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Édition du Centenaire (p. 162-170).

La présidence de la République

La République a eu neuf présidents entre 1871 et 1914 : Ad. Thiers (1871-73), le maréchal de Mac-Mahon (1873-79), Jules Grévy (1879-87), Carnot (1887-94), Casimir Périer (1894-95), Félix Faure (1895-99), Émile Loubet (1899-1906), A. Fallières (1906-13) et Raymond Poincaré. Les deux premiers ont exercé une sorte de pouvoir personnel, le premier surtout. Le troisième a paru anxieux de s’effacer dans la forme, toutefois, plus qu’en réalité. Les quatre derniers sont, avec des différences notoires dans le détail, restés fidèles à la formule établie par leur prédécesseur Carnot.

Ad. Thiers fut à la fois chef d’État et premier ministre ; situation singulière que les circonstances avaient engendrée et qui répondait d’ailleurs au tempérament du président. L’ancien ministre de Louis-Philippe n’entendait point s’appliquer à lui-même la formule préconisée jadis par lui : le roi règne et ne gouverne pas. « Il avait pris l’habitude d’intervenir dans la moindre discussion et posait à tout moment la question de confiance. » Aucune loi ne précisant son rôle et ne limitant son action, il en profitait pour s’occuper minutieusement de chaque détail de l’administration, fût-ce en matière militaire. « L’armée de Paris, a écrit Jules Simon, ne faisait pas un mouvement sans ses ordres » et quant aux Affaires étrangères, il avait logé le ministre chez lui « pour avoir plus vite les nouvelles ». Les éminents services rendus par l’homme qu’on a justement appelé le « libérateur du territoire »[1] faisaient de lui, aux jours sombres de 1871, une sorte de gouvernant providentiel mais, dès que la vie nationale eût repris son cours, ce caractère tendit à s’effacer et les conflits se multiplièrent entre Thiers et l’Assemblée. Le message du 12 novembre 1872 par lequel le président, définitivement convaincu de l’inanité des tentatives de restauration monarchique, somma pour ainsi dire, l’Assemblée d’organiser la république rendit les relations encore plus difficiles. Lorsque, le 24 mai 1873, Thiers mis en échec eut donné sa démission, la minorité de gauche se retira et 390 voix de droite portèrent le maréchal de Mac-Mahon à la présidence. Le 20 novembre suivant, l’Assemblée décida de fixer à sept ans la durée du mandat présidentiel, chiffre qui fut confirmé par la Constitution de 1875.

D’après la constitution le chef de l’État est élu par le Sénat et la Chambre des Députés réunis en congrès ; il est rééligible ; il a la faculté de provoquer une nouvelle délibération pour les lois déjà votées ; d’accord avec le Sénat, il peut dissoudre la Chambre ; il communique avec les sénateurs et les députés par voie de message et préside le Conseil des ministres. Le maréchal de Mac-Mahon qui, à la différence de son prédécesseur, ne faisait point partie de l’Assemblée nationale au moment de son élection, n’eut pas la tentation d’y paraître. Aussi bien, dès le début de 1876, cette Assemblée se trouva remplacée par le Sénat et la Chambre des Députés prévus par la constitution[2]. Au cours de sa présidence, le maréchal fit amplement usage de ses prérogatives mais ne les outrepassa guère. En prononçant, le 16 mai 1877, la dissolution de la Chambre, il exerçait un droit. Ce fut la pression électorale formidable opérée par le cabinet de droite appelé par lui au pouvoir qui donna à la mesure prise l’aspect d’un véritable coup d’État. Le pays ayant, malgré cette pression, maintenu l’orientation républicaine, le maréchal ne persista pas et continua d’occuper son poste ; il ne se démit qu’en 1879, s’étant trouvé en désaccord avec les ministres sur une question militaire.

Le même jour (30 janvier), le président de la Chambre, Jules Grévy, fut élu à sa place par 565 suffrages sur 713. Venu à terme le 30 janvier 1886, le mandat du chef de l’État lui fut renouvelé, un mois d’avance conformément à la loi, par 457 voix sur 589 votants. Mais ce second septennat ne s’acheva point. En décembre 1887, le président Grévy, atteint par un scandale de famille, dut se retirer au milieu d’une agitation parlementaire qu’on crut, à l’étranger, devoir être durable et qui se calma aussitôt par l’élection de Carnot sur le nom duquel 616 voix se portèrent au second tour de scrutin.

