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Édition du Centenaire (p. 126-131).

La Restauration et les Cent jours
(1814-1815)

Le but unique des Alliés en entrant à Paris était de renverser Napoléon ; ils le proclamaient en toutes circonstances. À vrai dire, les Prussiens, assoiffés du désir de la revanche, eussent volontiers dépecé la France, mais l’empereur Alexandre, véritable chef de la coalition, maintenait celle-ci dans une ligne politique sage et modérée. Les Bourbons n’étaient point en cause. Le comte de Provence avait peu de sympathies en Europe. Alexandre entretenait même contre ce prince de fortes préventions. Ce fut Talleyrand, toujours prompt à deviner les orientations prochaines, qui le rendit favorable, à la restauration monarchique. À vrai dire, cette solution s’imposait ; Louis xviii ou la République, la situation s|enfermait en un tel dilemme et la République étant présentement impossible, il était infaillible que la nation n’en vînt à chercher un abri sûr et digne sous l’égide de sa royauté séculaire. Bordeaux avait pris l’initiative en arborant dès le 12 mars 1814 le drapeau blanc. Le duc d’Angoulême y était accouru[1]. Bientôt le comte d’Artois entra en France, précédant le roi qui débarqua à Calais le 21 avril 1814.

Le premier acte de Louis XVIII fut de poser, par la célèbre « Déclaration de Saint-Ouen », les bases du régime nouveau. Et, sans doute, en « octroyant » une charte à ses sujets et en la datant « de la 19e année » de son règne, poussait-il un peu loin la fiction légitimiste. Mais on a dû reconnaître, par la suite, qu’au sortir de la tyrannie absolue, cette Charte renfermait fort exactement le maximum des libertés compatibles avec l’état d’une nation deshabituée depuis si longtemps du libéralisme. Les principes posés en 1789, y étaient à nouveau proclamés ; les confiscations faites par la Révolution (biens nationaux) se trouvaient confirmées, le Code civil était maintenu, la magistrature déclarée inamovible, la liberté de la presse assurée selon la formule jadis proposée par Mirabeau. Une Chambre des pairs héréditaire, une Chambre des députés élue, des ministres responsables devant les Chambres, un souverain suffisamment prémuni contre les entreprises parlementaires ou populaires complétaient l’économie d’une constitution qui — modifiée, mais non essentiellement en 1830 — devait durer jusqu’en 1848, c’est-à-dire en somme, trente-quatre ans.

À l’extérieur, la paix du 30 mai 1814, laissait à la France ses frontières de 1792 et, en plus, Sarrebruck, Landau, Mulhouse, Montbéliard, Annecy, Chambéry et une partie de la Savoie. La coalition n’en subsistait pas moins et l’isolement menaçait la France. Il ne fallut que quelques semaines à Talleyrand pour rompre l’accord adverse. Plénipotentiaire au Congrès de Vienne[2] où devait être remaniée la carte de l’Europe, ce peu estimable mais fort habile diplomate parvint, en faisant intervenir tour à tour la question de Saxe et celle de Pologne, à mettre la zizanie entre les quatre puissances coalisées et à signer, dès le 3 janvier 1815, un traité secret d’alliance offensive et défensive entre la France, l’Autriche et l’Angleterre. Pendant ce temps, le baron Louis, ministre des Finances, avait à jamais assuré la valeur du crédit français en acceptant vaillamment le principe de la responsabilité des dettes contractées par les régimes précédents.

Le roi, qui avait conservé plus de la moitié des fonctionnaires de l’Empire, n’avait à craindre à ce moment que deux groupes de mécontents : les « émigrés » intransigeants qui eussent voulu rétablir l’ancien régime et les « demi-soldes », officiers et gradés des armées impériales dont on ne pouvait plus utiliser la bravoure et qu’il avait bien fallu réduire à la portion congrue. Entre ces deux groupes, il y avait la France, c’est-à-dire l’immense majorité du pays, impatiente de paix, de calme et de travail. Pendant qu’à travers le siècle se disputeront les minorités réactionnaires et révolutionnaires (sous la Restauration on appelle les premiers des ultras et les seconds des libéraux), cette France-là assurera la prospérité nationale. Laborieuse et patiente, courageuse et persévérante, c’est sans son aveu et contre son gré que réussiront les aventures de 1815, de 1830, de 1848. C’est elle aussi qui, en 1849, acclamera Louis-Napoléon et, à partir de 1875, soutiendra obstinément la République. Son histoire se confond avec l’histoire du siècle.

