite sans lui payer le tribut de l’affection méritée, et c’est là qu’il faut entrer dans la vie privée. M. d’Aure était un des hommes les meilleurs qui aient existé. L’éloge ne semblera banal qu’à ceux qui ne font point de cas du dévouement et ceux-là sont rares, espérons-le. M. d’Aure ne vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l’enjouement, la sérénité de la bonté vraie, sûre d’elle-même, toujours prête. Toute sa vie, il a donné tout ce qu’il avait d’argent à tout ce qu’il a rencontré de détresse, et tout ce qu’il avait de cœur et de courage à tout ce qu’il a rencontré de faible et d’abandonné. Au milieu de cette activité mise au service de quiconque la réclamait, il était l’homme de la famille et de l’intimité. Il s’est marié trois fois et trois fois il a répandu autour de lui le charme de l’existence, car son unique préoccupation était de rendre une famille heureuse. Il était essentiellement paternel, même dans sa jeunesse, et ses nombreux subordonnés se regardaient presque comme ses enfants. Il n’a jamais abandonné personne. Il n’a jamais été servi par un pauvre homme sans assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude incessante. Il pardonnait même l’ingratitude avec une facilité qu’on prenait quelquefois pour de l’insouciance. Ce n’était pas de l’insouciance ; c’était un sentiment d’humanité raisonné par la logique du cœur, et qui rendait d’autant plus énergiques les arrêts rendus par son indignation. Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare équité de jugement. En lui, aucun préjugé de naissance, aucune intrigue ; une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilité profonde, inépuisable.

Voilà ce que j’avais à dire de lui : il a été bon ; pas comme tout le monde peut l’être à un moment donné ; il l’a été toujours, à toute heure et jusqu’au dernier souffle de sa vie.