La présidence de Jules Grévy, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, eut un caractère effacé. Ennemi du faste, un peu trop porté à l’économie même, le président sentait combien ses prédécesseurs avaient semé de défiances autour de sa charge. Il évita sans cesse de se mettre en avant. On le vit, au cours d’un de ses rares voyages officiels en province, s’entourer des présidents du Sénat et de la Chambre comme si la République devait être représentée par un triumvirat. Toutefois les documents publiés depuis lors ont fait comprendre que l’action politique du chef de l’État s’était à maintes reprises exercée d’une façon perspicace et modératrice[3]. La présidence, à son départ, manquait grandement de prestige extérieur, mais les partis s’étaient accoutumés à ne plus guère la mêler à leurs querelles et à ne plus en discuter le principe.

Le président Carnot se trouva ainsi plus à l’aise pour rendre à ses hautes fonctions le lustre dont elles étaient susceptibles et qui leur avait manqué depuis neuf ans. Le palais de l’Élysée s’ouvrit à de brillantes réceptions ; le train de maison fut porté exactement au degré qui convenait et le protocole mis au point. Le président entretint de fréquentes relations mondaines avec le Corps diplomatique et visita l’une après l’autre les différentes régions de la France. Il fut présent à toutes les cérémonies importantes, à toutes les grandes manifestations artistiques et industrielles. L’été, au lieu de prendre bourgeoisement ses « vacances », comme son prédécesseur, il fit aménager une aile inoccupée du palais de Fontainebleau pour y recevoir les visiteurs de marque. Pendant les fêtes de 1889, il ne cessa de faire aux étrangers les honneurs du pays. On sait, d’autre part, quel rôle il joua personnellement dans la préparation de l’alliance franco-russe et quel tact il eut à déployer pendant les crises du Boulangisme et de l’affaire de Panama. Enfin, il établit la tradition de la présence du chef de l’État à la revue qui clôturait les grandes manœuvres annuelles. En toutes choses, il donna ainsi l’exemple d’un juste équilibre. Comme approchait la fin du septennat, la question de la réélection se posa. On a appris depuis que Carnot ne s’était ouvert de ses intentions qu’à celui qu’il considérait comme son successeur désigné, le président de la Chambre, Casimir-Périer ; pour ne pas troubler le pays, il n’avait pas voulu faire connaître d’avance sa résolution de ne point se représenter. Un événement tragique précipita l’échéance. Le 24 juin 1894, le président fut assassiné à Lyon par l’anarchiste Caserio au milieu d’une fête publique.

Trois jours plus tard, le congrès de Versailles élisait au premier tour par 451 voix J. Casimir-Périer ; ces voix appartenaient aux groupes modérés ; à l’extrême gauche on avait voté pour H. Brisson ; à droite, pour Ch. Dupuy ou le général Février qui n’était point candidat. Une telle élection donnait beaucoup de force au président, mais sa persévérance et son bon vouloir se trouvèrent vite épuisés. Au bout de six mois, énervé, obéissant à des influences de famille, il se retira à l’improviste et sans gloire ; on chercha en vain parmi ses amis à expliquer sa conduite en laissant croire à des « dessous » sensationnels ; la vérité était plus simple et plus banale.

Le congrès du 17 janvier 1895 assura au second tour 430 voix au ministre de la Marine, Félix Faure, contre 361 à son concurrent radical H. Brisson. Le président continua les traditions récemment établies ; il innova en présidant à plusieurs reprises les séances du Conseil supérieur de la Guerre et en se rendant à Saint-Pétersboug[4] pour y faire une visite officielle à la suite du séjour à Paris de l’empereur et de l’impératrice de Russie (octobre 1896) Sa mort subite interrompit le septennat au début de 1899 et le Congrès porta à la présidence le président du Sénat, Émile Loubet (483 voix), dont le concurrent était Jules Méline, (279).