Le coup de foudre des Cent jours éclata inopinément. On savait qu’à l’île d’Elbe, Bonaparte ne se résignait pas, mais nul ne prenait au sérieux les agissements des émissaires qui préparaient son retour. En France, le mécontentement fut général, mais il n’eut pas le temps de se manifester. Par suite de la défection des premiers régiments, le désarroi gagna de proche en proche et des troubles éclatèrent. Des bandes criminelles parcoururent le territoire, y commettant les pires excès. Pendant les « Cent jours » que dura cette restauration impériale (fin mars à fin juin 1815) près de 17.000 soldats furent employés de façon continue à la répression du désordre. En arrivant à Lyon, le 12 mars, Napoléon, par neuf décrets célèbres, annula simplement toutes les mesures prises par Louis xviii. Mais parvenu aux Tuileries il comprit son erreur. Il se sentait étranger au sein de la nation et se plaignait « de ne plus la reconnaître ». L’hostilité était presque générale contre lui parmi les magistrats et les professeurs ; beaucoup de préfets lui étaient également hostiles. « Pendant le mois d’avril, dit un rapport officiel, un millier de drapeaux tricolores furent abattus dans le nord, l’ouest et le midi. » Napoléon, réduit au rôle de souverain constitutionnel, dut accepter 1’« Acte additionnel », simple contrefaçon de la Charte. Cet acte ayant été soumis au plébiscite, les abstentions furent innombrables. Des électeurs convoqués pour élire la nouvelle Chambre, à peine 7.000 votèrent ; dans quelques départements il n’y eut que 15 à 20 votants. La Chambre ainsi formée n’en comprenait pas moins 500 constitutionnels de nuances diverses contre 80 bonapartistes au plus et 30 ou 40 jacobins. L’élection des maires ayant été concédée pour les communes inférieures à 5.000 habitants, les deux tiers des élus se trouvèrent appartenir à l’opposition. La politique extérieure était inexistante. Louis xviii s’était retiré à Gand ; les ambassadeurs, les ministres, le Conseil, la maison militaire l’avaient suivi ; à Vienne, Talleyrand continuait à siéger en son nom. Paris était coupé de relations avec l’étranger.

Pour consolider un semblable état de choses, il eût fallu une victoire décisive ; ce fut Waterloo qui vint, puis une seconde invasion. Cette fois, l’attitude des vainqueurs fut bien différente de ce qu’elle avait été l’année précédente. Une gallophobie générale se donnait carrière ; les journaux allemands excitaient au pillage et réclamaient le démembrement ; la haine y débordait. Les réquisitions étaient accablantes. Le coût total de l’occupation fut de 2 milliards 416 millions. Malgré les efforts de Wellington qui cherchait à les adoucir, les conditions faites à la France furent très dures. Quant à Napoléon on l’enferma vivant dans le tragique tombeau de Sainte-Hélène.

Les heureux résultats de la première année du règne de Louis xviii s’effaçaient ainsi. Surtout la foi en la solidité de l’édifice royal avait fait place à un fâcheux scepticisme. En restaurant la monarchie, les Français, avec plus ou moins d’enthousiasme, avaient eu l’impression d’une rentrée dans le définitif ; après les Cent jours, cette impression n’existait plus.

  1. La famille royale comprenait les deux frères de Louis XVI : le comte de Provence qui avait pris le nom de Louis XVIII à la mort de son neveu enfermé dans la prison du Temple et le comte d’Artois, le futur Charles X. Le comte de Provence n’avait pas d’enfants ; le comte d’Artois avait deux fils : le duc d’Angoulême marié à sa cousine, la fille de Louis XVI et le duc de Berri.
  2. Les instructions rédigées en septembre 1814 pour ce congrès, sous l’inspiration du roi, demeurèrent jusqu’en 1856 comme l’a écrit Albert Sorel « le code de la diplomatie française ». Elle se réclamaient de la politique traditionnelle d’Henri iv et de Richelieu appropriée aux besoins du jour par un souverain (Louis xviii), dont Albert Sorel a dit qu’il fut « un des hommes les plus rusés et les plus patients de son siècle ».