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Édition du Centenaire (p. 143-146).

La Révolution de 1848

Les partisans de la réforme électorale avaient organisé pendant les derniers mois de 1847 une série de manifestations tapageuses qui avaient peu à peu pris un caractère antimonarchique. Au début de 1848, ce caractère s’accentua encore. Le 22 février, devait avoir lieu à Paris un grand banquet populaire que le gouvernement crut devoir interdire. Ce fut le signal de troubles qui, néanmoins, n’eussent pas présenté de gravité sans un déplorable événement survenu dans la soirée du lendemain. Une décharge inopportune sur la foule agitée mais non révoltée, coucha à terre de nombreuses et innocentes victimes. Les émeutiers chargèrent les cadavres sur des charrettes et une sinistre procession révolutionnaire parcourut les boulevards semant sur son passage la panique la plus complète. En vingt-quatre heures, l’affolement se propagea de tous côtés ; les pouvoirs publics firent défaut ; les ordres et les contre-ordres se croisèrent. Le roi abdiqua hâtivement et abandonna la partie. Ainsi en deux jours la république se trouva établie sans que ses partisans aussi audacieux que peu nombreux eussent rencontré de résistance sérieuse.

L’ordre public courut alors des dangers. Un homme se rencontra, qui n’avait pour arme que le prestige de son éloquence, et qui sauva véritablement la patrie, son crédit, son bon renom et sa dignité. Lamartine, en ces jours enfiévrés, se prodigua et ses triomphes oratoires sur les passions soulevées furent nombreux et grandioses. Mais les principes nouveaux proclamés à la face de la France et de l’Europe n’étaient propres ni à faciliter l’établissement d’un régime normal ni à assurer à ce régime la sympathie des autres nations. Celles-ci, il est vrai, se trouvèrent détournées de toute intervention par le souci de leurs propres affaires. Comme une traînée de poudre, en effet, l’effervescence s’était répandue au dehors. Milan et Venise s’émancipaient ; des barricades se dressaient à Berlin ; le roi de Bavière était forcé d’abdiquer et Metternich de s’enfuir de Vienne ; la Pologue s’insurgeait… Pendant ce temps, la France se trouvait aux prises avec les pires difficultés financières et sociales. En même temps que le suffrage universel et la liberté de la presse, le « droit au travail » avait été décrété comme un principe fondamental de la république. Pour y satisfaire on ouvrit des ateliers nationaux. Deux semaines après leur création, ces ateliers comptaient 14.000 ouvriers ; au début de mai, ils en comptaient 100.000. Dès le 1er avril, la dépense quotidienne provoquée par cette innovation, était de 70.000 francs ; quinze jours plus tard, elle atteignait 120.000 francs.

Cependant, une Assemblée constituante, élue le 23 avril, se réunissait ; la grande majorité de ceux qui la composaient arboraient l’étiquette républicaine ; ils avaient en tous cas l’instinct conservateur. Des utopies courantes, la plus mauvaise à leurs yeux était renfermée dans la fameuse formule de Proud’hon : la propriété, c’est le vol. Les députés avaient reçu de leurs électeurs le mandat de défendre la propriété et n’auraient garde d’y manquer. Aussi les extrémistes, se sentant évincés, se mirent-ils en insurrection, dès le 15 mai. Domptés, ils reçurent le renfort des ouvriers des ateliers nationaux : braves gens pour la plupart, honnêtes travailleurs qui, trop nombreux maintenant, réduits à la demi-solde et n’ayant rien à faire trois jours sur quatre s’étaient rapidement démoralisés. Le gouvernement s’occupait précisément, en conformité de vues avec l’Assemblée, de mettre fin à l’aventure des ateliers nationaux. Il y procéda de le façon la plus brutale, la plus injuste et la plus maladroite. Tous les ouvriers de 18 à 25 ans qui refusèrent de s’engager comme soldats furent renvoyés ; on expédia les autres en province.

Cela se passait le 21 juin. Le 23, une insurrection formidable éclatait. Elle dura quatre jours et fit de nombreuses victimes. Il fallut reprendre Paris aux insurgés, quartier par quartier. La lutte fut acharnée et sanguinaire et la repression sévère. Les journées de juin devaient « laisser un long souvenir de haine entre les ouvriers et la bourgeoisie ». Elles tuèrent surtout la République dont, dès ce moment, la nation se détacha complètement.