Les deux septennats suivants s’achevèrent régulièrement et la transmission des pouvoirs s’opéra sans difficulté. Mais les élections se trouvèrent changer quelque peu de caractère. En effet, les démissions du maréchal de Mac-Mahon, de J. Grévy et de Castmir-Périer, la disparition soudaine de Carnot et de Félix Faure avaient provoqué de brusques réunions du congrès, sans ententes préalables entre les partis. Il n’en fut plus de même désormais. On se mit d’accord sur le choix de deux candidats entre lesquels les suffrages se partagèrent. A. Fallières, président du Sénat, et Paul Doumer, président de la Chambre, se trouvèrent en concurrence le 18 janvier 1906 ; le premier l’emporta par 449 voix contre 371. Bien qu’opportuniste, A. Fallières groupa les radicaux anxieux de maintenir la présidence dans se neutralité constitutionnelle, tandis que la droite et certains républicains cherchaient, en élisant Paul Doumer, ancien gouverneur général de l’Indo-Chine, à l’orienter dans une direction plus interventionniste et plus personnelle. Le scrutin de 1913 devait se présenter sous un aspect inverse. La candidature effacée de J. Pams, suscitée par Clemenceau, échoua devant celle plus énergique et significative de R. Poincaré.

La présidence d’Émile Loubet fut probablement de toutes la plus mouvementée ; elle débuta au lendemain de Fachoda et se termina au lendemain d’Algésiras. Elle englobe toute l’œuvre de Delcassé, le rapprochement avec l’Angleterre et l’Italie, les événements de Chine, la loi militaire du service de deux ans, la séparation de l’Église et de l’État… Le président reçut à Compiègne, l’empereur et l’impératrice de Russie ; à Paris, les rois d’Angleterre, d’Italie, d’Espagne… Il visita Saint-Pétersbourg, Copenhague, Rome, Madrid, Lisbonne, Londres, l’Algérie et la Tunisie.

Le président Fallières bien que moins actif de tendances, se rendit néanmoins à Londres, à Copenhague, à Stockholm, à Pétersbourg, à Christiana, à Berne, à Bruxelles, à La Haye. Les rois et reines de Suède, Norvège, Danemark, Belgique, Bulgarie, la reine de Hollande, le roi de Serbie avaient été les hôtes de Paris en visite officielle. Ainsi s’est parachevée l’évolution qui a placé définitivement le président de la République française au rang des souverains et l’a mis, pour le grand bien de la nation, en contact personnel avec eux. Le protocole présidentiel, un peu désorienté au début, a été réglementé avec tact et mesure. Et cet accroissement de prestige, a correspondu bien entendu avec un accroissement d’influence au dehors. Au dedans, la présidence a souvent paru désarmée et depuis le maréchal de Mac-Mahon, deux des prérogatives importantes du chef de l’État sont demeurées inutilisées : le droit de dissolution et celui de demander une seconde délibération pour les lois déjà votées. On aurait tort, toutefois, de croire à l’impuissance de son titulaire. Voici en quels termes s’exprimait à cet égard la Chronique de France de 1906 appréciant le rôle du chef de l’État français : « Inamovible pendant sept années, en contact perpétuel avec le pays, entouré de parlementaires qu’il a fréquentés librement et dont il connaît le fort et le faible[5], gardant à portée les sources d’informations les plus variées, pouvant assister ou prendre part selon son gré, aux échanges de vue des ministres, se retranchant enfin quand il en est besoin derrière son irresponsabilité et sa neutralité, nul homme n’a plus d’occasions d’influence que cet homéopathe de la politique ».


  1. La politique financière de Thiers, appuyée par les habiles mesures de son ministre des Finances, Pouyer-Quertier, lui avait permis d’assurer l’évacuation des départements envahis avant la date extrême fixée par le traité de Paix. Un jour à l’Assemblée, comme Thiers était attaqué, Gambetta le désignant aux applaudissements de la majorité, s’écria : le libérateur du territoire, le voilà.
  2. Il est devenu de règle que le chef de l’État, sitôt élu, donne sa démission de sénateur et de député. Mais rien n’empêcherait le Congrès d’élire à la présidence un non-parlementaire. La droite a plusieurs fois voté pour des généraux.
  3. Voir notamment une correspondance avec le pape Léon xiii en juin 1883 et qui paraît avoir influé de façon décisive sur l’attitude du Souverain Pontife envers la République.
  4. Le voyage se fit par mer avec l’escadre. Les présidents Loubet, Fallières, Poincaré firent de même afin d’éviter la traversée de l’Allemagne qui eût prêté à des complications protocolaires. L’empereur d’Allemagne ne formula jamais d’invitation de s’arrêter à Berlin.
  5. Tous les présidents, depuis 1887, avaient été ministres : MM. Loubet et Fallières l’avaient été plusieurs fois et avaient présidé des cabinets. Le cabinet Tirard, en 1888, groupait trois futurs présidents : É. Loubet, A. Fallières et Félix Faure.