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Édition du Centenaire (p. 146-148).

La présidence de Louis-Napoléon
(1848-1852)

Le neveu de Napoléon revendiquait depuis longtemps l’héritage de son oncle[1]. Deux fois sous le règne de Louis-Philippe, il avait tenté de provoquer un mouvement populaire en sa faveur et avait complètement échoué, mais le temps et les circonstances travaillaient pour lui. Le retour solennel des cendres de l’empereur en 1840, le funèbre voyage de Sainte-Hélène aux Invalides et la cérémonie inoubliable qui l’avait clôturé avaient profondément impressionné l’opinion. C’était l’époque où la royauté des Bourbons-Orléans éprouvait de grands mécomptes au dehors ; la mémoire de Napoléon bénéficia du contraste évoqué en cette circonstance de façon patriotique, mais maladroite par le gouvernement de Louis-Philippe.

Rentré en France dès la proclamation de la République, Louis-Napoléon y trouva tout de suite des électeurs pour l’envoyer siéger à l’Assemblée constituante. Taciturne et indécis d’apparence, il n’y fut pas considéré comme un candidat redoutable à la présidence de la République. L’Assemblée qui élaborait une constitution pompeuse et déraisonnable, lui fournit une chance inespérée en décidant, après une retentissante discussion, que le chef de l’État serait élu directement par le peuple. Lamartine se flattait de parvenir ainsi au pouvoir. À son défaut, le général Cavaignac, belle figure de républicain intègre, généreux et droit, semblait devoir réunir la majorité des suffrages. Or, le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon recueillit 5 millions 434.226 voix, tandis que Cavaignac n’en obtenait que 1.448.107 et Lamartine 17.910.

L’Assemblée constituante ayant accompli son mandat, fut remplacée au début de 1849 par l’Assemblée législative de 750 membres que prévoyait la nouvelle constitution. Les partisans du président y eurent une majorité considérable, mais cela ne le contentait pas. Il voulait supprimer le parlementarisme. Aussi dessina-t-il sa politique non point en désaccord, mais pourrait-on dire, en « ignorance » des députés. Une révolution ayant éclaté à Rome, et le pape Pie ix ayant dû s’enfuir à Gaète, Louis-Napoléon envoya en Italie des troupes françaises pour rétablir le pouvoir pontifical. Peu après, il congédia brusquement les ministres qui avaient la confiance de l’Assemblée et en choisit d’autres ; il destitua le général Changarnier, commandant de l’armée de Paris… À chacun de ces coups de force, la Bourse montait. Il devenait de plus en plus certain que l’opinion se détournait de l’Assemblée et donnait sa confiance au président. Ainsi se passa l’année 1850. Louis-Napoléon parcourait le pays, s’intéressant à la reprise des affaires, cherchant surtout à s’attirer les sympathies de l’armée. Déjà sur son passage le cri de « Vive l’empereur » commençait à retentir ; il n’y prenait pas garde et laissait approcher sans rien dire le terme légal de ses pouvoirs. Car, élu pour quatre ans, le président, d’après la Constitution de 1848, n’était pas rééligible.

Le pays s’alarma. Dès 1850, 52 Conseils généraux avaient réclamé la révision ; l’année suivante des pétitions se couvrirent de signatures. On voulait la rééligibilité du président. Lui voulait davantage. Il avait peu à peu tout préparé, déplaçant les fonctionnaires douteux, groupant autour de Paris les régiments fidèles. On arriva ainsi au 1er décembre 1851. Ce soir-là il y avait réception à l’Élysée. Le prince-président, calme et tranquille, vit partir les derniers invités, puis, à une heure du matin, donna le signal à ses amis… À l’aube, tout Paris était occupé, les clochers et les imprimeries gardés, l’Assemblée dissoute, une vingtaine de députés sous clef ; M. de Morny, installé dans le bureau du ministre de l’Intérieur, qu’il remplaçait, télégraphiait la nouvelle aux départements.

Louis-Napoléon, dans sa proclamation, annonçait au peuple le rétablissement du suffrage universel que l’Assemblée avait maladroitement annihilé peu auparavant en exigeant de l’électeur trois années minimum de résidence. Ainsi le président avait si bien manœuvré qu’il était devenu aux yeux de la bourgeoisie le défenseur de la propriété et aux yeux des ouvriers le champion de la démocratie.

  1. Louis-Napoléon était le fils d’un frère de Napoléon auquel celui-ci avait fait épouser sa belle-fille Hortense de Beauharnais, issue du premier mariage de Joséphine, et qu’il avait momentanément placé sur le trône de Hollande. Le jeune prince avait mené une vie agitée ; il avait résidé en Suisse, aux États-Unis, en Italie surtout où il s’était affilié aux sociétés révolutionnaires.